9. En route vers d’autres rencontres

La Louvre regarda quelques instants la rivière se laisser couler, appréciant son calme. Puis elle se mit en mouvement sur la berge, suivant le courant. Au plus près du bord herbu, elle trouva de l’eau qui stagnait en une petite dépression, formant cuvette (24). Elle y plongea son regard. Elle souleva ses babines. Elle fut contente de l’émail de ses crocs, sains et brillants. Elle était de très bonne humeur. Voilà qu’elle eut envie de chanter, là. Elle était seule. Plutôt seule, se dit-elle, puisqu’il y avait tout de même nombre d’oiseaux alentour, maîtres de chant et d’insectes, autres grands maîtres de chant. Mais elle se savait seule, comme être de quelque taille conséquente, comparé à ces autres êtres-là. C’est ce qu’elle pensa, vérifiant encore un peu les alentours, malgré tout. Il le fallait. Puis elle se lança. Elle voulait chanter rivière et, plus précisément, la rivière en sa douceur. Et elle réussit – selon sa propre appréciation – à faire chant, à rendre dans son chant les sensations tout autant que l’idée de rivière qui l’inspirait. Elle chanta tout son saoul. Ce ne fut pas long, mais parfaitement accordé à son souhait, à ce qu’elle avait, dirons-nous, en tête. Un chant doux.

La Louvre, il faut le dire, possède une magnifique voix de contralto, grave et caressante. Mais, ce qu’elle chante, c’est une musique qui lui est toute personnelle. Cela peut mêler des souvenirs d’oiseaux dont elle retient facilement les nombreux motifs sonores, les refrains, les appels, mais aussi bien des flux de cascades, des bribes de rouleaux marins venant s’échouer sur des grèves de sable ou de galet. Cela peut adopter des tours d’insectes, avec ce que nous autres appelons crissements, bourdonnements, sifflements, crépitements et stridulations, dans des rythmes bien à elle. Dans des phrasés sans doute inimitables, qui passent depuis sa gueule jusqu’à l’air des alentours, ornant l’atmosphère comme si une langue de rossignol s’activait entre ses deux fortes, entre ses deux redoutables mâchoires. Il y a encore, dans son chant, des tournures de vents. Calmes ou hérissées. Lentes ou hachées. Elle enregistre sans arrêt des structures – des airs dit-elle – qui lui plaisent. Elle retient et se laisse aller ensuite à combiner tout cela d’une façon souvent magistrale et unique. Cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas chanter, comme vous et moi, des ritournelles humaines. Elle l’a fait depuis bien longtemps et le fait toujours, avec quantités d’enfants et des adultes tout autant. Nous l’avons – ici même – entendu radoter, pendant qu’elle parcourait une belle campagne, un couplet de galoubet qui l’a finalement quelque peu troublé et comme enivré puisqu’elle a cru voir, à cause de cela, a-t-elle pensé, une étrange conjonction de lion et de lapin.

Elle était vraiment de bonne humeur. Voilà que l’a prise l’envie de chasser, là. Avec l’idée de lapin qui a parcouru un instant son esprit, elle est prête à en débusquer un. Mais c’est un lièvre qu’elle débusqua sans tarder (25). Et elle le croqua de la tête à la queue. Cette chair fraîche et vive, elle n’en avait pas eu le goût en bouche et ventre depuis déjà un temps assez long. Elle en débusqua un second et le mangea tout entier lui aussi. C’était réconfortant, mais, tout de même, il fallait digérer. Dans sa paisible digestion, elle pensa à une jeune fille qu’elle n’avait pas vue depuis bien des lunes et dont elle se dit qu’elle ne la reverrait peut-être jamais, comme tant d’autres humains dans sa si longue vie. Elle y pensa à cause du chant. Elle avait chanté avec elle au cours de son enfance, puis, à plusieurs reprises, jusqu’à ce jour, qui fut comme le dernier pour toutes deux, pour longtemps. Elle se souvenait fort bien de son visage et de la musique humaine qu’elle jouait pour elle, Louvre, sur des claviers, mais son nom avait, comme beaucoup d’autres, disparu de son esprit. Elle se souvenait du moment où elles s’étaient vues pour la dernière fois, de l’endroit où elle était assise, avec des cahiers de musique devant elle. Elle se souvenait de ses cheveux relevés, de sa robe brune à manches jaunes, de sa haute collerette blanche, si élégante, qui avait une allure d’aile tout autour de sa nuque et, aussi, de son doux sourire. Elle se souvenait de sa main gauche qui s’était avancée vers elle pour lui caresser la tête, une fois encore (26). Rivière. Rivière calme. Elles s’étaient regardées avec tendresse après avoir bien chanté. Puis La Louvre était repartie dans sa vie de désirs et de vagabondages, gardant ce beau souvenir dans un coin de sa vaste mémoire.

Un peu plus loin sur sa route après digestion, la rivière était pleine de roches, dans son cours tout autant que sur ses bords. Elle avait creusé là depuis tant et tant, mais il restait à la fois beaucoup de gros blocs paraissant fort solides et – La Louvre vit cela depuis une petite hauteur sur laquelle elle avait grimpé avec légèreté – un groupe de grottes à l’entrée desquelles s’offrait une eau bien calme et fraîche sans doute. De derrière un buisson, depuis son promontoire, elle put voir, auprès d’une de ces grottes, un groupe de belles et blondes baigneuses. Elle se fit la remarque que les humains savaient être beaux nus tout autant que couverts de toiles d’apparat et autres fanfreluches. Une des dames portait au front un magnifique bijou figurant un croissant de lune pâle et d’autres semblaient immédiatement qualifiées pour la chasse malgré la nudité de la plupart d’entre elles : arcs et carquois gisaient aux pieds de certaines. Tout prêt encore de ce groupe de neuf femmes – La Louvre connaissait ses opérations -, mais s’éloignant à toutes jambes, un jeune homme courait comme le vent. Les baigneuses gardaient, pour la plupart, un regard étonné sur la course de celui qui fuyait de toute sa force vers on ne pouvait savoir où. Il portait un cor au côté – un chasseur lui aussi ? – et, en plus d’une sorte de pagne de cuir qui lui ceignait les hanches, un long pan du tissu rouge, qui était également noué à sa taille, flottait derrière lui. C’était beau à voir ce rouge s’agitant dans la course (27). Mais ce qui stupéfia La Louvre fut que, dans sa chevelure, était présentes et bien visibles comme deux cornes naissantes ou peut-être deux amorces de bois en train de s’implanter là, sur son jeune crâne. Une mue ? se demanda-t-elle. Puis, rentrant en elle-même après que l’homme fut passé au-delà de son regard, parce qu’il avait tourné selon un coude du cours de l’eau, elle se mit à penser à Chiron, son si cher ami, mort depuis si longtemps maintenant. Il y avait eu comme une sonnerie de trompette – ou était-ce le cor du chasseur déjà au loin ? – comme quand on bat la diane pour réveiller les soldats et les envoyer au combat et, juste à ce moment, elle s’était mise à songer à Chiron, en regardant cette scène. Chiron s’était manifesté à elle sans qu’elle y prenne garde. Ah ? Cela la rendit très perplexe. Et bientôt, elle se dit aussi, en outre, qu’elle avait déjà été spectatrice de telles choses. Mais il y avait des lustres et des lustres et des lustres…. Ce qu’elle voyait, cela ne ressemblait-il pas, en quelque sorte, à un de ces mirages dont lui avaient parlé les flamants ? Mais elle se souvenait bien que les mirages, on ne les admirait que dans les déserts. C’est ce qu’avaient dit les flamants. Et elle, Louvre, n’en avait encore jamais vu, malgré les migrations, malgré sa longue vie. Elle ne connaissait les mirages qu’à travers ce que lui en avaient dit les flamants, comme nombre de moines ne connaissaient les anges qu’à travers les livres, pensa-t-elle pour elle-même, forcément, toute à ses cogitations. Des choses stupéfiantes. Ici, qui plus est, ce n’était pas du tout un désert, l’endroit où elle se tenait, avec toute cette bonne eau. Pourtant. Elle pensa aussi de nouveau au lion et au lapin dans le vert paysage. Que d’étranges et captivantes aventures se dit La Louvre qui se plaisait en ces lieux, qui se plaisait à faire défiler tout cela dans sa tête de Louvre, toute à son plaisir de vie. Mais elle entendit des voix de chiens qui accouraient dans la direction de l’homme aux cornes ou aux bois naissants (28). Il fallait s’esquiver, se sauver, bondir. Était-ce vraiment quelque chose comme un mirage, ce qui se passait par là ?

Un peu plus loin, alors qu’elle restait tapie dans un fourré parce que ses oreilles dressées l’avaient avertie que, de nouveau, vite se cacher paraissait préférable – d’autres bruits de voix et des bruits de pas signalaient un risque, un danger -, son regard put rencontrer des humains très différents, bien plus tranquilles, quant à eux, que cet évocateur d’un passé presque fantomatique, ce jeune homme éperdu, maintenant disparu, avec des chiens, peut-être bien, à sa poursuite. Elle les voyait installés près d’une masure. Ils semblaient faire vraiment bon ménage avec des animaux à plumes et poils, les leurs pour sûr: petits cochons avides, oiseaux de basse-cour et un vieux chien, blanc du museau, qui ne leva même pas le nez pour montrer qu’il avait senti sa présence de Louvre (29).

Aucun frémissement; Aucun aboiement. Fort bien. Regardant tout le foin que ces gens avaient rapporté bien sec des prés et allaient sans doute engranger dans quelque fenil avec l’aide d’hommes solides, fourche aux bras, qui seraient bientôt là, elle pensa à Louise. Chère Louise. Dans sa pensée, elle lécha les mains de Louise. Debout sur le plateau d’une charrette avec trois de ses sœurs, un petit garçon jouait sur sa flûte le même air que le pâtre des rives d’une autre rivière, proche dans son souvenir. Celle-là même, de fait, auprès de laquelle nous avons vu notre bête pleine de fantaisie s’attrister de tant de lait de chèvre remplissant le seau d’une bergère. Cette musique avait, on ne pouvait en douter, un grand succès, ces temps-ci, dans ces régions et La Louvre, elle-même, se reprit à la murmurer intérieurement, mâchant et remâchant tous ces sons. Le ciel s’était un peu couvert, momentanément. Toujours trottant le long du cours de l’eau, La Louvre pensa à la pluie, à ses musiques si variées, mais ne la souhaita pas prochaine. Elle entendit soudain des grognements et ralentit son pas. Elle eut vite fait de saisir qu’il s’agissait de grognements de crainte. Le chien qui signalait ainsi sa présence et était dans son vent, elle ne le voyait pas encore. Il savait, il le disait à grogner de cette façon-là que, seul, il ne pouvait rien contre elle. Elle s’approcha très doucement au plus près de l’endroit où il se tenait et regarda à travers un feuillage doux au poil, qui ne se froissait pas sous la poussée de son corps, tendant l’œil plutôt que l’oreille. Oh, c’était à la fois beau et affreux ce qu’elle voyait là. Le chien, à carrure de chasseur et robe blanche, tachée de noir, gardait – c’est ce que comprit La Louvre – du gibier d’humains. Sous un buisson de roses roses, au plus haut de leur floraison et embaumant jusqu’à elle, gisait pêle-mêle lapin et petits oiseaux morts. Elle n’aimait pas voir ainsi de petits oiseaux morts (30).

Il y avait là des perdrix dodues – rouge bec, rouges pattes, œil cerné de rouge – qu’elle aimait tant à observer dans maints fourrés. Mais morte, cela l’attristait toujours, la chair de ses amis volatiles chanteurs. Les humains tuaient tant et tant. Oh, les perdrix n’ont pas un magnifique répertoire, c’est certain. Ça glousse ça caquète, ces oiseaux-là. Mais il y avait, se dit La Louvre, beaucoup de joie et d’agrément à retrouver, juste un instant, leurs têtes vives toujours en éveil, au détour d’un buisson, avant qu’elles ne s’envolent en fuite, montrant alors presque toutes leurs plumes aux multiples couleurs, aux chamarrures de cou. Comme un éclair de gaieté. Elle émit de petits sons bien à elle à l’attention toute particulière du chien qui, des grognements passa immédiatement aux gémissements, mais ne courut pas se cacher, tiraillé qu’il était entre sa peur, bien réelle, et sa position de bête servile. C’était un beau chien aux longues pattes de grand coureur. La Louvre l’avait certes averti, mais elle n’avait nul souci de l’attaquer, vraiment. Elle passa son chemin, voyant encore, à travers le fouillis de feuilles, sa langue qui sortait maintenant un peu de sa gueule pendant qu’il continuait à geindre doucement.

Un chien, elle en rencontra un autre quelque temps après, qui se mit à japper quand il la sentit proche de la barque où il se tenait avec une petite bande d’adolescents pleins d’entrain, qui riaient, plongeaient et remontaient dans l’embarcation pour, une fois encore, se mettre à l’eau, ne s’occupant de rien d’autre que de leurs jeux et de leurs élans (31). Les jappements du chien ne les préoccupaient nullement tellement ils étaient pris par leurs rondes d’eau. Comme les grandes dames sereines du bord de grotte, la plupart d’entre eux étaient nus, ayant déposés leurs vêtements à l’avant de leur barque solidement amarrée. La Louvre se savait maintenant dans l’estuaire de cette rivière, qui comme celle qu’elle avait longé peu auparavant était donc un bon fleuve (32).

La mer était là. Elle l’avait trouvée, de nouveau. Elle se fit la remarque qu’ici et maintenant, l’eau devait être déjà bien froide. Et avec ce vent. Elle frissonna, mais les adolescents semblaient, eux, ne ressentir aucun trouble ni au contact de l’eau, ni à celui de l’air circulant. Elle ne les entendit rien dire à ce propos. Elle voyait un moulin faire tourner assez fort ses ailes. Cela lui fit bizarrement penser au repos. Pourtant, c’était vraiment plein de vent maintenant. Le ciel passait en quelques instants de sombre à clair, puis une nouvelle bordée de nuages envahissait tout, pour s’en aller au-delà de l’horizon en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Elle fut certaine de trouver avant la nuit, sur cette côte, un endroit qui lui conviendrait pour donner du répit à ses pattes, pour qu’elles se détendissent après le long parcours de ce jour. Elle saurait le lendemain s’envoler vers sa destination, vers chez Charles Mouton. Elle avait dorénavant des repères.

Suivant le rivage sans se faire remarquer, comme toujours, elle avança, avança, jusqu’à se trouver auprès d’une sorte de crique où elle vit des hommes s’agiter, entre terre et mer, près de tonneaux comme vomis par les vagues (33). Elle ne comprit pas ce que ni les hommes ni les tonneaux faisaient là, mais pensa tout de même aux tempêtes, en voyant que des arbres des alentours ne montraient plus que des moignons de branches et que les flots s’agitaient en longue houle. Elle pensa à Louise, sans doute encore sur un navire, sur cette même mer. Elle voulut lui imaginer un mari et les seules images que lui offrit son imagination furent successivement celles d’orientaux à la peau couleur de cannelle comme les hommes des ports dont elle lui avait parlé puis d’un Africain au teint d’ébène, pareil à l’un des naufragés de son dernier cauchemar, mais sans angoisse au front, réconcilié avec la vie. Pourtant, ce mari qu’elle partait rejoindre était bien plus vraisemblablement, tout comme elle, de blanche carnation. La Louvre voulut que la chance fût avec cette femme, enfin.

Assez loin devant elle, des constructions annonçaient comme une ville. Cela constituait un autre repère, si elle s’en tenait aux explications de Louise. Puis, encore plus loin, bornant ce qui – à ce moment-là – constituait son horizon, s’élevaient de hautes montagnes qui la ravirent de toute une riche neige étincelante. Elle était comme confondue avec des nuages d’un blanc presque semblable, lourds d’une eau abondante, qui naviguaient à petite vitesse vers les terres. Il lui faudrait tourner le dos à ces montagnes, c’était bien cela. Elle trouva une source pour s’abreuver, des herbes anisées pour se rafraîchir et se fit une couche odorante d’herbes des alentours. Toute environnée de hauts herbages et de quelques buissons, bien à l’abri du vent, elle pouvait dormir tranquille.

Au matin, elle n’avait conservé aucun rêve en tête de la nuit passée. Le temps s’était éclairci et, en se dirigeant vers le bord de mer, elle trouva quantité de petits oiseaux à observer. Ceux-là même qu’elle avait eu envie de rencontrer et admirer. Il y avait là – elle le savait, elle les voyait – des pluviers argentés, des gravelots, des vanneaux à la poitrine noire et belle huppe en mèche dressée. Comme ils courent vite, comme ils s’arrêtent et repartent brusquement ! Quel magnifique ballet. Ils sont au sol. Ils fouillent le sable, piquent du bec, mangent sans doute et s’enfuient tous, légers, juste un peu plus loin. Quelle danse. La Louvre les suit du regard. Les voilà en l’air au dessus des eaux. Puis de nouveau au sol. Tout comme elle pouvait regarder le monotone flux et le reflux des eaux marines pendant ce que nous disons être des heures et des heures, La Louvre pouvait aussi apprécier cette folle agitation, cette ruisselante suite de petits envols successifs pendant de longues durées, en longues séquences satisfaites. Les oiseaux partaient hors de sa vue. Partis vagabonder. Qu’à cela ne tienne. Elle savait attendre leur retour subit. Elle se souvenait avoir parfois attendu en vain. Parfois non, et c’était alors tout à fait délicieux. Dansant au sol, dansant au ciel. Il lui était déjà arrivé, elle qui ne se considérait pas du tout comme une danseuse, malgré les magnifiques et rapides cabrioles de roc en roc dont elle était capable, de comparer ce que les humains dénommaient leurs danses avec celles de ces beaux oiseaux. Vraiment, les humains étaient d’incroyables lourdauds, pour ce qui était de la danse (34,35,36).

Elle se rappelait maintenant avoir vu à différentes occasions des couples face à face mesurant leurs pas, pieds presque toujours au sol, dans des espaces étroits. Et d’autres attendant que viennent leur tour. Des sourires de travers. Un violon hésitant. Des vêtements épais. Des coiffes serrées. D’immenses chapeaux lourds, sans doute, à pouvoir en perdre l’équilibre. D’autres fois, elle avait assisté, d’une de ses habituelles cachettes, à des choses plus sautillantes, oui, elle s’en souvenait aussi. Des gens dansant dehors, deux à deux encore, à l’occasion de noces, au son de ces si étonnantes musettes. Elle aimait ce qui sortait de ces instruments. Elle savait chanter avec cela également, bien sûr, et intégrer ces sons-là dans ses musiques personnelles. Elle aimait ces outres gonflées, puis perdant leur air et regonflées de nouveau, même si elle savait bien – on le lui avait dit – que les cabrettes que étaient faites de peau de cabri. Mais, vraiment, qu’ils dansent dedans, qu’ils dansent dehors, que ce soit solennel ou joyeux, les humains n’ont pas de talent de danse, se disait-elle. Les oiseaux qu’elle regardait un instant avant ayant disparu de son regard, elle repensa à d’autres vols de vanneaux dans leurs élégantes robes blanches, noires et brunes, ornées de vert et de violet. Elle les avait vu souvent monter à toute vitesse en hauteur pour retomber presqu’aussitôt, aussi rapidement, puis tourner sur eux-mêmes, virant ensuite brusquement pour reprendre un vol presque lent. Elle avait en tête tant de grandes danses de migration, dans des groupes moins denses que les étourneaux, mais cependant magnifiques à observer. Pour elle, cela est certain. La danse, c’est bien le domaine des oiseaux. Quand elle fut repue et comblée de la danse des oiseaux de bord de mer et de son souvenir de vanneaux, elle se décida. Le ciel lui plut. Bleu et calme. Elle prit un peu d’élan et bondit et partit, en amples ondulations, vers sa destination.

Chapitre suivant