
10
En longeant le ruisseau, charmant, de l’eau duquel elle s’était désaltérée, La Louvre descendit vers une rivière qui pouvait bien être un petit fleuve. Son cours devenait de plus en plus large. Elle progressait sans encombres, alternant entre bosquets – d’où elle pouvait voir sans être vue – et prairies venant jusqu’au plus près des berges. L’onde n’était pas claire. Elle charriait sans doute beaucoup de terre et grumeaux de roche, amenés par les nombreux ruisseaux affluents, depuis les hauteurs sur lesquelles La Louvre avait passé la nuit. Elle entendit bientôt le son d’une flûte de berger, d’un de ces galoubets qu’utilisent aussi bien les humains que les chèvre-pieds. Elle voulait savoir, elle si curieuse. Elle voulait mieux entendre et mieux voir. Peut-être une bonne rencontre. Elle se faufila entre les branches d’un taillis et put s’installer pour observer à son aise, étant arrivée assez près maintenant. Oui, un jeune homme jouait des airs à côté d’une jeune femme qui trayait une chèvre grise. Celle-ci la regardait faire sans lui causer le moindre ennui de remuements ou ruades. Au fur et à mesure que l’outre se remplissait, le cœur de La Louvre se remplissait, lui, de mélancolie : tout ce lait, tout ce lait et son pis, à elle, que nul n’avait encore jamais tété, que nul sans doute ne téterait jamais. Mais, elle repartit à observer le jeune homme joyeux, la seule vache et le fier bouc blanc aux magnifiques cornes coiffant son solide crâne. Bien que le troupeau fût fort maigre, un chien était là cependant (10). Il dormait, roulé en boule, auprès des humains et du bétail et de la rivière qui, vive, suivait son cours, toujours boueuse. Les deux jeunes gens se parlaient maintenant. Mais La Louvre n’était pas dans le vent et leurs paroles n’arrivaient pas jusqu’à ses oreilles. Pas de gentil chèvre-pieds à qui parler. Il n’y en avait plus depuis longtemps. Ils n’étaient plus que dans les rêves. Mais point besoin de s’affliger. Elle reprit sa route avec tout de même le poids du lait au cœur. Elle se fredonnait intérieurement un des refrains humains qu’elle venait d’entendre, tout en continuant à aller de bosquets en prairies, observant et humant, quand, au détour d’un gros rocher, son regard fut surpris d’y trouver, tout au creux, un lion tenant entre ses pattes un lapin. Un lion ici ? Et le lapin qui semblait plus vif que mort entre les pattes du lion ? L’œil frais, tout à fait…Qu’était cela ? Etait-ce cette musique de galoubet répétée et répétée qui l’avait bercé jusqu’à la faire rêver debout ou lui faire voir des choses qui ne se pouvaient ? Des lions, elle en avait admiré quand elle avait suivi des flamants et des cigognes dans leurs migrations. Cela s’appelait la savane, le pays des lions, elle le savait bien. Mais ici ? Dans ce vert paysage ? Vraiment… Elle passa son chemin en faisant le moins de bruit possible. De toute façon, lion et lapin semblaient figés – l’un l’autre lon la lonlaire – dans une pose comme de cérémonie (11).

Toujours vaillante et fredonnante, elle chemina encore et encore sans fatiguer ses sabots et sut qu’elle se rapprochait encore plus de lieux peuplés d’humains en voyant deux cavaliers s’apprêter à quitter une auberge où ils s’étaient peut-être restaurés. Des marchands? s’interrogea La Louvre. Mais ils n’avaient ni lourds ballots, ni mules chargées pour partir avec eux. Peut-être des parents de la femme enceinte, vaillante et toute guillerette, qui leur disait un au-revoir, sur le seuil, après leur avoir offert à boire, à même un pot d’étain, une dernière rasade d’eau ou de vin (12). Au soir de cette journée-là, elle avait parcouru bien du chemin, mais ne sentait pas encore d’effluves de mer.


Ce n’est que le lendemain qu’elle huma comme un soupçon de sel dans l’air. Elle fut alors presque certaine qu’avant le bout de ce jour-là, elle pourrait voir le bord de mer. Le vent avait tourné et apporté de vers où elle se dirigeait beaucoup de petits nuages encore peu menaçants, mais indubitablement gris-rouges, et pouvant être pourvoyeurs de pluie, dans la journée même. Non loin des hautes herbes qu’elle foulait à proximité des berges de la rivière, elle vit qu’un large chemin ou même une route pour les convois – elle ne savait – viendrait bientôt longer le cours d’eau. Il y avait là des maisons. Elle se rapprocha, curieuse, mais se fit prudente. Un peu plus loin, près d’un saule têtard qui venait sans doute d’être taillé ou était mort, lui sans feuilles dans toute cette verdure, elle distingua une maison à l’écart qui lui plut par ce qu’elle pensait y avoir repéré. En s’étant mis au plus près, tout en s’assurant qu’aucun danger ne pouvait l’atteindre, elle sut qu’elle avait vu juste : deux paons étaient perchés sur un muret tout prêt de l’échelle qui menait à l’entrée principale, elle aussi comme perchée à un premier étage. Les paons parlent si mal, mais ils sont si beaux, pensa-t-elle. Elle les admira à loisir, eux qui se pavanaient sur leur muret et dans leur vanité. Elle crut reconnaître les deux chevaux de la veille, un blanc avide d’avoine et un roux. Mais non, ce n’était pas ça. Sur le roux se tenait une femme qui avait chevauché en amazone. Elle était sur le point de poser pied à terre, aidée qu’elle serait par un des hommes présents, quand il aurait fini de se désaltérer. Belles plumes au chapeau se dit La Louvre (13). Elles n’étaient pas de paon. Un troisième homme arrivait à cheval. Cela faisait beaucoup pour une tranquille Louvre. Sans compter trois chiens de chasse, attendant sur la route quelque ordre de leurs maîtres. La Louvre n’aimait pas les chiens. Ils étaient serviles et ne parlaient pas. Elle jeta encore un coup d’œil de ce côté et ne sut dire qui, au haut de l’échelle, parlait au chasseur vêtu de rouge et sur le point de monter : homme ou femme ? Rien dans ce qu’elle vit et entendit ne permettait de le dire. Un humain d’âge, c’était tout. Un dernier regard aux magnifiques plumes des paons et elle était partie, faisant en sorte de n’éveiller aucun soupçon, aucun aboiement, aucune poursuite.

Quand le soir fut presque là, elle se trouva près d’un énorme arbre mort qui servait de point de rassemblement à une grande compagnie de freux qu’elle-même appelait corbeaux. Ils aimaient cet endroit tellement commode, de par sa vaste ramure, pour discuter de leurs vies familiales et de ceci du groupe et de cela des hommes et de leurs avantageuses guerres (14). De cet arbre et des souches qui l’environnaient, on pouvait voir la mer. Cela était bon pour La Louvre. Elle prit plaisir à cela. Parmi les corbeaux présents, aucun ne la connaissait, mais plusieurs avaient entendu parler d’elle. Elle fut reçue avec dignité. « Chère Louvre, vous étiez de ces côtes, il n’y a pas si longtemps, n’est-ce pas ? ». « C’est exact, c’est exact ; je suis presque sûr d’être venue en vos contrées, il y a peut-être cinquante ou soixante lunes de ça ». La Louvre, si solitaire, si énigmatique, s’accordait bizarrement bien à ces braves oiseaux si habiles à la parole et si pragmatiques. Ils lui dirent ceci et cela, longuement. Et elle, leur raconta, aussi, bien des choses qu’ils admirèrent. Qui les enchantèrent et qu’ils rapporteraient, « soyez-en sûre, Chère Louvre, à nos corbillons nouveaux et aux amis et aux cousins à leur retour ! » (15). Les corbeaux qui sont – cela est certain – familiers des hommes, visitant leurs villes et ébouant leurs rues, parcourant leurs campagnes et nettoyant leurs champs de bataille, savaient – ceux qui se trouvaient là – que, dans la cité la plus proche – un grand port, bien sûr -, à juste quelques portées d’ailes, des troubles avaient éclaté entre des factions. Êtres sociaux par excellence, ils connaissaient mieux que quiconque le danger de telles situations et déconseillèrent à La Louvre, si elle en avait eu l’idée, de se diriger vers cette ville. Elle n’en avait pas eu du tout l’idée, voulant seulement et amplement admirer ce bord de mer. Admirer les magnifiques tourne-pierres à collier zébrés de blanc et noir qu’elle y trouverait peut-être ou d’autres bandes de petits compagnons ailés au vol rapide et gracieux. Admirer le flux et le reflux des eaux marines. Admirer les hautes vagues dont elles avait peur. Mais – toute de contradiction et de tempérament – cela lui fouetta le sang, cette histoire de ville troublée, et sa curiosité s’enflamma. Elle qui était, ces jours passés, toute à sa tranquillité, évitant les chasseurs et les chiens dans la même journée, voulut, au soir, voir et savoir ce qu’il en était, par delà l’enceinte de la ville, de cette vie humaine-là, au cœur de ces murailles si proches. En un instant, ce fut décidé. Elle irait. Elle se prenait à jouer à l’aventurière. Elle le dit aux corbeaux avec lesquels elle avait longtemps parlé. Bien qu’un peu inquiets, ils ne purent qu’approuver son choix soudain. En un de ces fameux bonds, elle fut au ciel avec ceux qui avaient choisi de la guider et qui, la voyant si facilement progresser en élégantes ondulations dans les airs, la comparèrent à certains mammifères marins que leurs regards croisaient parfois dans leurs survols côtiers. Elle, de son côté, trouvait follement impressionnante l’envergure de certains des athlètes aux si puissantes ailes noires qui l’entouraient en une solide protection. La nuit était tombée. Des feux, pour le guet, désignaient facilement à leurs yeux l’emplacement de la ville et de ses murailles. D’où se trouvaient les corbeaux et La Louvre, on voyait, dans le port, quantité de navires, grands et petits.
