8. Adieux

Quand ils furent arrivés près d’un cours d’eau fastueux de fraîcheur, ombragé à souhait, à l’écart de la route et des regards indiscrets, Louise fit sortir La Louvre de la charrette, après avoir envoyé les neveux – ravis – se baigner et nager dans la rivière tranquille. Elle avait bien sûr quantité de foin dans la toison et se secoua, s’ébroua en quelque sorte, mais cela ne suffisait pas lui dit Louise qui s’occupa de la débarrasser tout à fait de ce qui restait encore accroché. Oh ! La Louvre adorait que des mains passent ainsi dans sa toison. Si elle ne s’était pas retenue, elle aurait léché ces mains-là de plaisir et de sollicitude. Louise lui demanda si elle acceptait qu’elle lui lavât le museau, parce qu’elle souhaitait la présenter aux deux neveux, « vous présenter, Louvre, tout à l’heure, comme celle qui m’a sauvé de la mort », et que, bien sûr, pour le moment, quelque chose n’allait pas. Elles se regardèrent intensément et se comprirent. La Louvre dit lentement qu’elle était d’accord. Et il n’y eut bientôt plus du tout de ce sang séché, resté comme collé dans les poils, autour de la gueule de la bête. Une familiarité avait commencé à se tisser entre Louise et La Louvre, une familiarité de fuite et de foin. Louise avait accepté, d’une part, l’odeur de La Louvre et, plus essentiel, l’idée même qu’un tel monstre pût l’approcher, la côtoyer. La Louvre, de son côté, voyait naître avec cette femme sinon une amitié, tout au moins une relation très solide. Et tout en continuant leur conversation, la Louvre comprit qu’elles avaient des connaissances en commun. D’autres liens humains existaient qui la rapprochait de Louise. En effet, au fil des mots et des questions – où cette femme allait-elle s’exiler, par delà les mers, pour retrouver son mari qu’elle savait sain et sauf ? Vers quel port se dirigeait-elle pour embarquer ? Qu’en était-il de cette lutte de factions ? – La Louvre apprit que Charles Mouton était un proche de Louise, un de ses parents. C’était tout simplement un de ses oncles. Comme elle aimait à entendre de telles choses ! Elle ne put s’empêcher de raconter combien elle était profondément unie à Charles (17). Comment, quand il était encore enfant, elle l’avait séduit par son chant, comment ils avaient pu ensemble faire de la musique, Charles profitant de l’absence de ses parents pour aller dans des bois jouer de son petit luth et accompagnant La Louvre dans ses divagations vocales (18).

Elle dit même à Louise qu’elle se souvenait l’avoir vu joué au toton dans une pièce de la maison des Mouton. « Louvre, vous étiez entrée dans cette maison ? », regardant la bête avec quelque anxiété et surprise. « Non, ma Chère, j’avais, avec beaucoup de circonspection, approché ma forme feuille d’une fenêtre de leur maison ! » affirma dans un demi-sourire fort narquois, notre être plein de fantaisie. « Et de là, j’avais pu voir l’intérieur de cette pièce. Charles et son toton blanc, son nœud aux cheveux et toute sa tendre attention à ce jeu frivole ! Quelles mains, Louise ! Et Charles ondule sur son luth comme personne, n’est-ce pas ? ». Louise, qui ne comprenait rien à ces histoires de forme feuille poursuivit cependant ainsi : « Oui, Chère Louvre, c’est un grand artiste. L’avez-vous entendu jouer plus tard, étant devenu adulte ? ». « Oui, assurément, il dispose d’une belle cabane à musique près d’un bois de ses propriétés où il travaille tranquillement son instrument. Il se trouve que nous avons fait de la musique ensemble, bien des fois, en cet endroit sûr et retiré ». « Je vois ce dont vous voulez parler, Chère Louvre, mais Charles n’est plus de ces lieux » et Louise lui nomma l’endroit où se tenait dorénavant Charles Mouton. C’était, à vol de Louvre, relativement proche, auprès d’un autre grand port. Elle dit à Louise qu’elle s’y rendrait, qu’elle trouverait le moyen de le rencontrer. Elle lui parla encore de comment Charles l’avait introduite auprès d’un autre musicien qui l’avait emmenée jusqu’à Venise pour assister à des spectacles d’opéra. Mais l’histoire était longue et Louise, voyant le soleil maintenant à son zénith, sut qu’il faudrait bientôt arrêter cette si longue conversation. Elle le lui dit. Pourtant une fois lancée, La Louvre était intarissable. Et tant de souvenirs merveilleux étaient contenus dans sa tête grise ! Voyant qu’elle ne pourrait pas parler de Venise, La Louvre se rabattit sur les événements récents et communs. Voilà ce vieux monstre qui se met à raconter son dernier rêve, quand elle s’était endormie dans la charrette, après tant de, dit-elle, « va-et-vient »….Elle prévint qu’il ne s’agissait d’un rêve ni gai ni tendre. « Pas le moins » ajouta-t-elle. Puis elle décrivit un groupe de naufragés en pleine mer dont certains venaient de voir au loin, fort loin, les voiles d’un grand navire qui pourrait leur venir en secours (19). Elle dit à Louise, la tête basse, « Sur ces quelques planches assemblées, il y avait bien une vingtaine d’hommes. Des marins, je suppose. J’entendais des voix, des appels. Je voyais des linges agités. Un lambeau de voile. Des agonisants, très distinctement. Louise, chère Louise, quel affreux rêve. Il m’a réveillé avant que nous ayons rejoint ces lieux si frais et cette belle rivière. Oh, comme la mer est puissante ! J’ai même vu un homme, comme de ceux que j’ai rencontré en Afrique dans mes voyages avec les grands flamants. Tous, là-bas, ont cette formidable couleur de terre solide. Oh Louise, quelle force, cette eau en mouvement. Oui, j’ai déjà assisté à plusieurs tempêtes dans ma vie. Ce que je dis là, c’est que j’étais, la plupart du temps, à terre, à regarder la mer se mouvoir, dans ses magnifiques flux et reflux. Ce qui me plait et me berce, avec, aussi, les beaux oiseaux de ses rives. Et soudain, de terribles vents se mettant à souffler en furie et mugir et moi de m’aplatir au sol. J’ai vu alors, du bord de mer, bien des bâtiments, au milieu de l’écume, affronter de grands périls et d’habiles navigateurs réussir à maintenir leurs chargements hors de danger (20).

Et une fois, rendez-vous compte, je me suis trouvée sur la mer dans une tempête effroyable. Croyez-moi, quel talent, vraiment, ce capitaine, contre cette énorme puissance de l’eau ! Nous avons été chanceux, aussi. Les bois précieux n’ont pas été gâtés. Ah, Louise, les tempêtes et les naufrages… Sachez-le, j’ai très peur de l’eau. Oui, je peux être vive, mais si l’eau est présente, me voilà comme un minuscule cabri ! ». Elle aurait voulu rire de cette petite saillie de biquet, qui – pour elle – était toute charmante, mais, en face de notre bête, ce n’était pas son cher Cerf à pattes de cigognes qui était là, c’était Louise, une femme, un humain qu’un tel rire aurait tout simplement fait fuir, malgré leur communion si récente. Louise ne voulut pas rester sur cette terrible idée d’eau furieuse. Elle voulut aussi que La Louvre sentit de nouveau, que l’eau était, pouvait être un grand lien, pour les humains tout au moins, avec leurs grands bateaux chargés de biens et de richesses. Que les routes de mer étaient bien commodes et finalement fort rapides quand on les comparait aux routes terrestres. Elle lui raconta que c’était dans un port, quand elle était enfant, attendant pour embarquer, qu’elle avait vu, oui, le premier homme d’une région lointaine. Il n’était pas noir de peau, celui-là, mais brun. Il parlait – c’était un marchand enturbanné de blanc – avec des négociants de ces terres-ci. Sa mère lui avait montré le calme de ces hommes discutant de possibles échanges, à côté de matelots avinés en train de s’écharper, que des sergents de ville essayaient de raisonner avant peut-être de les mener, s’ils continuaient, vers quelque poste (21).

Quel contraste ! Elle lui avait expliqué son abord des lointains pendant qu’un de ses jeunes oncles, près d’elles deux, jouait de la musique à sa bonne amie. Oui, la musique était pleinement dans cette famille-ci, du côté de sa mère autant que de son père, c’était bien certain. Elle parla encore d’une autre rencontre fortuite dans un autre port – elle était alors plus âgée – avec, de nouveau, un oriental venant sans doute du Levant. Il y avait là de la belle vaisselle de métal et de faïence ornée, à vendre, elle s’en souvenait fort bien (22,23). « La mer peut être très bonne pour rapprocher des humains qui vivent dans des régions qui sont, pour nous – qui sommes si faibles, chère Louvre – tellement éloignées». La Louvre acquiesça : « Je sais cela, j’ai navigué au loin ». Louise regarda la bête, une fois encore avec étonnement, mais ne voulut pas en savoir plus et ajouta seulement : « Louvre, bonne Louvre, je veux que mes neveux vous voient et vous saluent». Dans un sourire, elle dit : « Soyez sage, et, je vous prie, ne parlez pas !  Quand ils seront là, restez tranquillement ventre à terre, le pouvez-vous ? Puis il faudra nous quitter ». La Louvre acquiesça derechef et, cette fois, ne résista pas à son envie de lécher les mains de Louise qui, de son côté, cajola sa vieille tête de monstre. « Chère Louise, vous avez raison, la route est encore longue pour vous et les neveux. Je suis une grande bavarde, n’est-ce pas ! Et je vous ai peut-être fait peur avec mes rêves de naufrage ! Mais, ce ne sont que des rêves ! Maintenant que voilà les chevaux bien reposés, allez de l’avant. Un jour, nous nous retrouverons ». Les neveux, sortis par Louise de la bonne eau, virent La Louvre qui se tint coite, faisant la vieille bête. Ils l’approchèrent et la saluèrent en compliments, sans crainte sur le visage, sans peur dans les yeux. Et la charrette reprit sa route sans elle, évidemment.

Chapitre suivant