37. Mais elle est encore là

Les gardes ont dit ce qui en était au lieutenant. Le lieutenant a rapporté la nouvelle. Le roi a été informé au plus vite. Les vingt hommes qui assuraient la garde de la Louvre dans le palais royal ont été arrêtés (692).

Ils seront bientôt envoyés sur des fronts lointains. Le jeune homme du rire de La Louvre pense à son père qui a été un des hommes de la capture. Il pense à ce père fatigué, rappelé pour cette chasse au sortir de l’hôpital. Il pense aux malheurs de la guerre (693). Il a des visions: sans arrêt, des gens sont poursuivi, malmenés (694). Il voit des soldats s’entretuer. Des soldats morts être dépouillés du peu qu’ils avaient sur eux (695).

Il voit la guerre avant que d’y avoir été envoyé. Ce serait une première fois. Avant même qu’il ne soit sur la route parmi ceux qui, comme lui, sont condamnés à combattre pour le roi, il est devenu fou. Chaque jour, à toute heure, il hurle dans la prison : « La Louvre a ri » et il éclate lui aussi, d’un rire de furieux, en folie. On l’isole. Il sera exécuté. Personne n’en saura jamais rien, en dehors du roi et de ceux qui ont conduit l’affaire.

Le roi est furieux. Son bouc-émissaire lui a échappé, malgré tant de précautions et de frais. Son spectacle de procès et de mise à mort est à l’eau. Il fait annoncer le supplice du malheureux qui a lacéré le tableau de Louvre. « Bête des factieux, bête des factieux ». La mise à mort est longue d’une journée. Il assiste, depuis une voiture, par l’entrebâillement d’un rideau, à l’ensemble des opérations. Une grande foule est présente. C’est tout à fait réussi. Les gens continuent de parler de la bête diabolique. Certains s’inquiètent du procès. Puis tout part, finalement, comme une eau dans des sables, même si le palais royal est maintenant très régulièrement appelé palais de Louvre, par des gens fort différents. Certains continuent d’avoir peur puisqu’on ne sait plus rien de cette bête dont il avait été tant question, il y a encore peu de temps. Mais le temps passe et les nuages.

Denis marche dans la ville. Il fait le beau ici. Il se méfie là. Il écrit. Il disserte. Il commente. Il continue à inventer. Il pense à sa tante. Il est persuadé qu’elle s’est échappée puisqu’il n’est plus du tout question de procès. Peut-être finiront-ils par annoncer qu’elle est morte dans son cachot ! Il rit de son idée. Il va la revoir. Il se rend compte que depuis qu’il est homme de pensée, il lui doit beaucoup. Oui, il lui doit tant. Il ne peut en parler à personne. Ma tante, je serai dans ma chaumière dans les jours qui viennent. Viens me voir. J’irai visiter Charles Mouton, tata. Je suis de sa parenté et lui de la mienne, à cause de toi ! Et que dis-tu si nous nous retrouvons tous les trois au bois pour musiquer ? Tu ne trouves pas que cela serait, en quelque sorte, magnifique comme idée, comme projet ? Et j’ai beaucoup de choses à te dire. Et toi, aussi, allez, je le sais. Tous tes oiseaux. Ne tarde pas, ma chère tata. « Et on parle ». Denis marche dans la ville. Il entend des enfants dérouler une sorte de comptine. Il ralentit son pas : ‘La Louvre est repartie dans les nuages / Avec beaucoup de courage, elle a échappé au roi dans sa rage / Avec les oiseaux de passage, elle chante un grand hommage à tous ceux et celles du bel âge’. D’où tiennent-ils cela ? Ils se la disent et se la lancent et se la répondent, respectant scrupuleusement le rythme. Il pense à Mandrin. Il marche. Les comptines. Les rondes. Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Quand il pense à ces mots assemblés en rythme, ça n’a rien à voir avec Madame Poisson et la prostitution, non. C’est Daphné, peut-être. Apollon aussi. C’est la tristesse. Mes oreilles. Il entend les bruits de la rue. Tant et tant dans cette ville qui pue tant. Il marche. Il pense au système des nerfs, aux corps harmoniques. Il imagine l’oscillation des fibres. Leur promptitude. Leur vivacité. Il a, juste devant les yeux, dans sa marche même, des mouvements comme abstraits d’une grande intensité, comme des sortes de vecteurs de force, des translations de matière. Cela jaillit et fuse et va se perdre, sans qu’il sache où. « Ma tante, si tu pouvais mourir de plaisir dans ta musique plutôt que des supplices de ces malfaisants ! Voilà qui serait superbe. Tu chanterais tellement, tellement bien, même, dans ton cachot que cela te ferait fondre en délice en vraiment peu de temps. Tu t’évaporerais de joie. Ils ne pourraient plus te faire de mal. Mais non, tu vas sortir. Et bientôt, n’est-ce pas ? Forme feuille, es-tu là ? » Oh, quand nous allons nous retrouverons, j’écouterai des cigales crépiter de joie dans ta toison. Ce sera possible, bien sûr. Tu trouveras bien le moyen. Je sens comme une force animale en moi, jusque dans mes mots. C’est à cause de toi, tata, évidemment. Il continue son radotage: Qu’est-ce que c’est que cette liberté, Madame Louvre ? Vous m’avez trompé dès mon plus jeune âge, magnifique tante. Et maintenant, tu viens me dire : « Mais, Denis, Dieu existe ! » Oh ! Tu me rends fou. « Non, non, Dieu existe ». Il pleure dans la rue, comme un égaré. Des passants le regardent avec suspicion. Il marche. « Et on parle ».

Un certain Étienne La Fontaine aux Hyènes, un homme de la maison du roi vint un jour trouver ce dernier, après avoir, bien évidemment, demandé audience et l’avoir obtenu, plutôt facilement. Il voulait proposer quelque chose au roi. C’était un homme pragmatique, qui ne mâchait pas ses mots. Il avait été gouverneur dans des régions lointaines, des régions d’hommes noirs, mises sous le contrôle du roi et de ses hommes, après force batailles. Malabar et Coromandel, tels étaient les noms terribles de ces régions. D’avoir vécu longtemps là-bas à côtoyer des hommes qui se mesuraient sans peur au temps, qui bravaient le fer avec le sourire, presque goulument, qui aimaient débattre d’idées pendant des jours et des jours sans repos, en argumentations serrées, l’avait rendu assez différent des courtisans habituels. Le roi le savait. Le roi l’écoutait. « Majesté, ce palais de Louvre, enfin, vous me comprenez, ce palais royal qui est si souvent maintenant nommé ainsi, peut laisser un curieux sentiment et un curieux souvenir aux populations. Il n’est que rarement occupé. Il est plutôt délaissé, délabré même en bien des endroits – j’ai le droit, je crois, sans vous fâcher, de le faire remarquer – et est plus connu pour ses cachots que pour sa beauté. Il y a eu l’épisode de la bête diabolique. Et ce nom, depuis peu, et qui s’est, de plus, imposé vraiment rapidement». Il se tut juste un instant, puis, voyant que le roi ne réagissait pas, reprit : « Or, ce palais de Louvre est beau, Majesté. Et il pourrait l’être plus encore. Pour votre magnificence ». Le roi, malgré les pointes de La Fontaine aux Hyènes, était tout ouïe. Ma magnificence. C’était, certes, le bon vocabulaire. « Majesté, dans vos cabinets, quantité d’œuvres magnifiques sont comme à l’abri des regards, alors qu’elles ont été composées en vue d’être admirées. Il faut qu’elles soient vues et admirées, Sire. Vous les possédez. Mais nous n’en faisons rien. Et certaines s’abîment, même. Pourquoi ne pas en faire usage ? Ce palais de Louvre, si vide actuellement, si ridiculement vide, au cœur de la capitale, cet endroit que vous n’aimez pas, je suis sûr que je pourrais vous le faire aimer si nous décidions, si vous acceptiez d’en faire un vaste salon de vos collections (696).

De la peinture. De la sculpture. Des pièces de toute grandeur. Ce serait beau, Sire. Vous inviteriez les gens à venir. Les gens viendraient. «  Le roi nous le propose ». On les ferait payer. Ou pas, après tout. Ils diraient : le roi est riche. Il se dirait partout : le roi est généreux; il possède beaucoup, mais il nous aime de tant de splendeur. De partout, au-delà même des fronts de guerre, assurément, on vous connaitrait pour ce talent et cet endroit. Votre notoriété serait bien plus grande, je crois, et pour bien plus longtemps, que par la prise de telle ville ou la mise à sac de telle région. De toute façon, je ne vous apprends rien en vous disant que les guerres actuelles ne nous sont pas favorables ». Le roi regarda sévèrement La Fontaine aux Hyènes qui ne cilla pas. Il avait vu des hommes se percer les joues de fer, marcher sur le feu. Faire résister leur dos à des pointes d’acier assemblées en forme de couche de torture. Il avait vu des hommes rester à prier des jours et des jours sans manger ni boire, comme couverts de poussière. Ce roi ne valait certes pas grand-chose – il en avait connu et croisé et rencontré, lui qui n’était pas jeune, de bien meilleurs, par ici et par ailleurs -, mais il le savait amateur d’art. Le roi resta un moment sans rien dire. La Fontaine aux Hyènes resta muet, lui aussi. Finalement, il entendit : « cette idée est bonne, La Fontaine aux Hyènes. Continuons à parler de ceci. Comment voyez-vous les choses ? (697) » Alors, le courtisan qui avait été un farouche, un redoutable, un abominable, un sanguinaire gouverneur de territoires lointains développa son idée. Il fut convenu, dans la journée, que la chose se ferait.

Les Jean ont été amenés en bord de mer. Sortis de prison. Ils se voient. Ils sautent de joie dans le port. Ils sont tellement contents d’avoir échappé à l’Hôpital Général. Ils sont sur le même bateau. Condamnés à partir outremer. Oui. Voilà. Allons-nous vers l’Afrique des flamants roses et des cigognes ? Vers les oies de Knut ? Ils ne savent. Quelle chance d’être de nouveau ensemble, de savoir que c’est possible. La traversée est longue et difficile. Un marin apprend à Diego comment jouer de la guitare. Une petite guitare très maniable. Diego apprend très vite. « Tu es doué, l’ami. Ces mains-là qui sont tiennes sont vives comme feu » « Je sais faire les paniers, sais-tu ? Ou irons-nous ? Peux-tu me le dire sans que cela te cause peine ?» « Nous allons jusqu’au bout de cette mer, là où sont de grandes forêts. Le roi a d’immenses domaines par là-bas, qu’il gagne sur les terres d’autres hommes. Ce sont de très habiles chasseurs. Leurs femmes ont de beaux champs. Ils sont tous bronze de peau. Ils sont valeureux et braves. Tous ne nous aiment pas. Et parmi nous, d’ici, nombreux sont ceux aussi qui ne les aiment pas, ces gens-là. De si loin. Ce ne sont pas des cavaliers. Ils glissent sur l’eau de leurs rivières dans de grandes barques, de grands canots. On appelle aussi cela pirogues ou canoë. Ils sont d’une incroyable force à manier cela, avec des charges très lourdes. Ils remontent leurs rivières et les descendent tout autant. J’ai vécu un peu avec eux. Certains. La neige peut être très épaisse là-bas ». Et ils jouent de la petite guitare, l’un après l’autre. Vite, Diego sait jouer des chansons de Louvre. Il les apprend au marin. Celui-ci dit que Diego pourra garder l’instrument, qu’il lui en fait cadeau. « Ah, merci, l’homme. Quelle chance ! » C’est dur, sur la mer, mais le temps passe sans tempête. Sans doute à cause de toute cette mer ; encore et encore la mer, Diego a fait un rêve de dragon de mer. Quelle puissance on peut sentir à la seule vue d’un tel dragon. Mais un cavalier qui peut faire voler son cheval arrive et va le terrasser depuis le ciel. C’est certain. Comme l’a fait Georges, comme l’a fait Marguerite, comme l’a fait Roger. Oui, Diego a confiance dans le rêve. La jeune prisonnière sera délivrée (698).

Bientôt la terre sera là. Les Jean sont très heureux. Ils voudraient ne pas être séparés à l’arrivée. Mais le sont, tout d’abord. Puis les commandants de leurs forts respectifs entendent leurs suppliques. Ce sont de braves garçons. Et travailleurs. On accepte. Ils sont rassemblés. Roland et Simon sont maintenant pleinement hommes. On confie aux Jean, avec quelques autres hommes, de faire des charbonnières. Ah, ils s’y entendent ! Mais, à être auprès, si près des hommes d’ici, avec leurs chasses et leurs canots, ils ont le goût de partir, de prendre leur liberté. Ils sont attirés par ces hommes-là. Ils parlent sans arrêt de La Louvre entre eux. Diego ne dit rien des propos de l’oisange. Du rêve de bord de mer. Jamais. Ceux des hommes d’ici qui entendent un peu la langue des Jean, la langue des colons qui cultivent et défrichent les terres du roi, savent que quand on entend ‘ouvre’, on est dans quelque chose de mieux, bien mieux qu’avec ‘ferme ‘. Ils aiment l’idée de cet être volant, dont presque tout le nom si court, si concentré, ce nom qui est en ‘ouvre ‘. Les Jean apprennent vite la langue des gens d’ici. Ils parlent avec eux. Ils partent avec eux. C’est fait. Ils se sont enfuis. Diego a avec lui la petite guitare donnée par le marin. C’en est terminé des forts et des armes et des navires du roi. Simon pense que La Louvre, un jour, les visitera. « Tu verras, Diego. Un jour, elle sera au coin du bois à faire houpoupoup ! Elle nous appellera ». « Peut-être, mon Simon, peut-être ». Ils font du charbon avec les chasseurs. Ils prennent femme. Tous. Au fil du temps. La Louvre reste avec eux. Toujours. « Diego, te souviens-tu ? » « Oui, mon Roland, comme elle aimait que nous la peignions. Comme elle nous regardait, n’est-ce pas ? As-tu déjà entendu sa musique naturelle ? Non ? Oh, mon bon. C’était comme les oiseaux et bien différent à la fois. Tu sais. Quand c’était comme ça, sur la route de Venise, quand elle chantait dans le bois, eh bien, les oiseaux, plus un seul ne disait rien ! Après, quand elle avait fini, tous, tous, tous, ils lui rendaient hommage. Comme ils chantaient tous ! » « Vraiment ? » « Assurément, Jon, tu peux me croire ». La Louvre est avec eux. Chaque jour. Près du grand fleuve et des petites rivières. Avec les longues pirogues et les hommes qui sont devenus leurs parents (699).

Avec les paniers et les femmes qui sont si fort leurs parentes. Maintenant, Roland est boiteux aussi, de la jambe gauche. C’est le fait des soldats. De la question. Avec Diego, ils se regardent et rient de ça. Ils ont commencé sur le grand navire. L’un de la gauche, l’autre de la droite. « Nous sommes les amis boiteux. Nous sommes frères, aussi, en boiterie » dit Diego et ils se donnent la main pour une petite danse de boiteux.

Denis a écrit à Charles Mouton. Oh, d’une façon bien plus simple, bien plus claire que ce qu’il avait combiné et alambiqué dans un premier temps. Il lui a dit : « Charles Mouton, nous sommes parents de musique. Vous ne le savez peut-être pas, mais La Louvre est notre tante commune, cher parent. Sans doute avez-vous entendu parler de ses malheurs. Mais aussi de sa disparition des cachots royaux. J’aimerais tant vous rencontrer, cher ami, pour partager avec vous ». Charles a été d’accord. Ils se verront bientôt. Il doit retourner à Turin et ce sera après. On ne sait pas si Charles Mouton composa un « tombeau de La Louvre ». Il n’existe nulle trace d’une telle composition. Mais, au fait, pourquoi aurait-il composé cela ? Seul Diego sait qu’elle ne reviendra plus par ici. Il le sait de rêve. Trêve de rêve. Denis et Charles ne le savent pas, eux. Denis met beaucoup de sa tante dans ses écrits. Évidemment, qui pourra le savoir, en dehors de lui ? Gian Francesco regarde souvent la petite sculpture de sa tante dans le coffret. Il ne parle jamais de cela avec son cher fils Niccolò qui travaille maintenant avec lui à l’atelier, avec les garçons aussi, qui l’ont accueilli avec joie, comme compagnon peintre. Gian Francesco reste très mélancolique. Il ne veut pas en savoir plus.

C’est presque la fin de l’hiver. Les rivières sont en débâcle. Denis regarde l’eau mobile sous les glaces flottantes (700).

Le temps est couvert. C’est un temps pour moi, cela, se dit Denis. Pour moi, qui m’occupe plutôt à former des nuages qu’à les dissiper. Et maintenant, il est à travailler. Le dictionnaire raisonné. Unifeather. Mais il attend sa tata en écrivant, dans sa chaumière. Il tend l’oreille. Il voudrait tant entendre le butor.

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