35. La capture

Un matin, il y eut des cris immenses, des hurlements à se boucher les oreilles. Et beaucoup de voix d’hommes. Les Jean n’étaient pas tous ensemble. Ils s’étaient dispersés dans plusieurs cachettes, la veille. Mais la fureur emplissait tout leur bois. Personne, aucun être doté d’oreilles, tout au moins, ne pouvait échapper à cette assourdissante tempête de colère. Ils savaient que c’était elle. Ils savaient où cela se passait. Ils en étaient presque certains. Là où cette route sort de la forêt, oui (637). Ils se regardaient, terrifiés. Puis, ils ont essayé de se retrouver. Mais ils se sentent soudain comme égarés. Ils avancent un peu. Mais non, ils restent finalement sur place, dans le froid. Figés. Eux, sans feu ni lieu. Avec au cœur, grand tourment. Comme à attendre leur propre mort. Il y a du bleu de neige et de glace dans l’air (638). Diego s’est mis à pleurer : « ma tante, mon amie, ils t’ont prise, c’est fini ! Ma tante, mon amie, qu’as-tu fait ! C’est fini, mon amie ». Il s’élance sur son bâton comme pour aller vers elle, dans la neige. Mais Simon le retient, l’embrasse, lui dit que l’on ne peut rien faire d’autre que de s’aimer. « Diego, il faut nous aimer entre nous, entre Jean, entre frères ». Il pleure aussi. Les deux qui sont là pleurent. Et les autres aussi, sans doute, qu’on ne retrouve pas, pour le moment.

Tout est très difficile pour la troupe. Le roi veut La Louvre vivante. Il veut le triomphe de son procès. Une bête diabolique. Quel succès. Qui parle. « On la fera parler ! » « Oui, Majesté ». Une bête que l’on fera passer par toute la ville dans une cage de fer. Que l’on suppliciera tout le long d’un jour peut-être. Devant une foule immense. Cela fait déjà du temps que les hommes de cette garde de Louvre suivent la trace. Elle leur a échappé déjà plusieurs fois sans même le savoir. Le frère du roi sera très content de ses lieutenants. Ses plans étaient bons. Mais maintenant, cela se passe mal. Elle mord dans les filets, bien plus fort que ce qu’on pensait possible. Elle se débat. Elle hurle, rue, croque, déchire. Ils ont prévu certaines choses, pas cela. C’est bien difficile. Ils se concertent. Oui, il y a de quoi. Il faut le faire. Sinon, nous échouerons et nous serons châtiés. Ils appellent les hommes qui ont été choisis. Alors, ceux-là mettent vite sur leurs faces les masques à bec de corbeau. Le feu a été préparé par d’autres. Et la poudre peut être rapidement mêlée à la fumée. Voilà. Tous ceux qui doivent en être y sont. On rajoute des filets par-dessus ceux qu’elle déchiquète encore dans sa rage. Ils sont prêts. Ils ont leurs soufflets à la main, ces trois-là, et ils enfument La Louvre, comme on enfumerait des abeilles. Mais il y a aussi la poudre, c’est certain. Il y a aussi le pavot. Est-ce que cela peut faire son effet ? Les lieutenants sont inquiets. Un tel être. Que peut-on imaginer ? Les ordres pleuvent. Les hommes rechargent leurs soufflets plusieurs fois. Elle se débat encore. Mais voilà qu’elle s’affaiblit. Voilà qu’elle s’abat dans les filets. Ils ont réussi : elle est endormie. Très vite, les lieutenants font assembler la cage dont les éléments ont été transportés par les mulets. Les mulets tremblent, veulent s’échapper. Les hommes ont peur, eux aussi. Peur d’approcher la bête plus près. De devoir la toucher. Si elle se réveillait d’un coup ? Les lieutenants insistent, menacent. Les vieux soldats la dégagent des filets. L’installent dans la cage. « Doucement, vous savez bien que Sa Majesté tient à la gloire de son procès ! » Par-dessus la cage, des volets de bois sont assemblés et une toile tendue. C’est le départ. De temps à autre, au fil des étapes qui les ramènent tous vers la capitale, un des gardes passe un soufflet dans un interstice et de la fumée est projetée sur La Louvre capturée. Il faut arriver avant le soir. Tout est pris dans le gel sur leur parcours (639). Plusieurs rivières qu’ils longent montrent aux soldats de cette garde victorieuse des glaces qui flottent et ballotent sur une eau de plus en plus lente (640).

Avant le soir, les Jean se sont retrouvés. Ils ont encore pleuré. Ils ont essayé de se consoler les uns les autres. Ils ont fait du feu. Se sont cachés ensemble dans une bonne grotte sûre. Diego a rêvé de malheur (641).

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