Quand ils furent au plus près des faubourgs de la ville, avant l’enceinte même, les corbeaux et La Louvre se regardèrent et se lancèrent dans des salutations distinguées. La Louvre savait bien que les corbeaux n’iraient pas plus loin. On se promit, toujours volant, de nouvelles rencontres. Et elle put, très vite après, se poser sans encombre. Puis, sur ses seuls sabots, elle avança prudemment, dans le noir, jusqu’à toucher l’enceinte. Comme elle regrettait d’être blanche aujourd’hui dans ce noir. Comme elle aurait voulu être noire tout à fait, du museau à la queue. Mais elle connaissait bien ce genre de difficulté. C’était, nous le savons, un très-très vieux monstre que La Louvre. Un être plein d’expérience et de ressource. En se mettant au plus près du mur, elle était comme à l’ombre de l’enceinte. Cela pouvait la préserver de quelque guetteur ou quelque rôdeur. Elle cherchait un endroit où la construction serait en mauvais état et le trouva. Aucun humain n’aurait pu entrer par là, à moins d’échelles, à moins de cordes, à moins de torches. Mais tout cabri, oui. Alors, La Louvre… ! Elle bondit, être de roches. Bondit encore, sans bruit sur ses bons sabots et se mit à l’écoute. Elle avança, avança et fut bientôt tout près d’un poste de garde. Les postes de garde sont de bons endroits pour les nouvelles, se dit-elle. Elle ne pouvait plus rester sous son apparence animale. Il fallait devenir feuille. C’était fatigant pour elle, à chaque fois, d’opérer une telle transformation, tout comme cela demande un grand effort aux insectes que de muer, mais combien de choses passionnantes elle pouvait – et avait – découvert en prenant cette forme. Elle se transforma. Les déplacements, sous forme feuille, demandaient eux aussi tout de même une certaine expérience. Et étaient fatigants, tout autant.

Le poste était pour partie vivement éclairé, tandis que le reste de la salle restait dans une demi-obscurité, semblant habité d’allers et venus qui restaient discrets. Allait-elle y apprendre beaucoup de nouvelles de la vie humaine ? De cette ville-là ? À quoi rêvaient-ils donc, en ces temps-ci, hommes et femmes ? Qu’avaient-ils le goût de faire ? Pourrait-elle trouver quelqu’un à qui parler ? Mais aussi, ces histoires de factions qu’avaient évoqué les grands corbeaux….La Louvre entendit des voix dans le poste. Cela lui convenait. Mais, très vite, installée telle une mite ou un papillon de nuit sur le chapeau d’un des soldats – celui qui était assis sur un gros tambour de marche posé auprès d’un mur – elle comprit que la situation était plus que particulière. Une femme était là, accroupie et échevelée et défaite. Elle paraissait fourbue et fort suppliante (16). Quatre soldats étaient autour d’elle, mais le seul de ces hommes à parler était l’officier. Et elle aussi, qui tentait de ne pas perdre la tête, complètement. « Madame, cela fait maintenant plus de deux jours que je vous demande de me dire où se trouve votre mari. Je l’ai fait sous plusieurs formes, à plusieurs reprises. À chaque fois, vous m’avez dit n’en rien savoir. Cela suffit. » Et désignant de la main les trois soldats qui l’entouraient, il dit, plutôt lentement, en appuyant sur chaque mot : « je pense bien que d’ici demain, je vous aurai livré à mes hommes». Il fit alors un mouvement de bras qui rejeta sa cape rouge vers l’arrière, sûr de lui et de son mécontentement, plein de morgue, de suffisance. « Oh, Monsieur l’officier, n’en faites rien, je vous en conjure, je ne fais que vous dire la stricte vérité ». La femme, effondrée et pleurant sur sa tunique grise, se tordait les mains. « Madame, votre mari est un dangereux factieux. Nous l’avons fait rechercher. Nous l’avons traqué dans toute la ville. Seules des complicités peuvent le soustraire à nos mains et à une juste punition. Je suis persuadé que vous pouvez me donner des pistes ». « Monsieur l’officier, je ne peux répéter que ce que je vous ai déjà dit. Mon mari ne m’a rien dit de tout cela. Je ne sais rien de tout cela, ni d’où il se tient, s’il est encore en vie ». « Madame, avez-vous des enfants ? » « Non, Monsieur, je n’en ai aucun ». « Nous vérifierons; et si cela était faux, votre sort serait pire encore que ce que vous pourriez tenter d’imaginer ». Cela déplaisait suprêmement à La Louvre toutes ses menaces à peine dissimulées que l’officier faisaient tomber sur cette femme à moitié morte de fatigue et d’angoisse. Elle voulut sauver cette femme, quelle qu’elle fût, et voulut, dans le même temps, aboutir à une pleine réussite. Il fallait pour cela agir vite. Il fallait surprendre. Il fallait semer l’effroi sans, pourtant, que cette femme ne s’évanouisse quand elle-même, La Louvre, agirait en attaque. Elle glissa très doucement vers l’arrière du chapeau du soldat qui la portait, feuille, et, en un éclair, se transforma, retrouvant sa forme animale, Louvre monstre, en sa fureur froide, Louvre monstre, aux crocs acérés. Dans un grand silence, appuyant ses pattes arrière sur le tambour et celle de devant sur le dos de l’homme, elle mordit atrocement celui-ci à la nuque. Il était mort. Il s’effondra. Mais avant qu’il ait touché le sol, elle avait attaqué de la même façon le soldat qui se trouvait juste à côté de ce premier, celui qui portait une plume bleue à son chapeau. Il tomba en avant, heurtant l’officier dans sa chute. La Louvre vit la peur dans les yeux de ce dernier. Cela était bien. Elle fonça sur le troisième soldat qui faisait face à l’officier, le frappant de la tête au ventre sans qu’il ait pu dégainer son épée, puis, l’ayant ainsi jeté à terre, après un hurlement terrible, lui déchira le visage. L’homme s’était mis à hurler à son tour, ne pouvant quasiment plus parler tant sa bouche ne ressemblait plus à rien d’autre qu’à une affreuse plaie. L’officier, si sûr de son fait, quelques instants plus tôt, s’était enfui à l’autre bout du poste et criait de terreur et à l’aide. La femme que La Louvre voulait soustraire à ces hommes était tellement étonnée, stupéfaire, abasourdie, qu’elle ne s’évanouit pas et entendit La Louvre lui dire soudain, presque calmement : « Madame, prenons cette porte, il nous faut fuir absolument ! Ouvrez-la». Une porte se trouvait bien là, qui n’était pas la principale. L’ayant passée, elles se retrouvèrent dans le noir de la ville, côte à côte. La Louvre murmura : « Madame, pouvez-vous marcher et me dire un endroit où nous serions tranquilles un moment… Une écurie, une étable, quelque foin qui nous cacherait l’une et l’autre ? ». La femme écoutait tout cela, qui sortait de la bouche de cette bête de l’enfer, de ce monstre à l’effroyable efficacité, qui lui parlait civilement et demandait des choses sensées. Elle se voyait libre et non encore poursuivie. La chose était vraiment si soudaine et incroyable qu’elle lui parût presque ordinaire. Elle répondit à La Louvre, et posément, qu’un relais de poste devait se trouver dans les alentours, qu’elle saurait s’y rendre. « Cela est parfait » entendit-elle murmurer à son oreille. Il ne leur fallut que peu de temps pour être dans la cour de ce relais de poste, vide à cette heure, et à se glisser dans l’écurie. Pas de chiens aboyant. Pas d’ivrognes titubant. Les chevaux ne bondirent pas de peur, ni ne hennirent à l’odeur et à la présence de La Louvre. « Madame, cachons-nous dans ce bon foin sec » dit La Louvre benoitement, comme si aucun sang humain ne tachait le poil de son museau. Et elles le firent, laissant juste dépasser un bout de tête pour attraper un peu de l’air tout chargé d’odeurs chevalines de cette grande écurie. Il y eut quelques frissons de croupes, mais aucun hennissement furieux. La femme reprenant ses esprits reprenait aussi une approche humaine de ce qui s’était passé et la peur fut sur le point de gagner le dessus en elle. Mais, notre vieille Louvre, ce très-très vieux monstre, lui parla de nouveau, l’enveloppant de ses paroles douces. « Aurez-vous quelque ami dans la ville pour vous aider et m’aider, tout autant, à sortir de la ville sans dommage ? Il nous faudrait juste un charroi de foin, me semble-t-il. Et nous pourrions ainsi passer les portes et gagner quelque endroit moins dangereux pour vous et… pour moi, dorénavant, après ce petit – elle hésita puis poursuivit – épisode de votre libération. Madame, vous ne craignez rien avec moi, malgré mon apparence, je le sais, un tant soit peu – faudrait-il dire – étrange, pour des humains … Je suis, comme vous, un être femelle sans enfant. Avez-vous perdu les vôtres ? » La femme répondit que non, que, vraisemblablement, elle était infertile. La Louvre lui affirma que tel devait être son cas à elle aussi. La femme voulant continuer un instant cette conversation commença par un « Madame », mais notre être plein de fantaisie lui coupa aussitôt la parole en lui rappelant qu’elle n’était nullement humaine, qu’elle était La Louvre. Elles parlèrent un peu et la femme qui se nomma à son tour appela Louvre La Louvre. « Louise » lui dit encore le monstre aux aguets, qui savait maintenant que la femme qu’elle avait sauvé s’appelait Louise Dubois, « il faut – je le crois – que vous trouviez vite ceux dont nous avons besoin pour sortir au petit matin de cette cité dangereuse en tous points, pour bien de ses habitants et nous-mêmes. Allez, je vous prie, sans tarder à leur recherche. Je ne peux plus courir les rues avec vous, vous le comprenez. Faites au mieux. Cela se peut-il ? » La femme acquiesça. Elle avait son idée. Elle avait retrouvé assez d’aplomb pour répondre à La Louvre qu’elle saurait s’y prendre et les tirer l’une et l’autre de ce mauvais pas. Avant qu’il fut jour, Louise était revenue avec une charrette lourdement chargée de foin que les deux jeunes gens solidement bâtis qui l’accompagnaient firent s’arrêter devant le relais de poste. Elle seule rentra dans l’écurie, appelant La Louvre. « Louvre, je suis de retour, j’ai ce qu’il nous faut et deux neveux pour nous aider. J’ai aussi de l’eau et de la nourriture ». La Louvre apparut d’un coin de foin et fut d’accord pour l’eau. « Rien d’autre vraiment ? » demande Louise, surprise. « Non, cela est bien suffisant pour l’heure. Hâtons-nous. Les portes seront sans doute très bientôt ouvertes. Si nous sommes parmi les premiers à passer, il n’en sera que mieux. Je le crois ».
Louise fit amener la charrette dans la cour au plus près de la porte de l’écurie. La Louvre se précipita d’un foin dans l’autre. Louise s’y cacha aussi, avec, à la main, son maigre bagage. Et la charrette s’ébranla, menée par les deux neveux qui parlaient joyeusement. Il y eut quelques aboiements, quelques regards étonnés de ce chargement sortant du relais de poste, mais cela ne retarda pas le moins du monde l’avancée vers l’enceinte et l’au-delà de la ville. Ce qui, pour le moment, pourrait être appelé la liberté. Aux portes, les soldats sondèrent le foin à travers les ridelles. Leurs piques ne décelèrent rien qui fût suspect et rirent avec les neveux. Ceux-ci conduisaient maintenant, ne marchant plus à côté de la charrette. Dès que la ville avait été dans leur dos, ils avaient lancé les chevaux au trot et Louise, sortie du foin peu après, s’était assise à leurs côtés, les guidant dans la direction qui lui paraissait la bonne.