Malgré leurs efforts, malgré le harcèlement des lieutenants, le convoi de Louvre, avec tous les hommes et les chevaux, n’arrive pas à la capitale le soir de ce jour de capture. On envoie, depuis un relais de poste, un messager porteur d’un courrier expliquant le succès, expliquant le retard, certifiant l’arrivée au matin suivant. On s’arrête. On se prépare pour une courte nuit. La glace est vive. Le froid coupe le souffle. On double la garde auprès de la cage. On redouble d’attention. C’est soudain silencieux là-dedans. Les hommes murmurent que les terribles ronflements ont cessé. Un lieutenant qui se reposait à l’écart est appelé. Il tend l’oreille. Approche un œil. Ne distingue rien d’anormal. Mais plus de ronflements, cela n’est pas bon. La Louvre a eu le temps de penser à sa forme feuille. Mais les hommes ont été rapides, ont apporté les soufflets, avec la fumée et le pavot. Elle s’est rendormie. Les ronflements reprennent. Certains des vieux soldats aguerris envoyés dans cette traque, pourtant au fait de bien des malheurs, bien des hasards, bien des infortunes des campagnes, qui ont duré parfois des mois et des mois, tremblent toute la nuit, sans trouver le sommeil. De froid ? De peur ?
Au matin, ils approchent. La Louvre s’est réveillée. Elle pense encore à sa forme feuille dans les cahots du chariot. Elle jette un œil vers l’extérieur, par un interstice. Si elle savait ce qu’elle voit au loin, elle pourrait distinguer nettement l’endroit où on la mène pour y être enfermée. Un palais du roi, près du petit fleuve, dans sa capitale. Là où sont les très obscures prisons dans un cachot desquelles elle sera enfermée, avant son procès. Un instant, elle croit avoir devant les yeux une chose bien étrange. Des croix, comme au temps de Spartacus. Mais un des hommes a été descendu d’une des croix et des gens l’honorent, en tristesse. Des gens de sa famille ? Elle ne se souvient pas qu’aucun des hommes des troupes de Spartacus ait été ainsi traité, avec grand respect (642).

Non, comment cela aurait-il été possible ? Elle seule avait parcouru la route dans la nuit, les regardant, si nombreux, si morts, en murmurant : « quel courage, mes amis, quel courage que le vôtre ! ». Elle avait dit ça dans la nuit. Pourquoi voit-elle ces gens et ces hommes des temps jadis ? Avec Spartacus dans sa tête. Elle entend des voix de gardes, très près. Elle flaire. Ah, oui, elle pense à Denis. Il lui avait dit, finalement, en riant, comme voulant expliquer, y mettant aussi les mains, bizarrement. « Tes ronflements, ma tante…. » Et la cire, également ! Il faut faire des ronflements. Elle ne sait pas trop ce que sont ses propres ronflements. Mais elle est musicienne. Elle s’invente vite des ronflements. Les voix se taisent. L’odeur des hommes s’atténue de son nez. Dans ses ronflements de fantaisie, elle pense à sa forme feuille. Oh, forme feuille, soit secourable ! Ce serait plus simple que je puisse leur échapper avant qu’ils ne me mettent dans un de leurs bâtiments. Elle se concentre. Elle essaie de penser à des choses très agréables dans cette cage obscure. Des choses qui aident à la bonne concentration. Elle voit de magnifiques compositions de fleurs comme celles qu’arrange la femme de Charles Mouton. Des bouquets, oui, c’est le mot de Charles. Voilà, des bouquets (643-646).




Ceux de la femme de Charles, si beaux, si odorants. Bien différentes, ces fleurs-là, de celles de ses grands extérieurs ? Mais belles. Belles. Charles, tu ne vas pas composer mon Tombeau ! Non, je serai bientôt auprès de toi et nous musiquerons, mon cher neveu. Comme tu joues bien. Il y aura la bergeronnette, mon ami. Comme je t’aime. Elle pense à tous ces humains qu’elle adore. Elle ne pense pas aux autres. Mais la forme feuille est comme contrariée. Elle pense à la femme de Charles qu’elle ne connaît évidemment pas. Charles lui a dit, au fil des années, au fil des rencontres : ma femme ceci, ma femme cela. Et elle s’est confectionnée une image à elle de la femme de Charles. Elle aime bien la femme de Charles de sa tête. Mais voilà qu’elle est tirée de sa tête par des ordres donnés, des cliquetis, du métal, des fers qui se frottent. Des grincements. Elle sent de forts cahots. Elle n’est plus sur le chariot. Et l’air, ce n’est plus l’air de l’extérieur. Cela résonne. Les voix des hommes sont fortes. « Oui, mon lieutenant ». « Oui, Sa Majesté va être prévenue, mon lieutenant, ils sont en route ». « Manipulez-moi ça avec grand soin. Je compte sur vous ! » « Oui, mon lieutenant ». Elle sent la tension des hommes autour de la cage. Puis, plus de bruit. Rien. Et la fumée, de nouveau. Elle perd connaissance dans le pavot.
Quand elle se réveille, elle est entre des murs. Tout est sombre. Tout sent la mauvaise humidité. Il y a au sol quelques morceaux de vieux pain. Elle voit la porte. Elle voit le guichet. Sans doute la surveillent-ils par là. Elle feint le sommeil. Elle regarde d’un œil encore une fois vers la porte. Oui, c’est bien ça, le seul petit rai de lumière vient de là. Un peu de lumière du jour passe sous la porte. Ah ! Forme feuille, tu seras secourable, je le sais bien. C’était difficile, oui. Je me suis laissée prendre dans ce bois des Jean, si près de mes chers amis. Si près de mon neveu d’amour. Cela arrive, forme feuille. Je suis vieille-vieille. Ne m’en veux pas. Nous voyagerons encore, belle forme feuille. Sois secourable. Diego te portera sur son bras, en faisant bien attention. Il ne t’arrivera rien, belle forme feuille. Elle fait comme si la forme feuille n’était pas elle. N’était pas juste une part d’elle-même. Elle mange un peu de pain. Elle pense à de bonnes choses à manger, en avalant, presque de travers, ce misérable pain. Elle pense à du très bon raisin, chez Charles, il y a longtemps (647).

Oh, Charles, tu ne composeras pas mon Tombeau, bien sûr. Tu composeras une Louvre. Cela s’appellera juste ‘Louvre’ ou bien « La Louvre ». Ce sera un morceau comme dansant, avec de la gigue dedans. Ce sera aussi beau que mon portrait qui a été détruit. Gian Francesco avait réussi mon portrait a dit Denis. Denis était fier en le disant et moi aussi. Moi, fière de l’entendre dire, forme feuille. Tu le sais bien. Elle pense aux garçons, à toutes les précautions qui ont été les leurs pour lui dire que le portrait, son portrait, n’existait plus. Lacéré. Saccagé. Ils l’avaient appris par Jérôme du village, qui le tenait d’amis de la ville, qui le tenaient d’ouvriers de la capitale. Cela avait couru vite aussi, cette nouvelle-là. La Louvre pense qu’il lui faut garder de la force pour la nuit. Dans la nuit, sa forme feuille sera là et forte. Elle le souhaite. Elle passera sous la porte. Elle sortira, doucement, doucement, mais sûrement. Elle retrouvera le monde magnifique. Il faut dormir. Il faut beaucoup de force.

Dans son sommeil viennent la visiter des neveux et des nièces de son passé. Des bouts de son passé. Oui, Jean-Baptiste, avec ton hautbois (648).

C’était beau, nos musiques. Et quand nous allions la nuit, dans ce superbe parc, pour pratiquer ! (649)
L’image qu’elle a de Jean-Baptiste dans ce rêve est celle d’un homme mûr qui la regarde avec chaleur, avec confiance. « Que fais-tu là, ma tante ? » Mais Jean-Baptiste est mort, oui. Elle voit aussi Titus, mais Titus, elle ne peut que le voir enfant, car il est sorti si jeune du monde magnifique (650).

Elle le portait sur son dos. Titus adorait ça. Il se tenait bien là-dessus, s’accrochant à sa toison. Ils parcouraient tranquillement des campagnes, se cachant quand nécessaire (651).

Titus avait grandi un peu, chantant toujours plus magnifiquement. Puis, subitement, il était mort, du jour au lendemain. Titus, je t’aime. Pauvre enfant, comme nous chantions. Elle rêve.

Dans la ville, les placards disent la capture. Denis lit. Denis se met à pleurer instantanément, en lisant, devant le premier placard. Des gens le regardent de travers. Chuchotent. Il part à grands pas. Se perd dans la ville. La nouvelle se noie un peu dans le flot du monde parce que plusieurs grands incendies ont fait des ravages dans la capitale. Sur un pont très passant, dans une nuit, avec les gens dans leur lit (652).
Et dans un des principaux bâtiments des plaisirs, juste au moment où venait de débuter une grande représentation (653).

Des cimetières de fortune ont été improvisés à l’écart de la ville, près de constructions maintenant abandonnées (654, 655).


Les prêtres sont venus consacrer la terre. Les processions ont défilé, défilé. Si nombreux en une fois sont les morts de ces incendies. Puis, de nouveau, le monde tourne et s’agite autrement. Les morts ont été enterrés. On reparle de la guerre en cours, si loin d’ici, pourtant. On reparle de La Louvre. Elle est souvent nommée. Son procès est en préparation. On parle de son cachot dans ce palais-là du roi. Oui, Sa Majesté est très satisfaite. Savez-vous qu’il a même été voir, en courte visite, la bête par le guichet de son cachot ! Le cachot de La Louvre.
Denis pense sans arrêt à sa tante. Il veut rencontrer Charles Mouton et Gian Francesco aussi. Comment s’y prendre ? Oui, sous prétexte de dictionnaire raisonné. Charles, je vous visite pour notre grand dictionnaire. Vous avez bien vu ma lettre….Je vous remercie… Dans le volume où figure l’article ’Luth’, je crois que quelques erreurs n’ont pas été corrigées. Relire, oui…c’est l’idée… vous avez bien compris… Proposer…Et donc, pourriez-vous… pour une prochaine édition… Mais Charles, ma tante, mais bien sûr, j’en suis, Charles. Non ! Un espion ? Charles ! La Louvre, notre tante… Charles… oui, vous savez… la nouvelle est venue jusque dans vos entours… forcément… il se rengorge…Il fait un peu l’important, notre Denis. Mais, finalement, c’est l’évidence de la tristesse qui revient… un tel bouc-émissaire….que pouvons-nous…. faire… ah, faire….Charles, j’irai voir Gian Francesco, oui, outre-mont… Le tableau a été lacéré… Vous ne connaissiez pas l’existence de ce portrait…. J’ai eu la chance de voir notre tante peinte, Charles… quel talent a notre parent Gian Francesco…Denis pense : je n’ai, moi, que mes misérables mots. Denis pense : ce roi, le premier à conquérir la toison de ma tante et ma tante tout entière même. Il pense qu’il ne peut rien faire pour elle, avec sa pensée, avec ses assemblages de mots. Ses écrits. Sa tante même. Sa tendre tante de musique. Notre tante de musique, Charles. Combien sommes-nous ? Toute une armée, mon cher Charles, mon cher parent de musique ! De vivants et de morts, de fantômes et d’encore bien en chair. Persévérer dans son être, oui. Il ne peut la voir abattue. Et ils ne savent rien de sa forme feuille. Il l’espère. Il l’entend qui fait le butor, dans quelque temps, dans quelque bois. Très bientôt. Il l’appellera : « La Louvre ? La Louvre ? » Elle bondira : « Ah, Denis, chantons ! » Il pense à l’enchantement de cette vie, de cet être. Sa propre vie enchantée par cet être. Chanter et faire chanter la philosophie.
Dans leur bois, les Jean ont repris leur vie d’hiver après cette terrible journée de la capture. Ils parlent de leur Louvre à tout propos. « Tu sais bien, par ici, quand c’est en feuilles, elle nous avait dit de poser un piège et c’était une très bonne idée (656) »; « Oui, et, aussi, par au dessus, vers la route (657) »


…Ah, cette route-là, de terre et de malheur. À cet instant, Jon hésite, ne peut que baisser la tête. Il continue malgré tout : « elle nous avait montré de belles traces toutes fraîches, dans la fin de l’été. Tu te souviens ». Oui, ils parlent d’elle. Elle est avec eux. Mais les hommes du roi sont avec eux aussi. Ils sont revenus. Ils écoutent. Ils surveillent. Ils traquent sans bruit. Le roi veut maintenant aussi les six Jean au procès. La troupe de Louvre les connait tous les six. Elle les guette. Les Jean sont tellement familiers de leur bois, certes. Mais cette troupe a tellement d’yeux et d’expérience pour elle. Pour la gloire de Sa Majesté, ces enfants sont exigés.
Denis a beau se dire que sa tante est capable de tout pour se sortir d’un mauvais pas, il est inquiet, cependant. Il est inquiet pour ses compagnons aussi dont il ne sait pas qu’ils sont recherchés, mais dont il se doute qu’on peut ne pas leur vouloir du bien. Qu’on peut supposer être connu des hommes du roi qu’il n’y en a pas eu qu’un seul à avoir des liens avec elle. Il sait pour Roland, certes. Mais il sait aussi comment rôde la police. Oh, les hommes du roi. De toutes sortes, du plus petit au plus grand. Les exempts. Les sergents. Les oreilles de tous ceux-là. Et leurs yeux. Denis pense à l’injustice.

Dans son cachot, La Louvre revoit sa capture. Elle se revoit dans les filets comme oiseau dans les filets de l’oiseleur. Oui, leurs ruses. Ils ont réussi. Elle a entendu parler de ça autrement. L’oiseleur : prendre des hommes dans ses filets. Ils disent ça. Ils disent que c’est à propos de l’être qu’ils nomment diable. Elle se voit aussi couverte de chaînes. Elle a entendu des gens parler de cela. Des hommes couverts de chaînes (658).
Ils ne lui ont pas fait ça. Elle saute de temps en temps d’un mur à l’autre du cachot. Comme par exercice. Pour les pattes. Pour que, quand elle sortira, elle puisse bondir, bondir, prendre son envol. Partir au loin. Elle pense à Ranieri délivrant les malheureux de cette prison. Ils passaient à travers les murs épais a dit Diego qui le tenait de Guillaume. Ah ! Diego, bientôt, nous nous reverrons. Quelle fête, mon neveu ! Je vais aller dans un de tes rêves pour te le dire. Si je peux. Si je réussis. Elle se voit avec Diego dans de grands chants de joie. Elle se voit rayonnante, souriante. Elle regarde Diego depuis le rêve et lui parle : « Viens vite vers moi, mon neveu. Nous parcourrons encore ce monde magnifique; nous resterons longtemps à regarder les petits oiseaux de mer danser sur les rivages et tu sauras courir avec moi, bien plus vite que moi, aussi vite qu’une autruche, cet oiseau coureur que nous ne connaissons ni l’un ni l’autre mais dont les grues ont parlé ». Elle lui parle d’êtres d’autrefois. Diego, qui ne sait rien de rien, évidemment, de ce que nous appelons, nous autres, la mythologie, de ces êtres dont nous disons que les vieux Grecs se servaient pour se protéger, par exemple, de la folie de leur ignorance, des causes inconnues et des effets incompréhensibles, des origines fuyantes. Mais La Louvre connait Chiron, Marsyas, Midas, Pelée. Elle parle. Elle connait Diane et Pégase, même si elle oublie les noms. Elle en connait tant et tant qu’elle a croisé, aimé dans ses parcours, dans ses voyages, dans sa si longue vie. Elle se souvient de la laisse. Elle se souvient de Lobocabra. Elle se met à rire : « quelle fête, Diego, nous courrons ensemble ! »
Le garde s’approche du guichet. Il entend le rire énorme de cette bête et il la voit se tortiller, se trémousser dans son rire de grand être plein d’allant et de fantaisie. Le garde sourit. Il n’est pas effrayé. Il ne pense pas au démon. Il voudrait parler à cette grande bête blanche et grise. Il pense qu’il pourrait, puisqu’il se dit – il l’a entendu – qu’elle parle. Mais non. Que lui dirait-il ? Puis, c’est la relève. « Ah, c’est toi qui est de Louvre après moi, aujourd’hui ? » « Oui. Ils ont changé. Georges est sur le flanc depuis ce matin ». « Sais-tu, elle a ri ». « Elle a ri ? » « Oh, mon gars, cela secouait presque les murs. Mais, elle riait, c’est certain ». Et le bruit se met à courir, par les gardes, par la ville : « La Louvre a ri ». « Es-tu de Louvre, aujourd’hui ? L’entendras-tu rire, toi aussi, cette bête diabolique ? ». « Je vais à Louvre, Mère. Je te salue. Au fait – tiens, crois-moi ou pas – hier, par la grille du guichet, je l’ai vu sourire, la bête ». Et il sourit vers sa mère, après avoir dit cela. « Sourire ? Comment est-ce possible, mon fils ? Cette bête du diable ? Prend bien garde à toi, mon cher enfant. Le malin a tant de tours dans son sac. Ne te laisse pas attraper, mon gentil fils. Sois prudent. Le roi est notre grand protecteur. Tu n’es qu’un de ses nombreux serviteurs, tu le sais bien ».
Denis pense à l’injustice. C’est à cause de La Louvre, sans doute. Mais, comment parler d’injustice, s’agissant de cet être magnifique. L’injustice, c’est aussi à cause des derniers tableaux dont il a fait la critique. Dont il a essayé de dire ce qu’ils pouvaient produire en nous. Ce qu’ils étaient en tant qu’objets de contemplation et de désir, tout autant. C’est un tableau de Jean-Honoré qui le tient maintenant, mais sans qu’il y pense en tant qu’œuvre de peinture, en fait. Il sait ce qu’il en est de ce que le peintre a souhaité montrer. Avec Corésus, le prêtre de Bacchus, dans cette ville de Calydon. Le nom est dans le titre même donné au tableau. Avec Callirhoé, que Corésus aime, mais qui ne reçoit que mépris en retour. Ah ! C’est que Corésus en vient à demander l’aide de son dieu ! Peut-être demande-t-il même vengeance ? Et la réponse de Bacchus ne se fait pas attendre : des foules de gens devenus ivres d’un coup d’un seul d’un bout à l’autre de la ville et qui, bientôt, oui, s’entretuent, dans leur saoulerie. Voilà ce qu’il en est de la colère de Bacchus quand elle se déchaîne. Et maintenant, il veut plus, aussi ? Il veut pire, Bacchus. Il exige que Corésus lui immole Callirhoé ou quelqu’un qui s’offrirait pour elle. Corésus est comme pris au piège. Et, finalement, il se donne la mort, ce prêtre, dans sa déroute, pour épargner Callirhoé et pour honorer son dieu (659).

Ces dieux, ma tante, oui, leur cruauté, à eux aussi. Pas plus de bonhommie, c’est certain. Mais tu me parlais d’Apollon, La Louvre; et tes amis ? Oh, ces amateurs de plaisir, comme je veux les voir avant tout, comme je voudrais qu’ils soient, ce Bacchus, par exemple, c’est bien ça…La cruauté peut être là aussi. Oui, avec eux. Cruauté et injustice, est-ce bien cela ? À l’instant, c’est ce qu’il pense. Il voit bien également la fin de l’article ‘cruauté’ rédigé par Louis. Ils ont publié ce volume, il y a longtemps maintenant. La lettre C. Il écrivait, Louis – c’est peut-être même la dernière phrase de son article : « l’extrême de tous les vices ». La lettre C. La lettre C….La lettre C le tient maintenant. C’est dans ce même volume évidemment que Carreau-Couteau a écrit sur les quantités complexes. « Une quantité complexe, en algèbre est une quantité comme a+b-c, composée de plusieurs parties a, b, c, jointes ensemble par les signes + et – ». Ah, mettons-nous y dans l’instant : une chèvre + un loup – des mains : ma tante ; un homme + un singe – le chant : moi, Denis, en Homosim ! Denis sent un grand sourire orner son visage, tirer sur ses joues, lui donner de l’allant. Voilà bien une application soudaine de sa définition qui laisserait Carreau-Couteau sans bras ni voix. Qui le laisserait comme pantin pantois ! L’autre tableau qu’il a très présent à l’esprit, c’est celui de Jacques-Louis, avec Bélisaire au centre de l’image, mais aussi du propos. Ici, l’injustice, c’est comme le cœur du tableau. Avec l’ingratitude et la cruauté encore. Il a déjà parlé de la très belle technique de ce si jeune Jacques-Louis. Il a écrit sur cette toile, récemment, oui. Cependant, ce qu’il a en tête, juste maintenant, c’est à cause de sa tante. Les choses se chevauchent. Comment va-t-elle donc sortir de ce cachot ? Il pense à l’aveuglement de la jalousie. Punir. Aveugler pour dominer. Prendre ma tante pour bouc-émissaire. Sa Majesté, comme tu es ridicule. Sa Majesté, je t’en veux pourtant tellement. Bélisaire, toi le grand général, te voilà mendiant. Dans le tableau, on ne voit pas le peuple libérer Bélisaire. Pourtant, l’histoire en parle. Jacques-Louis n’y a pas accordé d’importance. Mais qui, au fait, libérerait ma tante ? Date obolum Belisario. Date libertatem Louvrae (660).

Denis reste à sa table, la tête entre les mains. Il ne peut travailler. Un temps pour vivre, un temps pour mourir. Un temps pour parler, un temps pour se taire. « Ma tante, pourquoi m’as-tu tant parlé de liberté, toujours et toujours ? Nous ne sommes, en fait, que ce qui convient à l’ordre général, à l’organisation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement ».Mais, maintenant, c’est l’opéra qui vient occuper ses méninges. Les fibres. La toile qui résonne de signaux subtils sous les pattes de l’araignée. Il y a eu cet immense incendie dans le grand bâtiment des plaisirs où se donnent des concerts, où sont représentés des opéras. Des amis d’amis sont morts. Tant de gens, parce que rien n’est fait comme il faudrait. Et encore, maintenant les pompes sont là, au moins. Mais…Ah, La Louvre n’aime pas trop l’opéra. Elle lui a dit déjà à plusieurs reprises combien seuls les chanteurs étaient admirables. « Denis, mon neveu, à Venise, dans cette si étonnante cité. Mais ces cordes, Denis, ces filins ! Et ces humains en oisanges ridicules ! Et tous ces grincements dans l’air. On se croirait dans un navire ! C’est bien trop humain à mon goût, tout cela. Rien n’est libre à mes yeux. Rien n’est libre, là-dedans ». Denis a essayé en vain de lui démontrer que l’opéra était synthétique, permettait de tout offrir. Il pense à l’opéra comme à un monstre attirant, délectable. C’est cela qui plaît aux humains. Poulies et cabestans. Têtes chantantes et jambes de bois. Puis, sa tante avait ajouté, à la suite, avec toute sa malice: « Denis, il faudrait des sylvains. Il faudrait une licorne. Il faudrait que tu écrives ça. Avec des centaures, Denis. Que tu imagines les choses avec des centaures sur cette scène. Et les chèvre-pieds que tu veux faire renaître, aussi. Dans l’opéra, sur la scène, avec les chanteurs, ce serait mieux que serviteurs véloces, tu ne crois pas ! Et ils joueraient de leurs flûtes; Sois sûr ! Dans mon souvenir, je les entends très habiles ». Oh, ma tante, cela t’a déplu vraiment, ces histoires de serviteurs dont nous avons ri avec Carreau-Couteau. Comme j’ai eu tort de te parler de ça. Mais j’avais trop bu. Si tu pouvais sentir juste à l’instant comme j’aime quand tu es là, même si c’est si peu souvent. Quand vais-je te revoir, chère tante ?

La Louvre n’arrive pas à trouver sa forme feuille. Cela la chagrine tout de même. Elle se dit qu’elle va y arriver. Mais peut-être que le temps presse. Le procès. La mise à mort. Elle se voit pendue comme les hommes du dessin de Gian Francesco. Son beau dessin. Elle voit Jérôme, le miséricordieux, soutenant deux jeunes pendus (661).
Jérôme et son formidable lion. Merci, Charles de m’avoir raconté cela. Avec l’âne, le lion, Jérôme. Elle a faim, tout de même, La Louvre. Ce pain sec, c’est si peu. Elle a décidé de manger ses propres crottes. Elle s’est souvenue avoir vu, dans le Cathay, des singes manger de ces crottins d’éléphant avec appétit. Elle ne goûte pas trop ses propres crottes. Mais elle veut garder sa force. Je serai sortie avant qu’ils ne puissent me pendre ou pire. Elle voit, dans une rêverie éveillée, un vieil humain tétant une jeune femme (662).

Elle a entendu parler de ça. Un homme en prison. Du temps de Spartacus. Tétant sa fille. Qui pourrait m’offrir son lait ? Qui le voudrait ? Elle sourit en pensant à Junon allaitant Hercule. Mais elle revoit aussi des éléments d’un rêve terrible qui l’avait beaucoup fatiguée chez Gian Francesco : ‘Tu seras comme mon enfant, sans dents, mais je ne te donnerai pas le sein. N’y compte pas ! J’ai beaucoup de lait, La Louvre.’ Elle l’avait bien dit, cette femme qui pouvait être une nièce, mais qu’elle n’avait pas reconnue. Elle se met en tête de belles musiques entendues autrefois (663, 664).


Elle se les chante dans la tête. Elle ne veut pas chanter dans le cachot, non. Puis, c’est des bruits de serrure. Vite, dans un coin. Ah c’est encore ça ! L’eau est projetée sur le sol, une fois, deux fois, par l’homme couvert de fer qui s’écarte vivement, à reculons. Et la porte qui se referme à grand bruit. Et la clef qui tourne. Mais puisque je mange mes crottes, imbéciles ! Elle voudrait leur dire ça. Elle entend l’eau s’enfuir dans la rigole, avec la pente du cachot. Cela séchera. Mais il reste peu de place pour le moment pour se poser et se reposer au sol. La première fois qu’ils l’ont fait, elle a été prise au dépourvu : l’eau a giclé sur ses pattes. Oh, comme elle n’aime pas ça. Il y avait l’homme couvert de fer et deux autres, de part et d’autre, avec de longues piques. Elle les a vus, dans sa surprise. L’eau, une fois, deux fois, pour mes crottes. Ils font vite. Ils ne le font pas tous les jours. Ils ne le peuvent. Ils doivent être trois, pour ça. Les seaux. A chaque fois. Leur peur. Elle se remet à rêvasser. C’est l’amour des neveux et des nièces qui est là: avec l’image d’une très jeune enfant qui deviendra bientôt une nièce. C’est loin dans le temps, tout de même. Je suis sous ma forme feuille et je la vois. Je l’admire. Nous ferons tante et nièce. Le veux-tu ? Je sais maintenant que je lui parlerai de musique bientôt. Elle est sur les genoux de sa mère, qui accueille des visiteurs (665).

Oui, une très bonne chanteuse. Morte. Et ce neveu aussi, qui m’avait tant raconté de choses sur ses jeunes fils quand ils sont venus au monde et quand ils étaient tout petits (666). Ce luthiste, Giuseppe, c’est bien ça, oui. Nous nous sommes rencontrés souvent près de son lac (667).


Il est encore de ce monde, Giuseppe. Je viendrai te voir bientôt, mon cher Giuseppe. Forme feuille, sois secourable. Il me faut sortir. Et toi, qui es une partie de moi, tu sortiras aussi. Nous courrons notre monde magnifique. De nouveau. Plutôt que de moisir dans ce cachot. Puis elle pense qu’elle aurait dû se faire faire un enfant par un moine. Mais oui, que n’y a-t-elle pensé plus tôt. Un moine ! Elle fera ça, en sortant d’ici. Elle se met à rire. Ça résonne. Il en est question, de nouveau. Dans la ville. De ce rire. La Louvre rêve avec tendresse, encore éveillée, à un bel être à formes centauriques, issu d’elle. Ou plusieurs. Un centaure. Une centaurine. Ensemble, nous courrons notre monde magnifique, mes enfants. Et nous ferons mentir mon cher neveu Denis, à qui je vous présenterai. Nous, êtres du chèvre-pied, ne seront pas de vigoureux serviteurs véloces, mais toujours de libres enchanteurs.
La troupe des soldats de Louvre a réussi à prendre Roland, Paul et Joan. Ils ont d’abord été enfermés dans un four, une de ces prisons qui servent le plus souvent, à mettre, pour un temps, les hommes qui seront envoyés vers un front de guerre, au plus vite. Des hommes que l’on cueille, presque au hasard, dans les rues de cette ville ou de cette autre. Mais, de là, les trois compagnons ont été conduits, transférés vers le palais royal. Leur nouveau cachot, c’est presque à quelques pas de celui de La Louvre.

Simon, Jon et Diego ont échappé. Pourtant, ils se doutent bien qu’on ne va pas les épargner. Ils ne sont pas dupes. Ils n’osent sortir du bois, tout en pensant que c’est ce qu’il faudrait faire. Sur une bordure, par deux fois récemment, ils ont vu des bohémiens (668).

La neige a fondu et ils s’étaient arrêtés un moment sur un talus. Une petite halte de repos, avec un peu de musique. C’est cela qui a attiré les garçons. Ils sont venus voir. C’était toute une famille. Ils ont parlé un peu. Diego s’est dit qu’il allait leur confier qu’ils sont proches de La Louvre, eux, les Jean. Mais, finalement, il s’est tu. À quoi bon. L’autre fois, ce sont trois garçons qu’ils ont croisé sur un des larges chemins traversant le bois. Trois frères peut-être. Ils se sont juste salués (669).
Et, immédiatement après leur passage, Diego a vu, dans un grand souvenir, le camp de la montagne et le vieil homme et entendu, aussi, les castagnettes crépiter dans la nuit. Ses rêves ne sont pas forcément tristes. Bien sûr, il y a eu les squelettes de chevaux qui parlaient, de La Louvre même. Oh, ce qu’ils disaient était si affligeant. Ils s’adressaient à elle directement, comme si elle leur faisait face. Diego, lui, ne la voyait pas, d’où il se tenait. L’un avait lancé : « Sois certaine, la Louvre, que tu perdras toutes tes dents », l’autre répétant cette phrase lentement, sur un ton un peu différent. Et, juste après, les squelettes avaient ricané (670, 671).


La Louvre n’avait rien répondu, comme si elle était absente. Quelle…quelle…Mais il y a eu, aussi, dans les nuits qui viennent de passer, les quatre perroquets si bavards et racontant de belles histoires (672). Il y a eu les poupons turbulents chevauchant une louve (673).


Il y a eu encore une sorte de polichinelle effrayé, sur le dos d’un âne – ou d’un mulet – qui ruait, pétait et pissait tout à la fois. Le polichinelle crie, lâche les rênes et le fouet de l’autre personnage masqué, juste derrière, s’active sur la croupe de l’animal. Il dit des choses drôles et se moque de polichinelle. Polichinelle secoue sa bosse et ne rit pas, lui (674).

Il avait aimé les rêves des perroquets et du polichinelle. « Tu ne connais pas polichinelle ? » lui avait dit La Louvre atterrée, la première fois qu’elle avait prononcé ce nom devant lui. C’était le même ton que quand il lui avait dit n’avoir jamais vu de singe. « À Naples, tu n’as jamais vu de singes ? » « Mais, Dame Louvre, j’étais surtout sur le domaine, avec les chèvres et les moutons, surtout là ! » Il l’appelait encore Dame Louvre, sa chère tante. « Et toi, tu ne connais pas le Vésuve » avait-il trouvé à dire. Elle en avait convenu. Diego attend La Louvre. Elle va venir bientôt. Elle va les conduire, tous les trois, dans un endroit magnifique et tranquille. Avec Roland, Paul et Joan, qu’on aura délivré.

Denis va et vient dans la ville. Il voit des gens. Il travaille. Il pense à sa tante. Encore en prison ? Evadée ? Il a entendu plusieurs fois dans la foule la phrase « la Louvre a ri » et aussi des gens parler du ‘Château de Louvre’, comme pour désigner le palais royal dans lequel est enfermée – peut-être encore ? – sa chère tante. Dans le noir d’un cachot. Il pense à cet homme dont Jean-Jacques, qu’il ne voit plus – oh non ! – lui avait parlé. C’était dans sa ville, au bord du grand lac. Et la garnison même de la citadelle avait libéré cet homme-là, dans le récit de Jean-Jacques (675).
Denis répète ce qu’il s’est déjà dit : ‘Mais qui, au fait, libérerait ma tante ?’ Il pense, encore une fois, à ce moment où elle a dit ce qui sonnait comme une révélation. Oui, elle lui a bien dit: Dieu existe. Selon elle, c’est ainsi, ressasse-il. Selon elle, c’est ainsi. Denis marche. Denis est de nouveau avec cette formule qui lui était passé par la tête: ‘fin de la révélation, début de la révolution’, qu’il n’écrira peut-être jamais. Et voilà qu’Apollon survient. Il poursuit Daphné. Il la poursuit et poursuit et poursuit encore. Elle réussit à prendre sa forme de laurier (676, 677).


La cruauté. Sophie n’est pas là. Au loin. Si souvent au loin. Quand reviendra-t-elle ? Il pense à Diotime expliquant – expliquer ? – à Socrate ce principe d’errance de l’amour, sans feu ni lieu, toujours logé à la belle étoile, ingénieux, inventeur de rêves. Il pense à sa tante vagabonde. Mais non, ma tata n’invente pas ses rêves quand elle me les parle. Non, tantine, tu n’es pas une incarnation de l’amour. Elle va écrire, Sophie, c’est certain. Et toi, ma tante, tu ne pourrais pas m’envoyer une petite lettre ? Ce serait bien, tu sais. Avec de tes nouvelles. Quelqu’un l’écrirait pour toi et me la ferait parvenir. Il y a bien des gens qui pourraient faire ça pour toi, dans ton palais. Denis divague. Denis marche le long du petit fleuve. Il s’agite. En pensant, il fait des gestes avec ses mains. Heureusement, il est seul. Le jour s’en va. Il pense : on est agi. La liberté ? Il rit bien haut. On est agi, rien d’autre. On est agité de tant de mouvements contraires. On est comme agi…tâté : tant de pressions, de palpations, avec langueur, avec effroi. Les deux. On est comme agi..tenté pour mille désirs contradictoires, tous aussi superbes et riches de promesses les uns que les autres. Nous croyons que nous allons où nous voulons quand nous sommes tout simplement conduits. Mon esprit veut aller là et mon cœur va ailleurs, insensiblement. Ma tante, pourquoi m’as-tu tant parlé de liberté ? Certes, je ne suis qu’un homme, pas une Louvre. Il pense à Luc, mort si jeune. Tellement riche de promesses, Luc. Oui, Luc, nous suivons docilement les lois de notre être, nous humains. Soudain, dans une saute d’esprit, il se trouve prêt à crier. Les mots commencent à sortir de sa bouche « En plus …», mais presque instantanément, il ravale sa phrase qui rebondit dans sa tête et résonne très fort, là dedans : « …d’être roi, scélérat, tu vas tuer ma tante ! » Il se voit en monstre à deux têtes. L’une regarde l’autre et l’observe. Elles s’observent mutuellement, les têtes de ce monstre dicéphale. De ce Didenis. Elles dialoguent, surveillent les perceptions, les analysent, se les commentent, énoncent, discutent. L’une propose, presque en pleurant : « monstrum, horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum ». Et l’autre répond que, oui, la lumière de notre tante nous a été ravie. Nous voilà dépourvues de tante. Nous sommes comme déravis. L’enchantement s’est brisé. Mais Didenis veille. Il réussit à les stimuler l’une l’autre, les têtes. L’une pense dans l’instant à un talisman. « Oui, cela soulagera du malheur » dit l’autre. Et l’apotropaïque objet se trouve être un grand gamelan qu’il faudrait trouver, au loin. Ou plutôt, il n’y aurait pas d’objet. Il faudrait se fondre dans ce gamelan-là, comme cela a été clairement expliqué. En être un élément. Le temps, l’espace : un seul point ? Gamelan talisman. Didenis marche. Il sent plusieurs de ses dents branler doucement dans ses mâchoires. Dans ses deux bouches, il fait passer ses langues…L’une et l’autre tête… L’une et l’autre tête …Ça se déchausse… Non, non. Et si, à l’une, je faisais parler anglais et, à l’autre, latin? Il marche. Au moins, il ne s’est pas perdu, ce Denis-là. Il sait où il va. Denis pleure dans la rue. « Et on parle ».

Simon, Jon et Diego on été pris. Comme les trois autres Jean, ils ont été mis dans un four avant d’aboutir dans un des cachots du palais royal. Dans les très obscures prisons. Très près de leurs compagnons. Très près de La Louvre. Sans qu’ils le sachent, eux non plus. Dans ce bâtiment que beaucoup maintenant, dans la ville, dans les rues et ruelles, nomment château de Louvre. Ils ont peur. Mais, dans la nuit de Diego, sont venus des foules d’animaux. D’abord deux par deux : deux lions, deux moutons, deux renards, deux perroquets. Et d’autres et d’autres (678).
Comme père et mère ? Il y en avait tant et tant. Puis, ensuite, les animaux – beaucoup étaient semblables – n’étaient plus que seuls et une musique adorable les enveloppaient, passait entre eux (679).

C’était l’air même dans lequel ils se tenaient qui était musique. Diego a raconté cela à Simon et Jon, au matin. Ils ont été heureux de ces rêves-là tous les trois. « C’était si beau, mes amis » « Oui, Diego. Et tu as bien raconté ». Ils sont inquiets, aussi, pour eux-mêmes. Ils n’en parlent pas. Et La Louvre ?
La forme feuille s’est comme réveillée d’un long sommeil. De la longue terreur qui a suivi la capture. Elle s’est comme détendue. La subtile forme feuille est là. La Louvre est si contente. Elle veut se préparer. Ce sera pour demain ou très bientôt. Il me faut m’exercer un peu. Il me faut réfléchir. Le trajet sera long sous forme feuille. Ce grand bâtiment. Et je suis lente, quand c’est ainsi. Oh ! Forme feuille, merci. Elle pense à son cher Cerf à pattes de cigogne. Mon ami, je vais aller tout de suite te visiter. Elle pense à une très grande coureuse dont le cerf lui avait parlé. Lui qui ne se déplace que plutôt lentement dans son marais – très efficacement, mais lentement -, il est fasciné par la rapidité. Et l’histoire de cette Atalante l’avait subjugué (680).

« Tu connais Atalante, ma Louvre ? » « Non, mon cher, dis-moi ». Et il lui avait raconté ce qu’il savait. Il avait dit ‘Argonautes’ « Ah, mais, je connais Pelée, mon cher. Chiron m’en a parlé ». Ah oui, elle parlait de Chiron au Cerf à pattes de cigogne. Évidemment. Mon ami, je te visiterais en rêve. Tu sauras bien comprendre que je serai bientôt là, auprès de toi. Nous serons tellement contents. Je ne t’ai pas vu depuis longtemps. Je me mettrai sous ma forme feuille sur ton front et nous parcourrons ton marais. Oh, comme nous rirons, mon ami ! Elle se concentre. Passe sous sa forme feuille. Oui ! Elle reprend sa forme toison. Oui ! Il faut s’exercer. Se concentrer. Il faut réussir très bientôt. En levant le nez dans un coin que son regard n’avait encore sans doute jamais visité, dans cette presque complète obscurité du cachot, elle distingue des signes sur le mur. Des choses écrites. Des hommes ont laissé des traces d’eux, ici. Elle veut savoir. Elle essaie. Avec ce que Denis lui a appris, avec ce qu’elle a retenu. Il y a des mots difficiles. Que faire avec ce signe-là – h – quand il est associé à ‘or’ ? le son est-il changé ou bien est-ce seulement ‘or’ ? Elle hésite. Elle regarde des morceaux du texte, des mots qui peuvent lui parler. Elle voit ‘moi’. Oui, Denis lui a montré ‘moi’. Il a dit : « Moi, La Louvre, je suis une grande chanteuse ». Il le lui a fait lire. Ah, Denis, nous allons nous revoir bientôt. Elle fouille encore du regard, elle épèle, c’est ça : « de la li-ber-té ». Oh ! Elle est vraiment joyeuse, notre Louvre, même si la terrible phrase qu’elle ne peut lire, qu’elle ne se donne pas la peine de reprendre un peu plus est celle-ci : « l’horloge ne sonnera jamais pour moi l’heure de la liberté». Une autre phrase est inscrite, juste à côté, qu’elle ne se donne pas non plus la peine de déchiffrer, d’essayer, tout au moins : « La constitution d’un royaume n’est ordinairement qu’un ouvrage du hasard que le temps a façonné en le roulant insensiblement sur la pente des abus ». La Louvre repasse sous sa forme feuille. Elle rêvasse. Elle se prépare. Demain, peut-être. Avec l’air vif et le froid de l’hiver, mais libre. La cloche sonne une heure du soir. Elle l’entend. Elle finit par s’endormir. Elle rêve. Cette nuit-là fut riche en rêves divers dont elle se souvint très bien, au matin du lendemain, même si bien des choses la dérangèrent. Il y avait eu ce grand fouillis amusant d’objets et d’êtres. Pourquoi tout cela ensemble ? Des animaux qu’elle aime et d’autres qui ne lui conviennent pas du tout, comme des chiens. Mais qu’importe, l’ambiance est bonne, oui. Et, finalement, le brouhaha de tout ces animaux ensemble n’est pas désagréable, dans le rêve (681). Puis elle porte son attention sur le globe. Parce qu’un globe terrestre est là, dans le fouillis. « Comme une goutte de rosée dans le grand ciel. C’est ça, Gian Francesco ? » « Oui, ma tante, c’est bien ça ». Et avec le globe, la mer est venue. Une mer tranquille. Un bord de mer pour beaux oiseaux dansants (682). Mais, des ailes étranges sont venues aussi. Elles sont très présentes maintenant. Il n’y a plus rien qu’elles. Des ailes de chauve-souris comme supportant un crâne humain (683).



Vont-elles se mettre à battre et emporter le crâne vers quelque endroit ? Ah oui, elle-même, Louvre, est comme associée à cette forme crâne-ailes qui s’en va jusqu’à entrer dans la tête d’une femme souriante. On se demande ce que peut bien tenter de signifier ce sourire. Mais c’est déjà trop tard, on n’y pense plus. On est dans la tête de cette femme. Oh ! Ce n’est vraiment pas gai là-dedans. C’est comme fait d’une seule couleur presque uniforme et délavée. Une sorte de mauve assez lugubre (684).


Et règne ici un silence pesant. La forme crâne-ailes volète dans le mauve. Est-ce qu’on ne va pas enfin sortir? Ah, mais, dans ce coin-là, voilà un peu de lumière. Et ces trois femmes ? Mais, je les connais. Mais, pourquoi moi ? Je ne suis pas de lignée humaine ! Vous le savez ! Que me voulez-vous ? Elles ne répondent pas. La Louvre fixe Morta – qui est aussi Atropos – du regard. Mais Morta fait comme si de rien n’était. Et elles restent muettes toutes les trois (685).

La forme crâne-ailes s’éloigne des Parques, emportant La Louvre, qui ne se sent – elle – plus aucune forme, et vole vers un fleuve affreux et noir. Oh non ! s’exclame La Louvre. Elle voit la barque de Caron. Elle voit les âmes ombreuses encapuchonnées. Elle voit Caron pousser sur sa perche. Mais d’ailleurs, pourquoi Caron est-il devenu un jeune homme ? (686)
Elle pense à son cher Chiron dans le rêve. Et voilà qu’elle sait bien avoir parcouru le Levant autrefois. Pourquoi a-t-elle dit à Gian Francesco ne rien en savoir ? Et même, ce n’est vraiment pas si vieux. Elle revoit Samson. Les cheveux. Les charmes générationnels. Mais c’est trop fort, tout cela, avec les Parques et Caron. Elle se réveille dans un sursaut dans le noir du cachot. Tout est tranquille. Elle ne veut plus penser à ces choses-là. La cloche sonne une heure de nuit. Demain, je partirai !
Diego est dans le noir cachot. C’est le soir. Ils se souhaitent, malgré la faim, malgré la peur, de dormir paisiblement, les trois qui sont là, lui et Simon et Jon. À peine endormi, Diego part dans un rêve qui le mène près d’une belle rivière. Une femme en armure de cuir et coiffée d’un casque ailé parle à des bergers (687).


Il n’entend pas ses propos, mais des moutons sont là. Peut-être est-ce leurs bêlements qui couvrent les paroles de cette belle femme qu’il ne connait pas ? Le corps de Diego est bien souple. Et il peut se déplacer, comme sa tante, dans les airs, en amples ondulations. Comme c’est agréable. Il suit le cours de la rivière. Et en un rien de temps, il est sur un bord de mer. Le ciel est sombre d’orage (688).

Diego atterrit. Attend. Les nuages passent sans donner de pluie, sans que retentisse ce qu’il imagine, à ce moment-là, comme un possible courroux des cieux. Il est bien sur cette côte, dans ce coin abrité. Il écoute la mer en son flux et reflux. Et la nuit vient, avec un clair de lune (689).
C’est la nuit dans la nuit de son rêve. Il reste éveillé. Mais soudain, à côté de lui, sans qu’il l’ait vu arriver, se tient un ange. Un oisange, comme dit sa tante. Il n’a vraiment rien entendu du battement de ses ailes. Il est intimidé. C’est une première rencontre. Pourtant, avec la voix de l’ange, si douce, le calme revient et, malgré la terrible nouvelle que celui-ci lui annonce, ne repart pas. Et, il ne fond pas en larmes, non. Il regarde le clair de lune de ce monde magnifique. « Diego ? » « oui, bel oisange » « Tu es le neveu d’amour de La Louvre, n’est-ce pas ? » « Bien sûr, je le suis » « Diego, sache-le dès à présent, La Louvre, très bientôt, ne sera plus de ce monde magnifique. Tu ne pourras plus la rencontrer que dans des rêves ou dans des souvenirs. C’est écrit sur ce document que tu peux voir entre mes mains (690) ».

Diego ouvre de grands yeux. Il scrute le document du regard. Mais il ne sait pas lire. Il regarde les signes. Il regarde l’ange. Il voudrait pleurer. Mais, vraiment, c’est comme impossible. Et l’ange a disparu. Diego se réveille dans un sursaut. Ses compagnons dorment tranquillement. Il tâte Simon. Va pour le secouer. Mais non, pourquoi le déranger, ce n’est qu’un rêve. Diego se retourne. Diego se rendort.
Dans la journée du lendemain, La Louvre s’exerce. Elle rampe sous sa forme feuille sur les murs du cachot. Elle progresse sur le sol. Elle fait des stations Elle essaie des pointes de vitesse. Mais cela assurément, c’est difficile. Elle se repose. Elle pense au Cerf à pattes de cigogne. À une histoire qu’il avait racontée ou plutôt à une de ses facétieuses aventures dont il a le secret et qui le mènent régulièrement dans des rêves d’humains. Cette fois-là, il avait visité un homme qui avait écrit sur les animaux (691).

Qui avait comparé hommes et animaux. Le cerf avait su que l’homme avait écrit notamment : ‘Les uns comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels; d’autres comme des lions, en gardant quelque apparence de générosité; d’autres comme des ours, grossiers et avides; d’autres comme des loups ravissants et impitoyables; d’autres comme des renards, qui vivent d’industrie, et dont le métier est de tromper !’ et aussi : ‘Et combien d’animaux qui sont assujettis parce qu’ils ignorent leur force !’. Dans sa visite de rêve, le Cerf à pattes de cigogne avait glissé, dans l’esprit de cet homme-là, la question suivante : « Les animaux ont-ils de l’humour ? ». Et il était revenu plusieurs fois dans les rêves de cet homme, en visite, avec la même question. Puis, il avait cessé. Il n’avait absolument pas su si l’homme avait pu répondre à cette fascinante question. Mais il avait aimé la poser, oh oui ! La Louvre s’exerce encore. Elle se sent prête. Elle se sent forte sous sa forme feuille. Mon cher Cerf, je suis vraiment prête. Je te verrai bientôt. Très bientôt. Elle fait encore quelques exercices. Et s’endort au sol, sous sa forme feuille, au beau milieu du cachot.
C’est le petit matin. Le jour se lève à peine. La clef tourne dans la serrure. La porte s’ouvre brutalement. L’homme couvert de fer lance son premier seau d’eau, depuis le seuil. Les deux hallebardiers sont prêts en cas d’attaque, de part et d’autre. Le second seau, déjà, est vidé au sol avec force. La forme feuille est dans la rigole. Elle a suivi le cours de l’eau. La forme feuille est dans le conduit qui se déverse dans un autre ou peut-être directement dans le petit fleuve qui coule juste au pied des murs du palais royal. La Louvre a disparu, noyée. Elle n’a pas vu sa mort. Elle dormait. Les gardes ont vivement refermé la porte. Mais celui qui est couvert d’une armure dit quelque chose dans son casque. Les autres ne l’entendent pas. Il retire son heaume. Il crie, de nouveau : « L’avez-vous vu ? » Ils se regardent tous les trois. Ils sont affolés. Ils regardent par le guichet l’un après l’autre. Ils se tordent le cou. Celui qui est encore dans l’armure et qui est aussi celui qui a fait circuler le bruit du premier rire de Louvre questionne du regard. Avant de remettre son heaume, il lance : « dans un coin ? » Les autres acquiescent du chef. Ils rouvrent la porte. Ils sont prudents. Le jeune homme en armure est tout entier dans le noir cachot, maintenant. Il tourne sur lui-même. Il n’y rien dans ce cachot que l’humidité du sol. Tout est vide de vie, absolument. Il hurle, le pauvre jeune homme, le pauvre malheureux : « Mes amis, nous sommes perdus. Elle s’est enfuie ! »