Du ciel, elle a trouvé un bon coin de roches qui la protégera du vent et du froid de la nuit. Il y a là aussi, à proximité, des fougères dont elle coupe à pleines dents de grandes quantités pour se faire une douce couche qu’elle complète avec des feuilles de petits arbres des alentours. Elle poussait de l’échine un à un les troncs des petits arbres, les secouant; des feuilles tombaient; elle les rassemblait du museau et les envoyait de son souffle puissant sur sa litière de fougères. Elle pouvait être très organisée, La Louvre, quand il s’agissait de son confort, tant autant que fantasque quand il s’agissait de ses humeurs. Elle se sentit bien, là, pour du repos. Vous avez évidemment compris que La Louvre n’est pas un être sédentaire. C’est une nomade qui court le monde au gré de ses aventures, de ses rencontres, de ses envies et désirs de découverte. Ondulant dans les cieux, de ci, de là. Galopant entre plaines et montagnes, de ci, de là. Écoutant et regardant avec sa grande curiosité. Elle n’a pas un chez-soi douillet, mais partout peut devenir un chez-elle douillet si elle repère un bon coin sec et tranquille. Elle s’étendit, enfin. Elle n’avait pas faim. Elle mangeait peu. Les petits arbres agitaient tous leurs feuilles près d’elle: brise légère. Elle se sentait de mieux en mieux sur cette si douce couche. Elle s’endormit.
Mais, dans son sommeil, tout ne fut pas paisible, loin de là. En effet, le rêve le plus notable qu’elle fit au cours de cette nuit – celui dont elle se souvint au matin suivant – était plein de rage et de fureur. Elle n’était pas elle-même dans le rêve. Elle en était spectatrice et cela la chagrina si fort, ce qu’elle y voyait, ce à quoi elle était forcée d’assister, qu’à un moment, elle se réveilla. Après quelques maugréements à demi-éveillés contre ce rêve, elle réussit cependant bien vite à se rendormir.
Forcément, comme dans la plupart des rêves, dans celui-là, les choses se mélangeaient d’une façon qui rend difficile – au bout du compte – d’expliquer, tout autant que de comprendre, les mouvements et les actions, les parcours et les situations, les paroles et les sons. Mais on peut tout de même dire ce qui suit de ce rêve; de ce rêve si dérangeant pour La Louvre.
D’où elle se trouvait placée, c’est-à-dire au sommet d’une petite colline assez escarpée, elle voyait, en contrebas, un beau paysage paisible. C’était ça qu’elle vit tout d’abord: un paisible paysage; et de rêve, c’était certain, parce qu’étaient rassemblés là, par exemple, des arbres dont elle savait, pour les avoir rencontré en des endroits fort différents sur la planète, qu’ils ne vivaient que rarement, habituellement – en dehors des rêves, notamment – à proximité les uns des autres. Une rivière coulait tranquillement dans ce paysage qui pouvait être de printemps. Et, au-delà, d’autres collines formaient comme un horizon. C’était calme, vraiment, tout ça. De petits anges chevauchaient de grands cygnes très blancs. Une femme plutôt petite, un veau déjà grand. La femme sur le dos du veau et comme sortant de l’eau. Il y avait aussi des humains et d’autres petits anges qui profitaient de la douceur de cette eau pour s’y baigner. Il y avait des humains qui s’enlaçaient et s’embrassaient. Il y avait même un jeune homme, comme en adoration devant une belle jeune femme-arbre, fort nue et souriante. Ses bras-branches murmuraient, de leurs multiples feuilles, comme de tendres exhortations. En son début, tant de reposante tranquillité dans ce rêve (5).

Mais, tout d’un coup, tant de tumulte et de fureur ! Des arcs, des lances, des piques, des bâtons, des torches au bout de longues hampes, arrivés là en un instant, sortis d’on ne sait où, maniés par des hommes et des femmes tout autant, eux aussi comme portés jusqu’ici sur l’aile du vent. Et des cris, des menaces, des entrechoquements, le bruit des cordes d’arcs résonnant après qu’ils aient lancé leurs traits. La Louvre ne comprenait rien à toute cette confusion qui l’effrayait. Il lui sembla voir beaucoup plus de femmes que d’hommes finalement, mais combien d’anges aussi, de charmants petits anges, armés ! Et qui combattaient. La Louvre était vraiment triste de ce rêve dans lequel elle retrouvait la belle femme qui l’avait occupée ces derniers jours. Mais là non plus, contrairement à ce qu’elle avait vu dans le verger, elle n’avait pas d’ailes. Et elle aussi combattait, portant le feu contre d’autres femmes même. Comme tout cela était triste. Plusieurs de ses amis du grand peuple des chèvre-pieds, faunes et satyres, qui étaient présents sur les flancs d’une colline contigüe à la sienne, jouaient une musique guerrière qu’elle ne leur connaissait pas, eux qui ordinairement donnaient à entendre des choses vraiment drôles et entraînant à l’amour. Sur l’olivier qui lui faisait face, elle voyait, en plein jour, une chouette qui, tout comme elle, semblait terriblement troublée, ne pouvant même pas s’enfuir. Elle était comme clouée d’horreur sur sa branche. Voilà pourquoi elle s’était éveillée d’un coup. Mais les étoiles au ciel l’avaient rassuré dans leur grandeur et leur multitude et leur intensité. Et, elle s’était donc rendormie.