5. Le Cerf à pattes de cigogne

Au matin, quand elle se réveilla avec au-dessus d’elle un ciel magnifiquement bleu, en repensant à ce rêve qui l’avait effrayé et assombri, elle se dit qu’il contenait aussi des choses fort émouvantes : les humains qui s’enlaçaient, les cygnes qui portaient de petits anges, le jeune homme plein d’admiration et d’émotion et d’adoration même devant la belle jeune femme-arbre. De voir, dans sa nuit, plusieurs de ses amis chèvre-pieds, faunes et satyres lui avait plu également. Certes, cette nuit, dans le cours du rêve, ils jouaient une musique qui ne lui convenait pas, qu’elle n’aimait pas, qu’elle détestait pour tout dire, dont elle se demandait comment ses amis pouvaient être amenés à la jouer…. Mais elle savait… Oh elle savait… Et, de nouveau, dans une de ses soudaines sautes d’humeur, elle repartit dans l’attristement, un peu, malgré le grand ciel bleu.

Cela fit qu’elle se mit à penser au Cerf à pattes de cigogne, son cher ami, absent de sa vie, pour l’heure. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas rencontrés au gré du monde. C’était ainsi. Parfois ils restaient longtemps sans se voir du tout. Puis, s’étant rencontrés, ils vivaient ensemble quelques jours ou de nombreux… Et cela pouvait même durer plusieurs années de suite. C’était ainsi. Elle aurait bien voulu être avec son cher cerf, là maintenant. Mais seul le hasard les ferait se retrouver un de ces jours. Cela aussi, elle le savait. Elle en était tout à fait sûre. Oui, lui seul avait cette sorte de pouvoir.

Elle pensa à des bouts d’histoires que lui avait racontées le Cerf à pattes de cigogne lors d’une de leurs dernières conversations. Ah, comme elle y pensait, à présent, sur sa couche de fougères et feuilles !

Il était question de parents du Cerf à pattes de cigogne, dans ces histoires-là. Non pas de son père ou même de sa mère que, lui non plus, tout comme La Louvre, ne connaissait absolument pas, n’avait jamais vu ni rencontré. Mais de parents comme éloignés. Il était question, également, dans ce qu’il avait rapporté, d’êtres qui, voilà, – pour certains – lui avaient parlé, avec lesquels il avait conversé.

Le Cerf à pattes de cigogne avait bien expliqué qu’il y avait des montagnes et un torrent tumultueux dans la première histoire. C’est ce qu’avaient affirmé les animaux qui lui avaient raconté cela, des cigognes pour tout dire. Dans l’histoire, deux cigognes s’étaient égarées sur la route de la migration, épuisées par le grand effort de lutter contre des vents furieux et contraires. Elles avaient dû se poser là, dans le froid de ces hautes régions. Elles avaient bu de l’eau du torrent glacé et mangé quelques maigres larves. Se restaurant, se reposant, auprès d’un pont de pierre, avant que de reprendre leur envol (6). Mais des hommes étaient arrivés à cheval sur un chemin bordant le cours d’eau. Celui qui venait en tête sonnait du cor et les trois autres cavaliers maniaient le fouet sur leurs chevaux fatigués. Oh, le son de ce cor retentissant et résonnant entre les parois de rocs! Cela avait fait fuir l’une puis l’autre cigogne. Elles avaient rejoint d’autres compagnes qui tournaient dans les airs alentour et finalement s’étaient, ensemble, remises en route vers le sud, vers la chaleur de ce que nous appelons l’Afrique. Malgré leur fatigue et malgré le froid et malgré le vent toujours menaçant. C’est ces bribes-là que La Louvre gardait en tête. Etait-ce bien des cigognes de la parenté du cerf dont il était là question? Elle était tout à fait incapable, pour l’heure d’en dire quoi que ce soit.

Dans l’autre histoire, un cerf s’enfuyait, aux abords d’une forêt, non pas de lui-même comme les cigognes d’auparavant, mais forcé à courre par des hommes et des chiens (7). Là, elle se souvenait parfaitement que ce cerf était de la parenté du Cerf à pattes de cigogne. Mais un cerf pleinement cerf pour sa part, disons-le. Tout aussi effrayé que les lapins des alentours, par tous ces hommes, à pied et à cheval, et ces nombreux chiens, il avait réussi à passer un ruisseau et à se faufiler dans les bois et à échapper, pour cette fois, à leurs épieux et à leurs crocs. Une cigogne au ciel avait vu, de très haut, tout cela. Elle l’avait retrouvé dans sa cachette des grands bois. Ayant dit cela, le Cerf à pattes de cigogne avait arrêté là un moment le cours de son récit. Puis, le reprenant, avait indiqué à La Louvre qu’il s’agissait sans doute d’une des premières rencontres entre cigognes et cerfs. C’est le bruit qui circulait. C’est ce qui était rapporté et cru. Que cette rencontre, fait ô combien improbable et rare, avait été féconde. Que les migrations n’y étaient pas pour rien. Ni la pureté du ciel.

Tranquillement installée sur sa couche au creux des roches, La Louvre pensait à tout cela, en pensant à son cher ami. Elle pensait aux enfants qu’elle et le cerf aux pattes de cigogne n’avaient pas eus. Elle

pensait à ce que peut faire se déclencher le son d’un cor. Elle pensait aux hommes et à leurs chasses. Elle pensait aux rencontres improbables et parfois fécondes.

D’avoir pensé à tout cela la fit de nouveau changer d’humeur, qui de triste passa à mélancolique puis enjouée, parce qu’elle se disait, cette étrange Louvre, ce monstre plein de fantaisie, que depuis qu’elle parcourait le monde, et cela faisait fameusement longtemps, elle avait tout de même pu admirer quantités de merveilles. Ça oui ! Cela finissait toujours par l’éloigner des tourments et la réjouir, ce qu’elle appelait : les merveilles du monde.

Elle se voyait maintenant en tête à tête avec le Cerf à pattes de cigogne. Et pour que vous compreniez bien combien ces êtres étaient fantastiques et monstrueux, je dois vous dire que ces deux-là, quand ils se parlaient, n’émettaient pas le moindre son. Ils ne faisaient que se regarder et ce qu’ils avaient à se dire passait cependant de l’un à l’autre très aisément. Comme si c’était par les yeux que les choses advenaient. A les voir ainsi, restant muets, il vous aurait été tout à fait impossible de savoir qu’ils se parlaient, dans un premier temps. Il vous aurait été impossible de savoir qu’ils avaient même des discussions fort animées. Qu’ils se faisaient à l’un l’autre des récits plein de flamme tout autant que de dragons, d’humains bons et immondes, de bêtes stupides et délicates. Parfois, même, c’est vous dire comme ils étaient proches l’un de l’autre, La Louvre pouvait sourire. Son sourire, c’était un peu comme celui du chat de Chester tel qu’il est décrit dans un des livres écrits par le révérend Dodgson. Et son sourire, sachez-le, La Louvre le tenait des centaures, quand elle les côtoyait, quand ils étaient encore de ce monde, il y a si longtemps (8,9). Et plus particulièrement de Chiron, ce cher être qu’elle avait presque aussi tendrement aimé que le Cerf à pattes de cigogne. Et qui, lui non plus, ne lui avait laissé aucun enfant. C’est bien certain et l’avons déjà dit que La Louvre restait nullipare. Le Cerf à pattes de cigogne adorait le sourire de La Louvre. Il s’essayait parfois à l’imiter, en ouvrant un peu la bouche et tirant ses joues vers l’arrière et tordant un peu sa face, mais ça n’aboutissait jamais à grand-chose. Ensemble, par contre, ils pouvaient rire. Ils avaient ce pouvoir. Oh, là, c’était terrible à voir et à entendre. On aurait dit des ivrognes. Ils faisaient alors fuir d’effroi nombre de bêtes alentour, quand ils s’y mettaient, à cœur joie, à gorge déployée. Et c’était un grand plaisir commun que cet énorme rire qu’ils pouvaient partager.

La Louvre se leva de sa couche, suçota quelques herbes anisées, but au ruisseau le plus proche à longs traits et repartit, sur ses sabots, dans la belle contrée où elle avait atterri la veille et qu’elle reconnaissait maintenant pour l’avoir parcouru dans un autrefois pas si lointain que ça. Elle savait pouvoir trouver un bord de mer en peu de jours. Elle allait faire ça, s’y rendre, en ce bord de mer.

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