34. Dans la tourmente

L’hiver est presque là. Mais pas encore, non. Et, en arrivant vers ce qu’ils appellent entre eux le bois des Jean (523,524), La Louvre envoie plusieurs houpoupoup.

Elle écoute. Elle recommence un peu plus loin. Écoute encore. Et une réponse arrive, enfin. C’est un peu loin. Elle bondit. Elle est bientôt près de Diego qui l’embrasse, mais en disant immédiatement : « Ma tante, le malheur est avec nous. Ils ont pris Roland ». L’enfant explique comment l’officier enquêteur, présent dans le village, a trouvé Roland qui passait avec sa hotte de charbon, en route vers la ville, et a voulu savoir. « C’est Jérôme qui est venu nous raconter ». L’officier a bien vu qu’il n’avait pas encore rencontré ce garçon. « Il a voulu savoir, tu comprends ». Et, en en sachant juste un peu plus, il a demandé à ce que Roland soit emmené à la ville, pour que d’autres soldats ou d’autres on ne savait quoi lui demandent d’autres choses. La Louvre est certaine que cela est très mauvais pour eux. Diego, lui aussi, le sait bien. La Louvre est très en colère. « Diego, avez-vous mangé ? » « Oui, oui, nous avons de quoi. Irons-nous à la ville, pour le charbon ? » « Je crois qu’il faut faire très attention. Il ne faut pas passer par le village, bien sûr ». « Oui, oui, bien sûr, ma tante. Nous irons par le bois ». La Louvre quitte ce soir-là son neveu d’amour en lui assurant qu’elle va se reposer sur une bonne couche qui lui est chère. « Demain, on chantera, n’est-ce pas, Diego ». « Oui, ma chère tante. Nous chanterons et je te peignerai la toison ». Mais dans cette nuit-là, La Louvre ne se repose pas. Elle vole jusqu’à la ville dans laquelle ils ont, les Jean et elle, dérobé de l’argent par deux fois, chez les prêteurs. Elle attaque un garde du guet sur l’enceinte. Puis un autre, à l’autre bout de la ville. Celui-là, elle le fait basculer dans le vide. Il alla forcément s’écraser au pied des hauts murs où on le trouva au matin.

Quand il fut enfin question de Roland, cela fut pour de tristes nouvelles. L’ami des Jean qui vendait des chapeaux l’avait trouvé, étendu dans la rue, couvert de petites plaies et de bleus, presque devant un bâtiment de la garde, comme s’il avait été jeté du seuil sur le pavé. C’était tôt, peu de gens circulaient encore. C’était vraiment le hasard qu’il se trouvât là. Il avait réussi à le traîner jusqu’à un grand bassin où il l’avait lavé et réveillé (525), mais il savait que Roland ne pourrait pas marcher pour le moment.

Il se débrouilla pour prévenir, avec quelques personnes présentes, des compagnons d’infortune et, de fil en aiguille, on put mettre Roland sur une charrette vers le village de Jérôme. Quelqu’un partit en avant. L’officier enquêteur n’y était pas. Jérôme alla crier aux Jean que Roland était là, mal en point. Ils le transportèrent comme avaient été transportés les quatre soldats morts, dans la nuit après l’attaque. La Louvre donna des ordres pour les herbes. Elle alla aussi, elle-même, avec Jon, en chercher d’autres qu’ils ramenèrent. Elle en mâcha. Ils en mâchèrent – c’était amer – et firent les emplâtres, comme cela avait été fait pour Diego. Mais Roland avait été bien plus malmené encore que Diego. Cela avait duré longtemps. Ils avaient recommencé à cogner et cogner, avec les questions. Et l’attente. Et de nouveau les coups. Et ses jambes, pour l’heure, ne pouvaient le porter. Ils le couvrirent, lui aussi d’argile, et le veillèrent. « Mes chers compagnons, n’allez pas à la ville. Chassons. Vous, avec vos frondes et vos pièges. Moi, avec mes courses ». Les garçons n’en revenaient pas, La Louvre, elle-même, venait de leur dire qu’ils pouvaient fronder des oiseaux. Bien sûr, ils le faisaient de temps à autre, mais sans le dire, sans en parler du tout. Ils étaient tous las. Elle les fit chanter. Mais le cœur n’y était pas. Dans la nuit qui suivit ce jour, elle vola jusqu’à la ville où leur bon charbon était vendu. Elle tua, sans difficultés et sans bruit, un des gardes postés auprès du bâtiment du gouverneur ainsi qu’un autre, presque endormi, au haut du mur d’enceinte. De retour, bien cachée dans un trou de roche, elle s’endormit aussitôt et se souvint, le lendemain, avoir rêvé d’animaux qui faisaient marcher les hommes à leur guise. Un âne trônait sur le dos d’un homme avançant péniblement à quatre pattes, deux autres devant soutenir un dais au dessus de lui. Elle pensa avec cela, une fois éveillée, au chancelier Séguier dont lui avait parlé Diego. Il y avait aussi, dans le rêve, un autre homme à quatre pattes. Celui-là portait un grand perroquet dans une panière, ou bien était-ce un aigle ? Elle fut étonnée au matin de n’avoir pas su faire la distinction. Elle ? Mais les rêves sont plein de chausse-trappes, c’est certain, pensa notre bête. Elle pencha pour le perroquet parce qu’elle entendit nombre d’ordures adressées avec force à cet homme. Cela était proféré comme mécaniquement, semblant ne pouvoir s’arrêter. Cela semblait l’enrober d’un air nauséabond qui restait, comme obstinément, autour de lui. Et puis, de temps à autre, l’oiseau piquait sa nuque d’un coup de bec acharné. Un singe, juste derrière le condamné, lui rossait le cul de vigoureux coups de fouet s’il n’allait pas à la bonne allure, c’est-à-dire celle qui lui convenait. Au réveil, La Louvre pensa au Gogo de Charles. Dans le rêve de cette nuit-là, d’autres bêtes en prenaient également à leur aise avec d’autres humains (526).

Denis voyagea à cheval depuis l’auberge du bout du chemin jusqu’à la ville la plus proche. Puis, comme si souvent dorénavant, il monta dans le coche qui le portait rapidement à la capitale. C’était pratique d’avoir cette chaumière de travail. Pendant son trajet, il n’avait que peu parlé avec ses voisins de coche, il avait pensé à La Louvre, à Denise sans nez maintenant, à elle en Diogène femelle, pauvre femme si courageuse. Il avait pensé à Diogène, avec sa lanterne (527). Il n’avait jamais parlé de ça avec sa tante. Peut-être avait-elle rencontré Diogène ? Et pourquoi pas, même, Diogène parlant sans détours à Alexandre ? (528, 529) Il lui demanderait, oui.

Et ces geais aussi. Que pouvait bien contenir ce recueil ? Qui donc l’avait jamais su ? Il lui parlerait des geais de Diogène (530).

Il lui inventerait ces geais-là. Il les lui raconterait. Elle aimait les geais. Il imagina l’entendre parler : Denis, les geais sont magnifiques. Ils enterrent leurs glands et ne savent plus les trouver parfois, comme les écureuils avec d’autres fruits. Ils cherchent, piquent, fouillent. Mais, ne trouvant pas, repartent vers les chênes; Quelles couleurs, mon neveu, les geais ! Elle aimera que moi aussi, Denis, je lui parle de ces oiseaux songea-t-il. Diogène et ‘L’homme d’un temps qui n’était plus’ avait dit Jean-Jacques. Diogène. Dans la ville, il vit très rapidement les placards et les gens devant. Ceux qui lisaient et ceux qui se faisaient lire. Il entendait. Cela était venu jusqu’à la capitale. Il ne savait rien encore. Il voulut savoir. Il n’y avait pas que le dictionnaire raisonné dans sa vie. Les gens étaient à se regarder, à débattre. Il entendit un marchand d’ail et d’oignons ambulant qui vantait, en passant près de lui les vertus de sa marchandise contre les morsures de la Bête (531).

Ah, une bête, pensa Denis. Puis il lut. Cela parlait, comme dans les placards précédents, ceux de la petite ville, de la Bête diabolique qui devait être prise vive. Qui serait jugée. Qui serait exécutée devant tous. Au nom du roi et de Dieu. Mais, depuis que Roland avait été questionné, apparaissait maintenant une description plus précise : cette bête improbable tenait du loup et de la chèvre à la fois. Elle était, semble-t-il, capable de parler en mots intelligibles, compréhensibles de tous en ces régions, dominée qu’elle était par le démon. Il n’eut, évidemment, aucune hésitation. Qu’avait-elle donc fait ? Une liste de meurtres déjà assez longue figurait au bas de la liste. Aux regrettés un tel un tel et un tel, le Roi renouvelle sa reconnaissance et fera tout pour que sa mémoire, toute ornée de courage face aux forces de l’enfer, reste à jamais éclairée. Qu’avait-elle donc fait ? Il se sentait tout d’un coup très petit, bien plus que d’habitude, très perdu. Quel est le premier objet à connaître ? Moi. Que suis-je ? Qu’est-ce qu’un homme ?… Un animal ?… Sans doute, mais le chien est un animal aussi ; le loup est un animal aussi ; mais l’homme n’est ni un loup ni un chien. Quelle notion précise peut-on avoir du bien et du mal, du beau et du laid, du bon et du mauvais, du vrai et du faux, sans une notion préliminaire de l’homme… ? Mais si l’homme ne peut se définir… tout est perdu. Lui-même était perdu. Tout à ses pensées mêlées, il se perdit, prenant une mauvaise direction, passant par une rue qui ne convenait pas. Il rebroussa chemin. En plusieurs endroits de la ville qu’il parcourut pour arriver où il devait se rendre tout d’abord ce jour-ci, il vit encore des placards. A chaque fois, il s’arrêtait, relisait. Ici, près du grand escalier (532). Et là, au sortir de l’immense place (533). Même dans des endroits bien moins passants, ils avaient affiché (534). Oh ! Ma tantine, qu’as-tu fait ? Il pense : quand on parle de La Louvre, on peut en voir les dents. Il marche vite.

Ce qu’avaient réussi à faire dire ses tortionnaires à Roland, c’est aussi – à force de coups, à ruisseaux de larmes – qu’il existait une image de cette bête qu’il avait nommé Louvre. On lui avait fait répéter l’étrange nom. Il avait redit : Louvre, La Louvre. Les soldats chargés de ce qui ressemblait fort à la question préalable surent, aussi, lui faire expliquer où était cette image. Roland ne le savait pas exactement, mais se débarrassa de cette nouvelle épine en affirmant que c’était outre-mont, dans telle ville. Le peintre était Gian Francesco. On le battit. Il redit ce qu’il avait déjà dit. Cela fut rapporté au roi, avant même que Roland ne fut relâché plus mort que vif sur le pavé. Le roi apprécia fort cette information. Il avait invité plusieurs fois Gian Francesco à venir travailler en son palais. Mais ce dernier n’avait jamais accepté, prétextant la présence de son fils, à sa seule et entière charge. Ne semblant rien comprendre à l’honneur qui lui était fait. On lui avait offert de prendre soin de son fils. Il avait refusé encore, avec courtoisie certes, mais absolument. Il faudrait bien qu’il acceptât de vendre ce tableau. On enverrait une ambassade secrète (535).

Si cela n’aboutissait pas, le duc qui régissait la ville en question serait tenu au courant. On lui ferait savoir ce que ce peintre peignait au mépris de Dieu, de la foi et des lois. Que des preuves existaient. Si le tableau arrivait jusqu’à lui rapidement, le roi l’offrirait à la vue de tous, aussitôt, sous un auvent, en pleine ville. Il l’affirma. Le roi songeait à sa gloire. C’était plus facile que de trouver comment dire habilement : « rien ne va que de mal en pis, il faut vous y faire ». Et de toute façon, il n’était tout simplement pas possible de dire cela. L’ambassadeur trouva, outre-mont, les deux hommes sur lesquels il comptait pour la négociation. Ils reçurent de l’argent et l’assurance d’une grande discrétion, si tout allait dans le bon sens. Ils comprirent tout à fait et furent fort prompts à se rendre chez Gian Francesco (536).

Celui-ci fut très étonné de la demande. Qui donc avait pu le trahir ? Comment était-ce possible ? Les deux hommes donnèrent l’ensemble des détails de la transaction. Ils dirent clairement ce qui arriverait si elle se passait mal et, finalement, surent attendre que Gian Francesco – bien contraint de se rendre à l’évidence que l’idée même de refuser était très dangereuse – aille chercher le tableau dans une remise. Un homme de main accompagnait les négociateurs. Quand le peintre revint, ils vérifièrent avec attention l’image, si elle paraissait conforme à ce qui leur avait été décrit, si Gian Francesco considérait comme normal que la marque de l’atelier fût absente, posèrent encore des questions et finirent par payer. Cela faisait beaucoup d’argent. Gian Francesco était triste. Il ne pensait qu’à la trahison, encore et encore. Et il n’aurait bien sûr pas voulu se séparer de cette toile. L’argent serait pour son fils, oui. Il pensa à la petite ébauche de statue dans le coffret. Il la compléterait, aboutirait. Certainement. Il la cacherait en un lieu très sûr. Il voyait les choses ainsi : Il se voyait vieux. Et étant arrivé jusque dans cette vieillesse, quand ce serait le temps de sa mort, il pourrait être enterré, selon son désir, avec sa chère tante Louvre, tout contre lui, en quelque sorte.

Quand Roland put de nouveau parler, il expliqua ce qu’il avait dit. Il raconta aussi ce qu’il n’avait pas révélé. Il avait fait comprendre aux soldats chargés de le faire parler que, oui, il avait rencontré cette terrible bête, qu’elle pouvait s’exprimer très habilement et sans doute dans plusieurs langues, qu’ils avaient parlé ensemble, malgré sa grande peur et qu’elle lui avait, finalement, révélé son nom. Parce qu’elle avait réussi à le retrouver plusieurs fois sur ses parcours vers la ville et à lui parler encore, oui. Elle s’était même, dans sa vanité, vantée d’avoir été peinte en portrait. Il avait rapporté aux soldats ce qu’elle avait dit du peintre. Non, aucune de ses connaissances, aucun de ses proches compagnons ne lui avait indiqué connaître cette bête de leur côté. Non, ce qu’il savait, il ne l’avait dit à personne autour de lui de peur qu’on le lui reprochât, de peur qu’on le traitât de fou. Non, il n’avait pas parlé de la force de transformation de La Louvre. « Mes amis, ils ne savent rien par ma bouche de la forme feuille et du vol dans les airs. Croyez-moi ». Tous furent contents, parmi les Jean, de retrouver un Roland si vivant, même si ses jambes ne pouvaient encore être aussi vigoureuses qu’auparavant. Le redeviendraient-elles ? Tous furent contents, et La Louvre avec eux, de son courage, de ce qu’il avait su taire, même s’ils se disaient, les uns et les autres, que les hommes du roi pouvaient penser qu’il avait menti, malgré tout, sur bien des points. Et que la traque serait pour très bientôt. Que leur bois était déjà surveillé. Ils avaient vu des mulets en convoi, peut-être n’était-ce pas alors pour eux, mais l’idée était dans la tête de chacun. La peur était là, malgré la force de La Louvre. Les Jean avaient tous vécu des choses terribles. Ils savaient la folie des poursuites et des meurtres d’hommes entre eux. Oui, ils avaient leur bois qu’ils connaissaient à merveille. Mais les feuilles se faisaient vraiment plus rares en quantités d’endroits, maintenant (537). Et se cacher deviendrait chaque jour un peu plus difficile. Le froid n’aiderait à rien, évidemment. Et la neige, si elle venait, avec les traces qu’elle laissait souvent. Peut-être même seraient-ils obligés de se séparer pour échapper aux hommes du roi. Tout cela, ils en parlèrent entre eux et avec La Louvre.

Après qu’ils eurent quitté La Louvre, après l’avoir tous embrassé  – « mes chers compagnons, je vous aime » -, elle n’alla pas se blottir dans un bon coin de roche, dans une tranquille grotte. Elle s’envola vers la ville capitale. Elle était furieuse. Elle débordait d’énergie et de folie. Elle se pensait capable de faire une action d’éclat en cette ville immense même. Elle avait compris, avec les indications que Roland avait obtenues de gens du village le plus proche, comment retrouver le bâtiment où se tenait le chef des gardes qui avaient été chargés, dans leur ville à charbon, de questionner Roland. C’était là que l’ordre avait été donné. C’était de là qu’il était parti. C’est là qu’elle voulait aller. C’est là qu’elle voulait entrer. C’est là qu’elle voulait tuer. Cela était bien sûr très téméraire. Il s’agissait d’un endroit fort peuplé. Peuplé de gens armés. Sûrs d’eux. De gens de guerre et de ruse. De gens décidés et capables de donner facilement la mort. Elle comptait sur la nuit. Ce qu’elle voulait, c’est montrer qu’elle était là. C’était un défi. C’était un pari. Elle était furieuse de ce qui avait été fait à Roland. Elle comprenait, en le voyant marcher péniblement, qu’il ne pourrait peut-être plus se déplacer avec son aisance passée sur ses bonnes jambes, devenues si faibles, à la suite de son incarcération. Elle pressentait du malheur de ce côté. Toute à sa folie, elle vola. Il lui fallut quand même plus de temps qu’elle n’avait escompté pour atteindre cette si grande cité. La nuit était pleine, sans lune, parfaite pour une attaque. Elle vola jusque dans la ville même, surveillant, au dessous d’elle, si des mouvements humains pouvaient la trahir, la faire repérer. Elle sentait ici une puanteur qu’elle ne connaissait d’aucune ville. Vraiment forte. Elle trouva enfin le bâtiment dans lequel elle voulait s’introduire, à l’intérieur duquel elle voulait montrer qu’elle pouvait sans souci donner la mort. Elle vit une cour déserte au cœur d’un corps de bâtiment. Oui, cela lui convenait. Une fois au sol, elle avança le long des fenêtres. Le mieux serait évidemment qu’il y en ait une d’ouverte, sinon elle briserait le carreau de la tête, sans se blesser, et passerait ainsi. Mais ce n’est pas de cette façon que les choses se déroulèrent parce qu’elle trouva – ce qui était bien mieux – la porte d’une écurie ouverte, qu’elle se faufila – faisant hennir tous les chevaux présents – et vit qu’une autre porte, ouverte, elle aussi, donnait accès à un ensemble de pièces destinées aux humains. Elle pensa : au reste du bâtiment, peut-être, dans son entier. On pouvait ainsi accéder à cette écurie depuis l’intérieur même. Cela plut beaucoup à La Louvre. De cette porte ouverte filtrait une légère lumière. Elle entendit un reniflement de chien, puis un aboiement bref. Enfin, une voix qui demandait le calme. C’était une voix d’homme, mais comme de quelqu’un qui se serait trouvé à quatre pattes. Elle huma, s’avança, profitant du raffut des chevaux qui continuaient à s’énerver de sa présence. Il n’y avait, dans ce qu’elle sentait, qu’un humain et un chien. Cela lui suffisait. Elle tuerait ce chien. Elle tuerait cet humain. Tel était son message : elle avait su entrer dans cette grande ville, entrer dans ce bâtiment où l’ordre avait été donné : ‘faites parler ce Roland !’ Il avait été malmené, ce cher compagnon. Et elle, elle avait agi à sa guise. Quand elle fut enfin dans la pièce, elle vit que le chien était très grand, très haut sur pattes et l’homme très petit. Le nain, dans un habit presque d’apparat, avait sauté de sa chaise, quittant précipitamment la table où il écrivait à la lueur d’une bougie et saisi sa marotte posée, encore juste avant, à côté de son écritoire. Il se tenait maintenant près du chien qui avait très peur et lançait de petits sons suppliants en se tournant vers son maître, évitant de regarder La Louvre. Le nain était furieux. C’était un homme semblant très décidé, sans doute d’une immense arrogance, d’une incroyable assurance, liée vraisemblablement au pouvoir dont il disposait. Son visage montrait fortement son mécontentement. Il comptait sur son chien de guerre pour résoudre le problème qui venait de surgir de la nuit sous la forme d’une bête ressemblant terriblement à la description figurant sur les placards placés sur tous les murs, partout dans la ville. La peur était du côté du chien. Nulle odeur de peur encore du côté de l’homme. De sa marotte, le nain frappa sèchement l’échine du jeune molosse, le libérant aussitôt de sa laisse, et lança : « attaque ! » (538).

Immédiatement, le chien obéit et se propulsa vers La Louvre qui n’avait pas bougé depuis son entrée dans la pièce. La distance était courte entre eux. Le chien fut sur elle très vite. Elle s’écarta vivement au moment où les dents du chien allaient lui croquer le museau et fonça dans le même temps sur le côté de sa gorge qu’elle mordit de toute sa grande force, juste au dessus de son solide collier. Placée comme elle l’était, elle savait que le chien ne pouvait utiliser ses propres dents contre elle. La Louvre secoua sa tête en tous sens, serrant, serrant encore, tirant, arrachant sans même relâcher ses mâchoires. En vraiment peu de temps, le chien se mit à tressauter, lançant ses pattes en désordre, lançant des sons de gorges plein de sang, lançant sa vie hors de lui. Pendant qu’elle en finissait avec son adversaire, notre bête, qui surveillait toujours le nain d’un œil, craignant, malgré tout, sa ruse et son épée, vit qu’il s’enfuyait vers la porte principale de la pièce. Elle entendait sa chaîne frotter sur l’étoffe de son habit et son arme d’apparat cogner sur le parquet. Il ne fallait pas que ce petit homme fermât cette porte. La mort du chien par sa gorge était maintenant certaine. Elle bondit. Mais elle n’eut finalement rien à craindre, car le nain n’avait même pas eu l’idée de refermer le battant derrière lui. Il voulait juste se sauver, courir se cacher dans un endroit dont il pensait qu’il serait sûr. Il croyait, dans son assurance, avoir le temps d’échapper à la mort. Il restait muet. Seul son souffle un peu court était perceptible. Elle eut vite fait de le rattraper dans le large couloir sombre. Et là, au lieu de lui croquer la nuque, de le tuer sur le coup, elle lui attrapa une fesse, serra, déchira, arracha. Aussitôt le nain se mit à hurler de douleur. C’était des cris très puissants. Puis il réussit cependant, dans sa détresse, à appeler à l’aide. Quelle idée ai-je eu se dit La Louvre, dans un sursaut, avant de rebrousser chemin à toute vitesse. Une fois dans la cour, elle entendit des appels, des invectives, des courses, mais elle avait déjà pris son envol. Déjà, elle était presque hors de l’immense cité.

Dans un grand carré de fougères du bois des Jean, elle en coupa un bon fagot, se fit une couche moelleuse et resta là pour sa nuit, à l’abri des regards, tout de même fatiguée de ses actions périlleuses.

Elle rêva d’hommes qui lui disaient tous en concert : « Mais, quelle idée as-tu eu là ? ». Ils étaient tous très différents, mais tous n’énonçaient que cette courte phrase. Elle ne voyait que leurs faces. Certains paraissaient atterrés, d’autres étonnés, d’autres se demandaient bien si agir ainsi pouvait être le fait de La Louvre (539, 540).

Enfin, trois petits personnages qui semblaient la connaître vraiment de longue date – elle ne les remit pas du tout au matin; Peut-être des gens des rues de Venise ? Mais, dans les rues de Venise, elle était dans son panier…. ? – continuèrent dans la même veine : « Enfin, La Louvre, c’était tuer qu’il fallait ! Ce nain de cour, tu lui arraches une fesse et tu te mets en danger ! Es-tu en train de perdre l’esprit ?! » Ils discutaient entre eux aussi, mais elle ne pouvait alors entendre leurs propos. Et, soudain, ils reprenaient de plus belle, à haute voix, s’adressant à elle, avec des étonnements et des reproches (541).

Elle-même n’émettait aucun son, ne répondait à rien. Dans un autre moment de sa nuit, des animaux vinrent à leur tour la visiter. Oh, cela sentait bon la famille. Il y a avait là quantité de chèvres, de boucs, de moutons, qui béguetaient et bêlaient et chevrotaient. Elle voyait les grandes pupilles des chèvres. Elle savait leur appétit d’armoises. Quelques chiens à la face plutôt gracieuse étaient là également, qui jappaient tous plutôt doucement. Les animaux ne lui reprochaient rien. C’était reposant de les entendre dans leur petit concert de voix dissonantes, après ces hommes assommants et sûrs de leur fait. Il n’y avait rien à comprendre dans ce qu’ils disaient. Ils disaient juste leur vie, sans doute (542).

Dans les rues de la capitale, de nouveaux placards étaient venus recouvrir les précédents. Le texte royal avait été modifié. Il était enfin écrit – ces bruits avaient déjà circulé dans la rumeur des rues – que la bête pouvait bien avoir été dressée par les factieux contre la royauté elle-même. Elle ne dévorait jamais. Elle ne faisait que tuer. Elle l’avait maintenant fait au cœur même de la cité royale. Beaucoup de gens tremblaient pour leur propre vie et ce n’était pas à cause de la bête. Le roi était très satisfait. Qu’il crût ou non à cette idée de bête des factieux, les attaques lui permettraient de frapper fort. Ce mi loup-mi chèvre, être des enfers ou non, bête des factieux ou non, faisait son affaire. Il avait par ailleurs reçu, amené depuis l’outre-mont par une diligence spéciale, le tableau de Gian Francesco (543).

C’était une œuvre magnifique, d’une admirable facture. La taille n’était somme toute que modeste : pas tout à fait deux de ses bras de haut et un pour la largeur. La bête, à l’œil pétillant, souriant presque, si l’on pouvait imaginer qu’un tel être pût sourire, regardait le peintre avec beaucoup de tendresse et presque d’amour, depuis la petite estrade sur laquelle elle posait. Sa toison était immaculée, épaisse. Le rendu des poils était tout simplement extraordinaire. On la voyait presque respirer. Sa tête et son cou de loup étaient d’un gris qui contrastait avec le reste de sa robe, mais signait son audace. C’est ce que pensa le roi en se délectant de ce tableau. « Rien que de la voir ainsi me montre son audace sans limites ». Il vit combien les mâchoires de la bête pouvaient croquer fort, arracher prestement, tuer vite. L’estrade était dans une pièce d’atelier. Un poêle était là. On ne comprenait pas trop pourquoi. Le roi trouva que cela gâchait un peu l’œuvre, mais ce détail était compensé par la fenêtre largement ouverte qui laissait voir la bête comme se déplaçant dans les airs. Était-ce une idée du peintre ou bien était-ce une réalité de cet être ? Cela devait être vrai, puisqu’elle avait disparu si rapidement, après l’attaque dans le bâtiment des secrets. Il était difficile avec le seul tableau de comprendre comment elle évoluait dans les airs, mais aucune aile ne lui avait été adjointe. Là encore, elle semblait sourire, très à l’aise, ses pattes repliées vers l’arrière de son corps, assez haut dans un ciel d’un bleu parfait. Le roi était vraiment satisfait. Cette pièce venait enrichir ses collections d’une façon superbe. Vraiment, il aurait aimé que ce Gian Francesco peignît pour lui. Mais, au fait, comment avait-il eu l’idée de faire le portrait de cet être ? Quelle connivence existait entre lui et la bête ? Peu importait maintenant. Il n’irait pas chercher noise à cet artiste de grand talent. Il détenait cette œuvre. Il la conserverait. Il allait aussi, le lendemain même, se dit-il, en faire un très bon usage stratégique. Cette bête était un parfait bouc-émissaire contre les factieux. Son frère lui avait expliqué ses plans. Oui, il le laissait faire pour l’heure. Ils allaient réussir. Il fallait construire cet auvent dans cet endroit si passant, mettre une garde, faire savoir que c’était bien de cette bête dont il était question, la capturer rapidement maintenant. Il ne voulait pas non plus gâcher son magnifique tableau, acheté à prix d’or. Il fallait aboutir vite.

Denis, circulant dans la ville, avait lu les nouveaux placards. Oui, c’était ça. Lui aussi, pensa ‘bouc-émissaire’ et entendit dans le même temps, dans sa tête, La Louvre lui dire : « Mais, Denis, que racontes-tu là, je suis un être femelle ! Je ne suis pas bouc, mon neveu ! ». C’est bien ça, qu’ils voulaient maintenant faire. La transformer en bouc-émissaire. En marchant, en relisant encore le même texte un peu plus loin, il se vit vieux, barbu – il n’en revenait pas -, avec un front de sage antique, ridé à souhait, en train de réfléchir à ce qu’il devait écrire, comme inspiré aussi par une présence humaine – homme ou femme ? – qui, placée dans son dos, lui murmurait de temps à autre des bribes de pensées à l’oreille (544).

Toujours se déplaçant, il se vit écrire sur la digestion: comment nous allons nous régénérer grâce aux molécules de l’animal que l’on mange, comment nous allons en faire notre propre chair. Or, pensait-il, sous forme de pierre ou de chair, ce sont toujours les mêmes molécules. Puis, d’autres bribes arrivent : ‘Digérons la matière : autrement elle passera dans notre mémoire, non dans notre intelligence’; ‘in memoriam non in ingenium’. Il faut la transformation ‘en forces et en sang’ : ‘in vires, in sanguinem’. Voilà qu’il est maintenant avec Sénèque. Sénèque, l’érudit. Sénèque dans sa nudité (545, 546, 547). Il pense aussi aux Jésuites et au latin de son enfance. Il connait cette langue depuis si longtemps, si longtemps à l’aune de son humaine existence de si courte espérance. Il se cogne sur un passant. « Oh, excusez-moi ». Il ramasse ce qui est tombé et qui, par chance, ne s’est pas brisé. Il renouvelle ses excuses.

Les soldats avancent dans le bois avec Étienne les mains attachées dans le dos et une laisse au cou (548).

Dans cette petite troupe, la plupart sont de vieux gaillards qui tous ont vécu beaucoup de guerres, qui pensaient au repos, qui ont été repris pour cette quête de bête d’enfer. « Est-ce là, maraud ? » « Pas encore, pas encore ». L’un lui botte l’arrière-train. Il trébuche, mais ne tombe. Ils arrivent enfin. Les Jean les ont entendus arriver. Ils ont pris le plus qu’ils pouvaient dans les hottes et se sont égaillés comme moineaux au plus profond des fourrés, sans bruit. « Voilà ». La troupe est devant les cabanes des Jean. Ils détruisent tout, saccagent tout. « Et la marmaille ? ». « J’ai dit que je savais où étaient les cabanes. Les enfants, comment savoir. Ils travaillent sans doute ». On le bat un peu pour la forme. Puis il est délivré de ses entraves au cou et aux mains. « Nous reviendrons, maraud. Au nom du roi. Prends garde à toi. Et parle, si tu les vois. Cours auprès de l’officier enquêteur, dès que tu entends, dès que tu sais quelque chose ». Depuis le sol où il reste à demi-couché, Étienne fait oui de la tête.

Denis, circulant dans la ville, lit les nouveaux placards. C’est le lendemain. Son portrait ? Ils ont écrit : son portrait. C’est ça qui est revenu recouvrir les placards de la veille. Comment les hommes du roi ont-ils mis la main là-dessus ? Il veut voir cela. C’est à la Porte Saint Denis. Il ira. Il veut immédiatement voir cela. Mais ce rendez-vous ? Il s’excusera. Il marche vite. Il se voit méditant sur les monstres, devant un énorme livre, devant une très grande fenêtre, lui offrant une incroyable richesse de lumière (549).

Où est la lumière ? Dans le livre ? Devant mes yeux, par delà le carreau ? Il est vieux, là aussi. Toujours marchant, il voit défiler une série d’affirmations qui – sont-elles issues du livre ou viennent-elles de la lumière de l’extérieur ? Ce n’est pas de lui, mais il est, oui, d’accord avec cela… – s’inscrivent sur le devant de sa tête d’homme à barbe blanche, seul dans l’immense clarté qui inonde son jour : L’homme n’est qu’un effet commun, le monstre qu’un effet rare. Tout animal est plus ou moins homme. Tout minéral est plus ou moins plante. Toute plante est plus ou moins quelque chose comme un animal. Qu’y a-t-il donc de précis dans la nature ? Finalement, mais oui, le cyclope pourrait donc bien ne pas être un être fabuleux. Et ma tantine est-elle une chimère ? Je la connais depuis mon enfance. Elle fait partie de moi. Elle et moi sommes chimériques à nous deux. Ils veulent la juger, la tuer. Les fils sont partout, Denis. Il pense à l’araignée. Il n’y a pas un point à la surface de nos corps auquel ils n’aboutissent, et l’araignée, tu le sais bien, est nichée dans tes méninges. Un fil délié, puis un autre, et encore un; des faisceaux de fils, chacun des brins du faisceau de fils qui se transforme. Denis, le sage en ce monde est un monstre qui doit à la fois accepter un ordre qu’il sait nécessaire et en appeler un autre qu’il sait juste. Voilà qu’il est de nouveau avec Sénèque. Sénèque, l’érudit. Sénèque, le flatteur. Sénèque dans sa mort (550, 551).

La cruauté de Néron. Les monstres. Il se cogne sur une passante. « Oh, excusez-moi ». Ce qui est tombé s’est brisé. La femme crie. Elle appelle. Mais on voit que l’homme est honnête, qu’il propose de l’argent. Qu’il va dédommager dans l’instant. Des femmes calment celle qui crie encore, mais parle déjà plus bas. Il renouvelle ses excuses. Il fuit vers la Porte Saint Denis. C’est encore un peu loin. Il ferait mieux de prendre une voiture. Non, à pied, il peut bien mieux penser. Mais ce n’est pas penser qu’il faut. C’est voir enfin sa tata peinte. Il marche. De nouveau, il se voit en vieillard barbu. Il n’y a plus de livre. Il réfléchit sans livre, maintenant. De nouveau, il est près d’un immense escalier qui grimpe en vis. Vers la vérité ? Ta vérité est au plafond, Denis, avec les araignées ? (552)

Il voit Sophie en servante fidèle qui brûle des papiers compromettants. Sophie en servante ? Sophie, vieille, en fichu ? Il n’a rien demandé à Sophie. Mais – c’est vrai – ces papiers, s’ils sont trouvés, le mèneront de nouveau en prison. Et la vieille Sophie ? Et, cette fois, ce ne sera pas trois mois. Ce ne seront pas de gentilles petites conditions, comme celles réservées également à Pierre-Victor, avec son chien (553).

S’il est écrit : « la liberté est la propriété de soi », s’il est écrit : « fin de la révélation, début de la révolution », si les femmes décident de se mettre des barbes postiches et d’aller voter , d’aller décréter la mise en commun de tous les biens et que l’on dit, que l’on écrit, que l’on publie : voilà qui est bon, ce sera la prison pour longtemps. Les très obscures prisons. Ou la mort, même. Mais la mort ne serait rien, n’est-ce pas, Sophie ? Vous ne voulez pas parler ? Vous brûlez, vous brûlez. Allez, nous serions brûlés ensemble. Et de nos cendres serait composé un être commun en vertu de la loi d’affinité qui nous a poussé l’un vers l’autre. Nous ferions un tout de nos molécules mêlées. Quelle douce chimère ! Penser ainsi à une éternité…Il avance. Il y a plus de monde par ici. Il se fait un peu bousculer. Il arrive. C’est la Porte Saint Denis (554).

Il voit l’auvent, vraiment juste à quelques enjambées de l’arc de la Porte. Il voit le garde. Ils ont construit ça vraiment vite. Il voit beaucoup de monde devant lui. Il voudrait crier : « Laissez-moi passer, je suis de la famille. C’est ma tata, tout de même ! » Mais bien-sûr, il se tait. Il attend. Il voit les choses de loin. Les gens qui parlent. Qui s’étonnent. Qui se disputent : « encore les factieux ! ». Une femme s’évanouit. Un enfant se compisse. Il a chaud. Il continue à avancer avec la foule, qui défile. Il atteint enfin les premiers rangs. Le tableau est magnifique. Il pense qu’il va se dégrader vite ici, placé qu’il est à tous les vents, malgré cet auvent, malgré ce garde. Il est un peu poussé par la foule. « Ma tante, comme tu es belle ». Il prierait bien un peu pour sa tante, finalement. Un enfant est là avec un homme qui peut être son père, son oncle ou un autre parent ou un voisin. Il entend : «  tu vois Joseph, cette bête affreuse, qui tue des gens, des gens du roi, de tout. Il faut la trouver. Le roi saura s’y prendre ». Mais l’enfant, qui n’est pas grand, de répondre: « Je ne vois rien d’affreux à cette bête. Je lui vois de beaux poils, sans doute bien doux. Et tu vois, elle vole comme oiseau ». Il montre du doigt le sourire aérien de La Louvre. Il ne peut poursuivre. La gifle est partie. Il pleure doucement, sans bruit. L’homme se penche contre l’enfant, murmure comme des menaces. Denis voudrait lui dire: cet être magnifique est ma tante de musique, Joseph. Tu as raison, son poil est très doux, quand on la caresse et je veux lui soumettre, de nouveau, très prochainement, le projet d’apprendre à lire – ce qu’elle a jusqu’alors toujours refusé, sache-le. Sache aussi que j’ai beaucoup insisté. Elle en est pourtant fort capable, assurément – pour qu’elle puisse raconter des histoires à son seul et unique neveu d’amour. Et qui sait, lui apprendre à lire à son tour. Elle pourrait bien t’apprendre, à toi aussi…. Je te l’ai dit, je ne suis – pour ma part – qu’un de ses innombrables neveux de musique. Elle connait toutes les langues et rit comme une vache. Elle est forte comme lion et agile comme serpent. Elle chante comme mille oiseaux. L’homme qui t’a giflé, je lui mettrai bien mon pied au cul. Joseph, cet être magnifique et très ancien, qui a su survivre à tant et tant d’épreuves, va mourir pour avoir tué des hommes du roi. Il faut que je sache pourquoi. Il me parait incroyable qu’elle n’ait pas ses raisons, petit Joseph. C’est ma chère et monstrueuse tata, bonhomme. Tu as parfaitement raison, elle est très belle. Et exceptionnelle. Joseph, garde ton idée en tête. Puis, poussé par les gens qui le suivent, avec lequel il a défilé, devant l’auvent au tableau, Denis s’échappe. Il se jure de revenir, ce jour même ou un autre. De toute façon, il faut qu’il voie sa tante, autrement qu’à plat, comme une musette vidée de son air, sur un tissu. Ils ne l’ont pas encore capturé. Le pourront-ils ? Tout en marchant à rebrousse vers son rendez-vous manqué, il pense à la vérité de la chair. Même s’il n’a pu jeter qu’un coup d’œil au tableau, il se sent même jaloux de sa tante. De cette réussite. Il demanderait bien à Gian Francesco de lui tirer le portait. Sans doute, dirait-il mieux, par ses traits, ses couleurs, son talent, qui il est, lui, Denis d’un certain âge, que ce Michel qui l’a peint en coquette à robe de chambre de brocard. Mais Michel fera mieux, oui, il l’a promis. Une autre fois. Il le peut. Il pense à Millet Francisque, à ces tableaux-là, tous ceux-là, dont il dit pis que pendre dans ses recensions, dont il dit qu’ils resteront suspendus au coin de la rue jusqu’à ce que les éclaboussures des voitures les aient couvertes. Et celui-là, si beau, de sa tantine, qui est, lui, là au milieu des courants d’air. Il marche vite. Il courrait s’il le pouvait.

Les Jean sont revenus auprès de l’emplacement des cabanes. La Louvre a fait le guet avec eux. Ils ont dégagés les branchages, les armatures brisées. Ils ont creusé. Ils ont trouvé l’argent conservé dans le sol. Dans chaque cabane, l’argent est là, qu’ils emportent maintenant. Ils vont choisir d’autres cachettes. Pour l’argent, pour eux. Là où ils passent, en faisant le moins de bruit possible, des arbres sont encore feuillus. Mais le ciel est bien sombre, en ce jour (555, 556).

Denis veut voir La Louvre. Il ira au bois. De toute façon, il doit aller y travailler, dans sa charmante chaumière. Il veut que sa tante vienne. Il veut sa visite. Il l’appellera. Il courra le bois.

Les Jean continuent de circuler, d’aller vers des fermes amies où ils peuvent travailler. Jérôme et d’autres surveillent les abords, les dangers qui peuvent menacer. Les six garçons aident pour le bétail (557).

Ils aident des mères à garder des enfants quand elles doivent aller vendre à la ville (558).

Elles ont confiance. Ils aident les plus pauvres qui ont encore un toit, eux, mais ne peuvent payer (559, 560).

Qui donnent du pain pour le travail accompli. Et leur argent, l’argent volé aux prêteurs, ils veulent le conserver. Ils gardent l’espoir de s’enfuir, après l’hiver, quand ce sera plus facile de marcher longtemps, quand les jours redeviendront longs. Ils feront du charbon ailleurs, c’est certain. Ils se rassurent mutuellement. Ils évoquent leur bois en feuilles. « Et ici, quand on voit du dessus, depuis la colline. C’est tellement vert ! (561) » « Et cet arbre repère, vous savez, près de ce croisement de chemins, si élégant. Comme il nous sert, en feuilles ! (562) » « Et le frais de ce ruisseau, bien ombragé (563) ».

Diego parle de son long voyage avec La Louvre: tel pont qu’elle ne voulait tout d’abord pas traverser de peur d’être repérée (564), telle ruine qui lui a rappelé son domaine près de Naples (565), telle chute d’eau magnifique (566), tel matin très tranquille plein de nuages beaux à voir (567).

Ils ne restent jamais à dormir aux mêmes endroits. Ils sont parfois tous ensemble, cependant, si cela est possible. Mais se méfient aussi. Ne veulent pas être trouvés tous d’un coup, si la malchance s’abat sur eux. La Louvre chasse pour eux six plus que d’habitude. Elle continue à traquer renards (568) et écureuils (569), lapins et lièvres.

Mais elle prend aussi des sangliers encore jeunes, fort dodus bien souvent (570).

Elle prend – malgré le Cerf à pattes de cigogne, qui la regarde sévèrement, dans sa tête – plusieurs biches, avec beaucoup de viande (571, 572, 573).

Pour ces grosses pièces, elle appelle les Jean, leur dit l’endroit. Ils viennent dépecer et boucaner, qu’elle soit là ou n’y soit pas. À s’activer sur le gibier avec son grand couteau à trancher, Diego pense aux bohémiens, pense au vieil homme qui aime tant sa tante, aux castagnettes aussi. L’hiver, c’est difficile. L’hiver, c’est beau quand on peut avoir chaud. Le bois résonne de leurs houpoupoup. Étienne les entend. Étienne sourit. Étienne ne dit rien. Étienne ne court pas au village, vers l’officier d’enquête qui se fait, de toute façon, plus rare. Est-ce ruse ? Est-ce qu’ils renoncent, les hommes du roi ?

Denis va régulièrement à la chaumière malgré l’hiver. Il marche dans le froid. La fontaine coule encore. Il se fait du feu. Travaille. Il écoute. Il attend. Il est allé dans le bois. Il a appelé plusieurs fois. Mais rien. Puis un soir, il entend un étrange bruit, d’étranges sons. Mais oui, c’est le butor en rut ! « C’est tata ! » Il lâche sa plume, qui tombe à terre, sort sans manteau, scrute au dehors. Appelle doucement : « Viens, La Louvre ! C’est calme ici ». De nouveau, le butor. « Allez, viens, j’ai froid ! » Et elle bondit sur le chemin. Elle a la toison humide. « Viens te chauffer, j’ai du feu ». Il est très heureux. Mais, comme il est très inquiet, cela commence mal: « Qu’as-tu fait, La Louvre ? Toute la valetaille du roi est après toi ! » Elle le regarde nonchalamment. Veut du vin. Il lui en verse. Il sait comment l’attraper, cette sale bête, cette têtue. Oh ma tante, parle donc. « Tu sais que j’ai vu ton portrait. Il est magnifique ». Elle s’arrête de laper. Il l’a attrapé. Elle pense à Gian Francesco. Elle a peur pour lui. Denis comprend dans son regard. « Non, La Louvre, je suis pratiquement sûr qu’ils l’ont acheté. J’ai entendu dire que Gian Francesco a été obligé de leur vendre. Il ne voulait pas venir travailler ici. Il s’agit d’un chantage ». « Chanter, il a dû chanter ? Pourquoi donc ? » « Non ! Tu ne connais pas ce mot ? C’est – comment te dire, – ils lui ont extorqué cette œuvre en le menaçant. Mais je suis certain qu’ils l’ont payé pour cela. Tu es maintenant sous les yeux de tous ceux qui prennent la peine de se déplacer vers cet endroit de toute façon très passant de la capitale. Même sur le tissu, même plate comme une musette vidée de son air, tu es magnifique. Il t’a saisi dans ta vérité. Bien sûr, tu ne chantes ni ne penses ni ne chasses là-dessus, ni ne tues….mais c’est admirable. Je suis assez jaloux. Je crois aussi que ton portrait n’est vraiment pas actuellement dans les meilleures conditions pour sa survie. Et aussi, Gian Francesco te montre en vol par la fenêtre du tableau. C’est splendide. Je n’ai pas su voir ta forme feuille ». Il but à son tour. Il se dit soudain qu’il faudrait qu’il parle du portrait à Charles-Siméon, s’il ne l’a déjà vu (574).

Pourquoi ne l’a-t-il pas encore fait ? Il venait de réussir à faire sourire sa tata. « La Louvre, je suis un bon neveu de musique. Dis-moi les choses. Et si je peux, je t’aiderai. Ou bien tes compagnons ? » Alors, elle prit le temps de tout dire : l’attaque, l’argent volé, ses vengeances à rebonds dont elle n’avait pas parlé à ses jeunes compagnons, ses idées d’éloigner les hommes du roi du bois des Jean en tuant toujours plus loin, en allant même jusqu’à la ville capitale. Ce pari, ce défi. Elle parle aussi des enfants qui ont été inquiétés, malmenés. « C’est moi, Denis ». « Mais, non, ma tante, tu n’es qu’un bouc-émissaire ». Et bien sûr, comme il l’avait pensé, elle lui affirma n’être pas un bouc. « Tu le sais bien ». Il expliqua. Elle savoura. Pendant qu’elle lui détaille tout ce qui s’est passé si subitement, Denis réussit à penser aussi à d’autres choses. Il se souvient avoir écrit qu’il y a quantités de monstres différents : des monstres d’yeux, d’oreilles, des monstres par superfétation, des monstres par défaut, des monstres d’imagination, d’estomac, de mémoire. Tant et tant d’autres. Il pense à Aristote qui, dans son traité de la génération des animaux, affirme qu’est monstrueux ce qui va à l’encontre de la généralité des cas, mais non pas à l’encontre de la nature dans sa totalité. Non, se dit Denis, en écoutant La Louvre faire défiler ses actions, ce n’est pas ainsi. Ma tantine montre bien comme un contre-exemple. Je ne peux suivre Aristote (575).

Mais Aristote est encore là qui reste dans sa tête, avec son zôon logikon. Nous serions, nous, ces animaux rationnels, parlant, doués de raison. Et La Louvre, Aristote ? Elle parle, elle est douée de raison. Elle n’est pas du tout humaine. Alors, elle vient semer le trouble, non, cette grande solitaire, qui apprend non pas avec ses semblables – il n’en est pas -, mais, pourrait-on dire, par observation, imitation, contagion ? Zôon logikon. Et aix logikon ? Qu’en dire ? Pour elle, les humains sont des êtres à mains. C’est ça. À mains. Elle n’en a pas. Elle nous les regarde. Elle nous les envie, même, peut-être. Elle parle toutes les langues. Elle chante comme cantatrice. Je ne peux te suivre, Aristote. Il se met à penser au Juif errant, comme Gian Francesco y a pensé, lui aussi, un soir, alors qu’il n’arrivait pas à s’endormir bien vite. Il voudra lui parler du phénix. Il lui demandera même si elle l’a rencontré. Elle continue. Elle a fini. « La Louvre, as-tu déjà rencontré le phénix ? » Elle reste muette. Elle regarde Denis qui l’interroge maintenant du regard. Ses yeux sont très pétillants mais en restant un peu dans le vague : « Je n’ai pas eu cette chance, mon neveu. On m’a parlé de plusieurs formes pour cet oiseau, cet être sublime, magnifique. Avec le feu. Le nid qui sent si bon. Tu sais, lui non plus ne peut avoir d’enfant (576, 577, 578) ».

« Ah ! La Louvre, tu sais que le phénix est encore de ce monde ? » « Non, non, je ne sais ». Et la voilà qui repart dans une sorte de mélancolie. Mais Denis ne va pas la laisser dans ce genre de souvenir. « Écoute, j’ai eu une idée. Enfin, c’est une idée que je t’ai déjà exposé bien des fois. Et tu as toujours refusé. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Je suis sûr que tu aurais beaucoup de plaisir à savoir lire ». « Mais, Denis, je n’ai pas de mains ». Denis reste coi juste un moment. Pour lui, lire nécessite des yeux et des méninges. Les mains, c’est en plus. « Mais, Diego a des mains ! Si tu apprends à lire, avec moi, ou d’autres neveux, d’autres nièces, tu pourras lire des histoires à Diego. Te rends-tu compte ? Il tiendra le livre. Tu liras. Tu lui diras quand tourner la page. Et même, crois-moi, tu lui apprendras à lire. Oui, toi ! ». La Louvre s’approche de son neveu un peu vieux et un peu gros et lui lèche les mains. « Ah, ah, sacrée têtue ! Je t’ai convaincu ! Quand commençons-nous, avec les signes noirs ? Demain ? » « Oui, demain. Mais, ce soir, raconte-moi une histoire. Une de celles que tu écris ». Denis était un peu embarrassé. Il n’allait pas raconter à La Louvre ce qu’était clavecin oculaire, encore que…. Ou lui détailler l’article ‘liberté’ du dictionnaire raisonné. Mais, voilà, il venait de trouver. Il fit un geste qui disait qu’il avait attrapé quelque chose de bien solide dans sa tête. « Ah, oui, je vais te raconter ça. Écoute. Il n’y a pas encore de livre pour cette histoire. Elle est dans ma tête et un peu sur le papier. Mais, toute entière, s’entend. Écoute ». Oh, aussitôt, elle se met en position de grande écoute, avec le museau sur les pattes avant. « Voilà : Il y avait ici deux hommes qu’on pourrait appeler les Oreste et Pylade de Bourbonne. L’un se nommait Olivier et l’autre Félix. Ils étaient nés le même jour, dans la même maison, et de deux sœurs; ils avaient été nourris du même lait; car l’une des mères étant morte en couche, l’autre se chargea des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble; ils étaient toujours séparés des autres ; ils s’aimaient comme on existe, comme on vit, sans s’en douter; ils le sentaient à tout moment, et ils ne se l’étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix qui se piquait d’être grand nageur, et qui avait failli se noyer. Ils ne s’en souvenaient ni l’un ni l’autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux l’avait engagé, et jamais celui-ci n’avait songé à l’en remercier; ils s’en retournaient ensemble à la maison sans se parler, ou en parlant d’autre chose. ».

Et Denis continue. Il raconte tout : La contrebande de Félix. La mort d’Olivier, le flanc d’un soldat percé par le fer. La vie dans les bois avec les charbonniers. La femme d’Olivier, la fille de la charbonnière. Le bras coupé du frère de M. Fourmont. L’évasion grâce à la fille du geôlier. L’enrôlement dans le régiment des gardes, au loin. Et son nom de guerre : Le Triste.

« Denis, cette belle histoire est sur du papier ? » « Non, La Louvre, je te l’ai dit tout à l’heure, pas entièrement; je l’ai écrite dans ma tête et peut-être ira-t-elle se mettre dans un livre. Peut-être bien. Je le conçois et je l’espère tout à la fois ». « Oh, Denis, c’est vrai, je sais bien, allez, que tu écris des livres. Combien de fois en avons-nous parlé, n’est-ce pas. Quand je pense que les enfants avec lesquels je vis pour l’heure ne savent pas lire le moindre signe noir, tout comme moi, d’ailleurs ». « Oui, les enfants avec lesquels tu vis, toi, si solitaire, toi l’amoureuse du Cerf à pattes de cigogne… ». « Oui, oui, ils sont si vaillants ». Avant qu’il prenne le temps de répondre, une pensée vint à Denis, celle d’écrire la vie de La Louvre; mais c’était comme de prendre la lune avec les dents, cette idée-là. Elle enchaîna plus vite que lui : « Oh ! Denis, ces enfants sont des malheureux, comme vous dites, vous. Mais, ils sont splendides. Joyeux et faisant de beaux feux pour le charbon. Enfin, ils ont arrêté, là. À cause de la traque. » C’était vraiment étonnant pour Denis d’entendre La Louvre parler de ‘beaux feux’, elle dont il savait bien qu’elle avait si peur et de l’eau et du feu. « J’aime leur chasse. Leurs pièges. Même leurs frondes…. Ils sont habiles. Mais ils sont pauvres, comme vous dites. Je t’ai dit pour Diego, ses talents ». « Ma tante, crois-tu que je puisse les aider ? » Denis reprenait cette question déjà posée. « Mon cher neveu, tu veux dire, avec cet argent, ce poison ? ». « Oui, tu sais bien que les hommes ne sont plus capables de vivre autrement qu’au travers de cette drogue, dorénavant ». « Oh, ton idée de faire lire Diego est très bonne. Et moi, aussi. Lire ! Denis, je dis que nous sommes pauvres, avec les Jean, mais, finalement, nous avons de l’argent. Nous l’avons volé. Je te l’ai dit, Denis. Nous avons pris un petit quelque chose, un peu comme les bohémiennes de la bonne aventure. Nous l’avons fait chez les prêteurs. Nous étions furieux. Ma forme feuille est sur le poêle ». Ils parlèrent encore longtemps dans la nuit. Mais, à un moment, ils furent tout de même fatigués et convinrent de dormir. Comme il attendait sa tante depuis plusieurs jours, Denis avait amené la cire à se mettre dans les oreilles. Cela atténuerait au moins un peu le bruit de forge de ses ronflements. Il était prêt. Il l’entendit émettre de petits sons de gueule qui disait qu’elle s’installait dans le sommeil, sur ses couvertures. Il remit du bois sur le feu et s’allongea à son tour. Il lui dit assez bas : « À demain, ma tante ». Mais n’obtint aucune réponse : elle dormait déjà.

Elle rêva de lecture. C’était presque inévitable. Le plaisir qu’elle avait pris à accepter enfin la proposition de Denis, si souvent renouvelée, était tellement grand. Tout cela sans doute à cause de son neveu d’amour. À cause de son cher Diego. Dans la nuit, elle vit des neveux et des nièces qui, tous, savaient lire. Tous n’étaient plus à s’agiter, à penser, à vivre dans notre monde magnifique. Elle le savait de façon certaine. Elle les voyait enfants : ce jeune chanteur si doué qui lui avait raconté de splendides histoires de livre (579), la belle harpiste qui allait s’isoler au bois pour lire tout à son envie (580), la blonde violoniste qu’elle avait, une fois, vu avec une amie devant un livre (581). Leur plaisir commun. Oui, Geneviève. Elle se souvenait, dans le rêve, du nom de cette jeune fille. Elle n’en revenait pas. Et celui-ci aussi, ce très petit garçon roux, à la voix si tendre : « Dame Louvre, j’apprends à lire avec ma mère. C’est difficile. Allons ensemble chanter au bois (582) ». Quelle joie que ce rêve. Mais ils étaient morts, tous. Les humains passaient si vite dans le monde. Des étoiles filantes.

Denis ne se souvint d’aucun rêve de cette nuit-là. Et il put dormir un peu, grâce à la cire des oreilles.

Ils commencèrent les leçons. Elle apprenait bien. Elle était très gaie, très décidée. Elle écoutait Denis qui la caressait, répétait sans erreur. Denis était un très bon pédagogue de Louvre. Puis, elle fut fatiguée. Ils parlèrent. Denis voulut qu’elle parlât de la mort. « Ma tante, as-tu déjà tué des enfants ? » « Oui, Denis, j’ai tué des enfants. Enfin, ils étaient comme Jon ou Roland, grands. Tu ne connais pas Jon et Roland, c’est vrai. Mais, ces deux garçons-là, des Jean, pourraient déjà être pères, je pense. Des enfants presque hommes. Ceux que j’ai tués avaient abusé d’une jeune fille. Ils lui avaient fait très mal. J’ai vu ça, et après aussi, j’ai compris, j’ai senti qu’ils avaient mis de leur semence dans son corps. Son pauvre corps qu’ils avaient coupé, en plusieurs endroits et brulé de feu. J’ai tué ces deux enfants, Denis, c’est vrai. Vite. A pleines dents. Je ne pouvais pas faire autrement. Ce sont les seuls. C’est peu. Je vis depuis vraiment longtemps. J’ai tué des femmes aussi. Et beaucoup d’hommes, tu le sais. Des soldats, surtout des soldats forcément. Mais aussi des magistrats. J’ai tué de ceux que vous appelez prêtres, Denis. Tu sais bien que je suis un monstre, mon neveu. Comme disent ces gens. Mais nous nous aimons. Tu es un de mes neveux de musique. Même si c’est la pensée qui est maintenant ta vie. Et plus la musique. » « La Louvre, je continue à penser beaucoup à la musique, même si je ne chante vraiment plus souvent. Et ma fille… ». Parler des meurtres avait assombri La Louvre. Elle ajouta : « Tu sais, Denis, avec Diego, on se lèche au visage ». « Alors, La Louvre, cet enfant est comme ton fils ? » « Non, non, j’ai tué pour lui. Mais j’ai tué aussi pour Louise, je peux tuer pour toi, Denis….. ». Denis trouva finalement qu’il avait eu tort de mener sa tante vers ces régions-là de sa tête. Il lui proposa de se restaurer : elle en chasse et lui à l’auberge. « Et je ramènerai des choses pour le soir, comme dans notre dernière rencontre. Es-tu d’accord ? » « Oh, oui. Avec du vin. Et nous chanterons ». « Denis resta un peu ébahi de cette assertion, mais il ne dit rien. Elle paraissait fort décidée; tout autant que dans ses premiers essais de lecture : « Lou-vre; tu as écrit mon nom, avec les signes noirs ! Et je les lis, Lou-vre; Oh Denis, c’est magnifique ». Il se voyait dans le bois, de nuit, transi, en train d’essayer de suivre La Louvre dans de petites chansons ou de grands éclats sonores. Ils sortirent en se souriant.

Quand ils se retrouvèrent, ils mangèrent, surtout Denis et burent, surtout Denis. Denis fut finalement un peu saoul et ne sut se souvenir, après coup, comment il était parti à s’égarer vers des idées qu’il avait échangé avec Carreau-Couteau concernant les chèvre-pieds. Quand La Louvre l’entendit dire : nous tirerons une race vigoureuse, intelligente, infatigable et véloce dont nous ferons d’excellents domestiques de ces chèvre-pieds-là, elle sursauta, regarda son Denis aviné et souffla un grand coup dans sa direction, en lui disant juste après : « Denis, que dis-tu là, avec les chèvre-pieds ?  Ils ont tous disparu de notre monde (583, 584, 585).

Tu vas, toi, les faire revenir dans notre monde magnifique ? Mais, aussi, tu dis que tu les veux pour domestiques ? Serviteurs ? Ce que tu dis, je ne peux le comprendre ». Denis fit quelques gestes maladroits, comme de dénégation, mais elle continua : « Je crois bien t’avoir entendu me dire que tu voulais – pour les hommes – quelque chose comme ce que nous faisons avec les Jean. Nous nous aidons. Nous faisons les choses, tous ensemble. Bien sûr, moi, je n’ai pas de main. Mais, j’ai mon flair et mes oreilles et mon expérience. Diego a une mauvaise jambe, mais il a sa finesse. Paul connait si bien les chevaux. Nous mettons tout cela en commun. D’accord, les garçons donnent les tissus de peau à laver à Toinette, le linge, c’est ça, le mot était sorti de ma tête, le linge, je me souviens maintenant. Mais ce n’est pas notre servante. Jon et Simon gardent souvent ses enfants. Ou bien, si elle veut, nous donnons de l’argent ou, quand les garçons le peuvent, ils vont à la ville pour elle. Denis, je ne comprends pas tes histoires de serviteurs. Tu ne m’as pas dit ça. Et, en plus, avec ces braves chèvre-pieds disparus, que tu ferais – toi – comme renaître. Denis, viens, allons chanter, je suis étonnée de toi…. ». Tout étonné lui-même de s’être laissé aller à de tels propos devant sa tante et tout honteux tout autant, il essayait de reprendre pied, mais le côté chèvre de La Louvre, son côté irrémédiablement entêté, reprenait le dessus. « Denis, allons-y, allons ! » Denis s’enveloppa dans son manteau, se coiffa d’une longue écharpe qu’il s’enroula bien fort autour du crâne, à l’orientale, et ouvrit la porte sans tituber – il n’en était pas là – mais en baissant la tête comme un gamin pris sur le fait. La bêtise, il l’avait dite. Voilà tout. Ils n’allèrent pas loin. La nuit était claire de lune et belle d’étoiles nombreuses. Oui, piquée d’étoiles. Sans nuages. La Louvre gambadait, flairant, et finit par choisir, près d’un grand frêne, un petit coin un peu abrité. Pour elle. Mais Denis avait froid. Elle commença. C’était facile. Denis sut qu’il fallait reprendre avec elle. Puis, se mettre en canon. C’était facile. Et il y arrivait bien mieux qu’il n’aurait pu l’imaginer. Surtout en étant un peu saoul. Elle fit un signe de tête et ça changeait de tonalité. Ce n’était plus tout à fait la chanson, les paroles n’y étaient plus, mais c’était toujours le morceau initial, maintenant en modulation. Il réussit cela aussi. Il voyait qu’elle était satisfaite. Il ne sentait plus le froid. Son voix s’ouvrait, il le sentait bien, avec son air qui passait vraiment facilement tout d’un coup. Il n’y croyait pas. Elle avançait, avançait; c’était beau. Elle finit tout de même par dire : « Denis, monte ! Monte ! ». Et il réussit encore, après qu’ils soient repartis un peu en arrière et eurent repris ensemble. Il n’avait vraiment plus froid. Il voyait que sa tante était très contente de lui. Il lui avait dit ne plus chanter souvent, elle ne n’attendait donc sans doute pas à ce que les choses aillent comme elles allaient. Ils chantèrent encore. Et cela alla bien. Vraiment. La joie était avec eux, par le chant. Puis, Denis fut fatigué. « Denis, tu es fatigué, je crois. J’entends ». « Oui, La Louvre, ma voix perd de sa force ». « Alors, je vais chanter, moi. Toute seule. Un peu de musique naturelle, comme dit Charles. Je sais que pour toi, c’est un peu, oui, difficile, c’est ça ? » « Oui, je suis trop habitué à la musique des hommes, ma tante ». « Écoute, la nuit est très belle. Et cette musique est de nuit. Je l’ai composé en allant voir Gian Francesco. Ils ne lui feront pas de mal ? «  « Non, non, ma tante, ils ont acheté le tableau. C’est tout ce qu’ils voulaient, ton portrait ». « Tu vas voir, elle sera facile à écouter pour toi, ma musique de cette nuit. Je crois que tu peux l’apprécier. Tu me diras ». Et immédiatement, la voilà qui part. C’était une musique de nuit, mais il y a avait tout de même de oiseaux de jour dedans. Il y avait du noir. Il y avait du jaune de lune. La Louvre se mit à chanter un motif de merle, cela Denis l’entendait très facilement. C’était comme sans transformation, sans digestion. En faisant sa musique, elle se déplaçait aussi. Puis s’arrêtait et faisait un pas de côté. Et elle reprenait, ainsi que font les merles, qui lancent leurs chants, au point du jour, comme en hommage au soleil. Un motif, un silence, le même motif encore, mais avec une ornementation. Et ainsi de suite. Elle s’arrêtait, faisait son pas, rebondissait avec sa voix sur la nouvelle ornementation et repartait. Mais, ce n’était pas tout. Ce que Denis sentit être du jaune était très profond et brillant en même temps. Elle venta de la gueule, comme un long rot doux, et s’ébroua. Elle se cabra un peu en émettant des sons de loup, puis murmura aussi des sortes de crachouillis de gorge très bizarres, des râles un peu diphoniques et toujours très musicaux. Rien n’était très large dans cette chanson de nuit. Le volume sonore, dont Denis savait qu’il pouvait être très de grande ampleur, restait plutôt bas. À certains moments, le débit était très vif et les débats entre les sons très intenses. Cela allait vite, puis se calmait. Elle sauta, émit encore quelque chose comme des gémissements. S’obligea à un grand silence, pour elle même. Resta sans bouger. Et puis, ce fut fini quand elle dit enfin : « Ah, mon neveu, j’ai pu faire comme je voulais. As-tu entendu ce chant de nuit avec plaisir ? ». Denis ne répondit d’abord rien, hochant de la tête comme un demeuré, puis se ressaisit : « Oh, La Louvre, c’était très beau, très réussi; et puis, je ne me souvenais pas que tu danses ainsi ». « Que je danse ? » « Mais oui, quand tu chantes, ta pantomime, tes mouvements, tes pas ». « Ah ? Je ne sais pas. C’est avec la musique. Pour moi, ce n’est pas danse. Tu dis que je bouge ? » « Mais oui, voyons ! » Et il lui expliqua: le motif du merle, puis le silence, avec le pas. Puis l’ornementation nouvelle. Et ainsi de suite. « Denis, c’est juste mon chant. Les oiseaux des beaux rivages, eux, oui, ils dansent au dessus de l’eau, puis reviennent avec grâce sur le sable et s’agitent encore. Mais moi, tu dis ? Dans le chant ? » « Bien sûr, ma tante ! ». Denis comprit qu’insister ne servait à rien. Elle était absolument à l’intérieur de sa musique quand elle la produisait. Et ce qu’elle chantait la faisait se mouvoir, voilà tout. Il fallait le comprendre ainsi. « Ma tante, je sens peut-être enfin combien ta musique est tienne. Peu d’humains, il me semble, peuvent ressentir tout ce qui passe en toi, tout se qui se passe, aussi, en toi. Mais aujourd’hui, parce que j’avais chanté avec toi avant, j’ai eu l’impression que, eh bien, j’ai réussi à ouvrir mes méninges. Et mon plaisir s’est installé avec aisance dans la nuit. Et, aussi, je n’ai plus du tout froid ». « Ah, Denis, je suis très contente. C’est très bien. C’est très bien. Rentrons. Dormons ». Et ils rentrèrent et dormirent.

Le rêve de Denis ressemble fort à un cauchemar parce qu’il est accusé – face à trois juges – d’avoir encore fait paraître des horreurs dans cette Encyclopédenis. « Tout cela finira mal, accusé ». Il sent bien qu’ils voudraient le faire disparaître une bonne fois pour toute. Et rapidement. Ceux qui instruisent son affaire ne cherchent – c’est vraiment l’assurance qu’il a – qu’à constituer un dossier à charge. Ce qu’ils veulent, c’est : preuves de culpabilité et preuves de culpabilité encore. Ils parlent aussi d’instruction. « Où est donc l’instruction que vous prônez, accusé, dans cet… cet ouvrage, cette Encyclopédenis ? » Il reste coi. Ils sourient, satisfaits, se regardant avec considération. Denis, le polymathe et polygraphe, Denis le logographe, semble réduit au mutisme devant eux. Les juges sont très, très satisfaits. Mais ce n’est pas assez pour le plus petit et le plus vieux des trois. « Accusé, qu’est-ce donc que cet article, entre l’entrée « Louvoyer » et l’entrée « Lumière », de votre soi-disant dictionnaire raisonné ? Qu’est-ce vraiment que ça ? Je lis : ‘Louvre – substantif femelle’, oui c’est bien femelle qui est écrit ». Il se tourne vers ses collègues et prend un air de consternation amusée. Puis, il reprend : «’Louvre – substantif femelle’ : ma tante’. Accusé, cet article de votre Encyclopédenis se résume à ces deux seuls mots: ‘ma’ et ‘tante’ ? Qu’est-ce à dire ? » Denis est atterré. Il ne dirait rien de sa toison, de sa musique, de ses vols et de sa forme feuille, de sa magnifique voix de contre-alto ? Non…. ? Il reste là, la tête basse, toujours à ne rien dire aux juges qui le regardent avec effroi et mépris tout à la fois. Qui s’impatientent. Mais, finalement, au silence pesant fait suite une autre question : « qui a signé cet article ? » Pour désigner le signataire, une seule indication : DRDG. « Qu’est-ce encore que cela ? DRDG ? Accusé, répondez ! » Denis sait bien ce que ça veut dire. Forcément. C’est lui, l’auteur de cet article. « Eh bien, mes juges, mes très honorables juges, cela, c’est : Denis Roi du Gâteau, c’est moi…. ». Il y a presque de l’affolement dans le regard des trois juges. Comment cet homme peut-il être à ce point sacrilège. Comment peut-il se qualifier de roi ? « Le DRDG, c’est moi, mes juges». « Roi du gâteau ? ». Il essaie d’expliquer l’Épiphanie, les amis. Oui, il tire les rois avec des amis, comme tant de gens et… « Mais, qu’est-ce cela vient faire dans votre Encyclopédenis » hurle un des juges. Ils se concertent à voix basse. Puis, l’un d’eux, le rougeaud, envoie vers la porte, bien fort : « gardes, remmenez cet homme dans son cachot. Nous continuerons plus tard ». Les gardes arrivent. Mais ils se parlent encore et l’un d’eux, avant que les gardes ne s’emparent de l’accusé, dit d’un ton qui ne laisse aucun doute : « Mais il devient parfaitement gâteux ou fou. Dangereusement fou ». Denis comprend, dans le rêve, que ce juge pense : il mérite la mort dont il a été question à son sujet. Ce même juge se lève furieux – c’est comme un saut – et assène à Denis : « Comment pouvez-vous ? … ». Avant qu’il ait fini, comme s’il avait saisi le sens de l’entière question, Denis répond, appuyant sur chaque syllabe et reprenant presque mot pour mot l’explication précédente : «  Mais c’est ainsi. L’an dernier, à l’Épiphanie, les amis ont dit: ‘Denis, tu es roi du gâteau’. La fève a été pour moi. J’ai été couronné roi du jour, de cette journée et du gâteau et donc, j’ai dû écrire cet article ce même jour, Votre Honneur. C’est simple ». « Accusé, en plus de blasphémer, de mésuser du nom du roi, vous venez nous parler – une fois encore – d’article, Vous rendez vous compte ? Vous voyez bien que ce supposé article, je vous prie de prendre cela vraiment en considération, et je l’ai – qui plus est – déjà dit, ne comporte que deux mots. Qu’est-ce que cela ? » Denis ne peut aller plus loin. Le danger est trop grand. « Je ne comprends pas. Ils se sont trompés au moment de composer ce texte. Il ne peut y avoir d’autres explication qu’une erreur des typographes et de l’imprimeur, tout à la fois ». « Et vous n’avez pas apporté de corrections ? ». Denis redevient muet. Il est fatigué. Il se dit qu’il mérite cette mort qu’on lui promet. Cette fois, un des juges, excédé, fait un geste de la main pour dire aux gardes qu’enfin, ils peuvent procéder. Et, juste alors, le cauchemar s’interrompt. Denis se réveille, en sueur, épuisé. Il entend à travers la cire de ses oreilles sa tante qui ronfle tranquillement. C’est réconfortant. Mais, très vite, il voit passer devant ses yeux une jeune femme, au front orné d’une perle, qui reste d’abord sans rien dire puis évoque une pénitence (586).

Elle est assise. Elle le soupçonne. Elle est en train de lui dire qu’il faudrait qu’il y songe, très sérieusement, à cette pénitence. « Change ton comportement, Denis. Décide enfin de ne plus pécher ainsi sans cesse ». Puis, cette image-ci s’écarte, comme pivotant sur elle-même pour laisser place à celle d’une vieille femme en guenille – tout l’inverse de l’image qui était là, devant ses yeux, juste l’instant d’avant – qui vient de se flageller (587).

Comme si elle se tenait devant lui pour bien montrer ce qu’il lui reste à faire. Ses yeux sont comme à dire : « à toi maintenant ». Mais il reprend ses esprits. Bien sûr, l’Épiphanie, l’Épiphanie, cette fête de la lumière. Oh, comme cela lui pèse, cette célébration, ce messie qui reçoit la visite des rois, cette adoration (588).

Il pense aux Saturnales, à l’inversion des rôles, quand tourne le rapport des maîtres et des esclaves. Il voit Friedrich Melchior en roi de Perse. Ils ont tiré les rois avec d’autres amis, bien sûr. Cela se fait. Mais ça pèse tant à Denis maintenant, ce moment-là, chaque année. Il ne voit vraiment plus que la tyrannie au travers. Alors, un peu d’ironie, n’est-ce pas, mes honorables juges…un peu d’adorable ironie. Il voit Friedrich sous les traits de plusieurs Melchior adorant un Jésus tout neuf et lui offrant l’or. Lui offrant beaucoup d’or. Un Melchior, un autre, et encore un, et encore un, et encore un ! Oh, mon ami, que tu es changeant ! Mais, tout de même, que cela cesse donc ! (589-592) Ah, Jésus et la royauté, quel concentré ! La grande respiration de sa tante le berce finalement et il repart dans le sommeil. La peur ne revient pas.

Le rêve de La Louvre est un peu une récompense, dans ce début d’hiver. Elle retrouve des paysages aimés, des régions parcourues, des eaux qu’elle a longées dans des montagnes qui lui sont chères (593). Un lac (594), du vent dans son nez (595), un beau parc bien agréable (596), mais dans lequel il faut, maintenant, rester un moment à se cacher – là, dans ce buisson – parce des humains s’y attardent, un guet de chasse derrière un autre buisson : le gros rat de ce jour était fort malin ! (597)

Au matin, elle est très reposée. Elle est réveillée avant Denis. Elle le regarde un peu dormir, mais s’impatiente et va lui lécher la main qui dépasse de la couverture. Denis sort de sa nuit, la voit le regarder. Il rit. Elle rit aussi, puissamment. Il la cajole. « Ah, ma tante ! ». Denis s’est levé. Il parle maintenant du danger. Il dit à La Louvre : « Tu n’iras pas, ma tante ! Dis-moi que tu n’iras pas !» Elle le regarde un peu sévèrement. Pourquoi est-elle aussi têtue ? Il éclate soudain en sanglots. Elle comprend qu’il croit vraiment à ce danger. Les larmes d’un enfant, elle les accepte. Les larmes d’un homme, elle trouve cela un peu ridicule. Mais elle sait aussi que c’est l’amour de Denis qui sort ainsi un peu de son corps. Les humains font ça. « Denis, je n’irai pas. Je te promets, mon neveu ». Elle a autre chose en tête : « Je voulais te dire encore : les chèvre-pieds, ça ne va pas. Et puis, écoute, je crois bien que je peux te dire ça : les Jean, mes compagnons, ils sont frères, mais pas de semence, non. Pas frères de semence et de matrice, non. Ils sont frères comme nés d’un même sentiment. En commun, à leur début, ils ont un grand cœur. Un cœur ensemble. Je les aime. Je vais aller chasser et je reviens. Et on parle ». Denis s’essuie les yeux avec une de ses manches de robe de chambre. « Ah oui, je suis bien d’accord avec toi. Tu reviens et on parle ». Il la fait sortir. Il la voit bondir, comme courir déjà, cette fantastique tante. Il pense à elle. Seulement à elle. Au danger. À la nuit étoilée en musique, à ses équations rythmiques, à sa pantomime, à l’effet tumultueux qu’a produit en lui sa musique personnelle, enfin. Tant de temps pour comprendre ça. Il pense à la fraternité. Avec le dictionnaire raisonné, il y a un peu de la fraternité dont parle La Louvre. C’est ça: plus de cent cinquante personnes, unies dans cette tâche et le danger aussi. Il pense à Louis, qui a tant contribué. Il pense à Théodore, à Théophile, à Ferdinand, Philippe-Antoine, Antoine-Noé, Élie, Étienne-Jean, Jean-Baptiste. Il pense à Michał et Charles Benjamin encore. Mais c’est vrai, ce n’est pas la fraternité des Jean. C’est vrai, La Louvre, nous sommes des bourgeois. Tu as bien su me le dire. Les serviteurs…. Ah, certes, nous ne voulons pas d’esclaves. Mais des serviteurs, nous ne disons pas non. Et tout ce que nous pensons, nous le pensons comme si nous étions seuls ici, dans ce monde dont tu dis si facilement qu’il est magnifique. Très vite, la musique revient. C’est une villanelle qu’elle lui avait appris, quand il était vraiment petit, avec des oiseaux dedans. Il sait la fredonner : ‘Madonna di coucagna, – Porta tagio, No couc’en rossignol et un civettone, – Che sona col tambouro, una canzone – Se voy sentir movieni a lo balcone – oit oit chiu chiu rrrrrr cococ cu pon pon ». Il veut travailler en l’attendant, mais c’est la musique qui revient. La sienne assurément. Il y avait bien comme une trigonométrie naturelle et secrète, spécifique à son chant de Louvre, dans cette nuit, avec sa grande habileté, son grand art. Cela mêlait tant de choses à quoi on ne s’attendait pas, avec des rythmes bien plus qu’étonnants, superbement extravagants. Il y avait aussi une forme de chatoiement. Et il pense, de nouveau, qu’il a, enfin, pu saisir tant de choses à la fois. Il pense à ce qu’il a pu dire du chant des Barbares que serait trop simple pour ses contemporains. Mais qu’ai-je parlé de Barbares ? Et moi, ne suis-je pas un Barbare pour les quarts de tons de ma tante ! Pour ses silences fruités. Quel plaisir ! Oui, je percevais des rapports, mais autre chose aussi. C’est ça, ce discernement – oui, appelons-le discernement – proportionné à la multitude des rapports qu’elle sait créer. Il avait pu goûter la chose, dans la nuit, grâce à ce soudain discernement. Est-ce que l’air était comme favorable ? Tout cela reste tout de même assez mystérieux. Il pense aller à l’auberge. Mais finalement, il décide qu’il n’ira pas. Il n’a pas faim. Il la voit prise. Combien en tuera-t-elle encore ? Il se souvient avoir écrit quelque chose comme : c’est la présence de l’homme qui rend l’existence des être intéressantes; ou à peu près. S’il racontait ça à La Louvre, il est bien certain qu’elle lui dirait : « Denis, ça ne va pas. Et les oiseaux ? Et le chèvrefeuille, mon neveu ? Non, ça ne va pas ». Il est à sa table. La plume pend au bout de son bras. Il se voit en automate. Il est devenu un petit chien savant. On l’a posé sur une table. Il tient sur ses pattes arrière et les deux charmants enfants qui sont ses maîtres lui parlent. Le garçon joue de la vielle et la fillette chantera bientôt. Il sait bien que les prénoms de ces deux-là sont Angélique et Abel. Oh oui, il le sait. « Chantons, gentil petit Denis chien; chantons ! (598) »

Mais Denis chien se met à leur dire : « Je ne crois pas que la musique m’ait jamais procuré une pareille ivresse. Imaginez, chers maîtres, chers amis, un instrument immense par la variété des tons, qui a toutes sortes de caractères. Tantôt grand, noble et majestueux, un moment très doux, pathétique et tendre; faisant succéder avec un art incompréhensible, la délicatesse à la force, la gaieté à la mélancolie ». Parle-t-il du pantaleone ? Parle-t-il de sa tante comme d’un instrument ? Mais Denis chien a-t-il donc une tante, lui qui est un automate ? Une tante qui serait Louvre ? La jeune fille caresse Denis chien, l’automate sur la commode. « Que dis-tu donc ? Allons, arrête cela. En voilà des façons ! Chante avec moi, petit Denis chien, si aimable Denis chien ». Elle a un rire léger, très gai et flûté et rassurant. Elle chante. Poussé par l’élan de la jeune fille et sa caresse sur sa minuscule tête, il se met à chanter, ce Denis chien. Mais, vite, il s’interrompt et regarde Abel qui le regarde, en continuant à jouer de sa vielle. Il l’interpelle : « Abel ! Tu sais, j’ai eu l’idée d’un orgue à la mode tudesque. Il y a un cylindre et la musique joue par elle-même. Tu pourrais la noter toi-même; c’est ça, noter la musique sur ce cylindre. Et en tournant la manivelle de cet orgue, oui, pas celle de ta vielle, tu aurais une belle-belle musique à écouter, Abel. Tu serais un compositeur à la mode tudesque. Et même, mon cher maître et ami, il te serait possible – te rends tu compte – de prêter l’orgue à la mode tudesque dont j’ai l’idée à ton petit cousin qui ne sait ni le a ni le b en musique. Et je t’assure qu’il saurait en tirer quelque chose qui vaille. De la musique, pour sûr. Oui, oui, sache-le. Tu serais peut-être même très content de ses aboutissements. ». Les deux enfants se regardent, un peu interloqués, se mettent à rire. Et Angélique parle de nouveau à Denis chien : Oh, qu’as-tu donc aujourd’hui ? Que de bavardages ! Allez, chante avec moi, petit Denis chien, si aimable Denis chien ». Denis ne peut que se plier à l’ordre et à la décision de sa maîtresse. Ils chantent. Pourtant, voilà qu’au bout du second refrain, il est redevenu pleinement être de chair. Être de chair, mais toujours chien. Oh, ma tête ! Ce n’est pas une plume qui pend au bout de son bras, mais une baguette qui tient sur son épaule. Et il doit danser. Chien savant, chien dansant. Pantomimes d’un chien de village. Denis de village. Le maître est lui aussi vielleux, comme l’enfant sage. Et celui qui chante, c’est le garçonnet qui l’assiste pour chaque petit spectacle. Denis aboie, sait moduler dans ses aboiements (599).

Applaudissements. Lui seul est capable d’entendre qu’il dit, dans ces aboiements, qu’il existe quantités de monstres différents : des monstres d’yeux, d’oreilles, des monstres par superfétation, des monstres par défaut, des monstres d’imagination, d’estomac, de mémoire. Tant et tant d’autres. Et que sa tante est assurément un monstre. En ressassement, en ressassement. Rires et applaudissements. Il sait aussi se mettre sur les pattes avant. Et tenir longtemps. Denis chien, tu aboies encore doucement, vers le maître cette fois, avec aussi quelques drôles et doux geignements : « Tu vois maître, je suis un bon chien-pieds. Nous sommes acclamés. Je n’y suis pas pour rien, c’est assuré. Je suis ton brave esclave, Denis chien-pieds, Denis chien-pattes ». L’enfant fait passer le chapeau que vient de lui tendre le maître. Quelques pièces sont lancées. Une bonne journée. Denis n’arrive pas à travailler. Il reste toujours avec cette plume au bout du bras. Quel oiseau je fais. Monoplume, ‘unifeather’. ‘Unicorn’ – au moins – a de la fantaisie, a de la méchanceté, même. Unifeather, feather-brained, cervelle d’oiseau, tête de linotte. Oh, ma tante, tes oiseaux ! Denis serait prêt à se déprécier tout à fait dans l’instant. Je vis d’une vie imitative qui n’est pas la mienne, je me plie sans cesse à l’allure des autres. Je suis vraiment, plutôt, comme un chien qu’on apprend à marcher sur deux pattes. Et je sais le faire, même. Bien, même. Vois-tu, ma tante: une démarche tantôt originale et tantôt gauche. Le vieux vielleux est content de moi. Il ne me bat pas. Je suis son brave esclave. Pourquoi n’ai-je pas persévéré dans la musique ? Angélique a de la fougue, elle, même si Charles dit qu’elle se laisse entraîner par cette fougue et ne tient pas la mesure. Mais il entend soudain le butor. Tout de suite, tout va mieux. Il est immédiatement dans le bonheur. « Ah, la voilà ! » Il laisse tomber sa plume au sol et sort précipitamment sans se couvrir. Il fait maintenant vraiment froid. « Où es-tu, cher butor ? ». Elle saute élégamment sur le chemin, d’un endroit que son regard n’avait pas balayé. Elle le pousse un peu au ventre. Ils rentrent dans la chaumière. « Tu as bien travaillé ? » « Non, ma tante, j’ai rêvassé. Je me suis complu dans ma médiocrité. Un petit garçon capricieux, capable de se compisser et de crier au malheur ». Il rit. « Et toi ? Cette chasse ? » « Excellente et intéressante. Un renard fameusement rusé qui m’a fait beaucoup courir. Un instant, j’ai cru l’avoir perdu. Il pensait que j’avais abandonné la partie ! J’ai aimé cette chasse. Il avait du talent. Une bonne chair, Denis ». Ils se mettent devant le feu. Il l’observe regarder le feu. Avec méfiance, comme toujours. Denis sent bien que La Louvre a envie de parler, mais c’est lui qui lance la conversation, de façon trop catégorique, il le sent immédiatement : « La Louvre, il m’arrive de te considérer comme une chimère ». Il voudrait continuer, vite argumenter, donner sa position, dire d’autres choses associées à celle-là, mais notre bête le coupe immédiatement : « Denis, que dis-tu, Chimère était un être terrible et impitoyable. Et il ne parlait ni ne chantait ». Denis regarde La Louvre : « Tu as rencontré une chimère, toi-même ? » « Non, c’est Chiron qui m’en a parlé ». Denis baisse la tête : « Chiron. C’est vrai, La Louvre, que tu m’as déjà tant parlé de Chiron ». «Bien sûr, Denis, Chiron, je l’ai aimé. Tu le sais. Comme mon cher Cerf à pattes de cigogne. Autant, je dirais, mais très différemment. Chiron avait tous les talents. Il était aussi d’un corps très agréable ». Denis était perdu. « La Louvre, quand je dis une chimère, ce n’est pas ainsi que je l’entends ». « Ah ? » « Nous disons cela – en ces jours – pour signifier que tu serais, disons, comme un fantôme, une imagination, une pensée ou encore quelque chose, quelqu’un, qui serait juste sorti de quelque esprit ». « Mais, Denis, tu sais bien que j’existe. Tu le sais depuis que tu es enfant. Tu sais que je suis vieille-vieille ! Nous avons tant chanté ensemble ! Et maintenant, tu m’apprends à lire. Quelle merveille ! Je te remercie de m’avoir convaincue ». « Bien sûr, ma tante. Je dis juste qu’il m’arrive de penser que tu es un être de rêve et rien d’autre. Je te pense ainsi, voilà tout; je ne dis rien d’autre ». La Louvre restait songeuse. « Ne sois pas fâchée, La Louvre, c’est juste de la pensée. Viens que je te caresse, ma belle tante ». Elle se rapproche de lui pour se faire caresser, en disant encore : « Denis, pour moi, Chimère était un être mâle. Je n’ai jamais entendu dire qu’il ait eu de compagne. Mon neveu, c’était un être d’une incroyable puissance quand on était près de lui, mais il n’était pas très mobile : pattes de lion et pattes de chèvre. Il ne pouvait pas facilement faire de ses pattes des alliées. Il n’avait que peu de désirs; peut-être même un seul, il me semble: dévorer. Oui, mon cher Chiron m’avait parlé de l’effroyable Chimère (600).

Je crois aussi que c’était un être cruel. Mais peut-être ai-je oublié bien des choses  ». C’est ainsi qu’elle voit Chimère alors. Oui. Et qu’elle en parle. Elle ne parle pas de Bellérophon ni de Pégase, et ils en viennent alors, forcément, à parler de la cruauté. Denis dit la cruauté de la religion. De ses dispositions perverses. De la terreur qu’elle est en mesure d’exercer sur quantité de gens. Il se met à dire, par comparaison, du bien des dieux antiques. Il parle de bonhommie, de doux mélanges. Il considère que tout était beaucoup plus facile. « Ils connaissaient les plaisirs de l’amour. Les valorisaient ». Il voit La Louvre étonnée. « Denis, mais Marsyas ? Crois-tu que ce grand Apollon était un être comme tu dis, ‘plein de bonhommie’ ? C’est lui-même qui a écorché ce bon Marsyas. Et Midas, qui avait soutenu Marsyas dans sa musique, a été affublé d’oreilles d’âne (601).

Ce que, moi, je trouve très bien. Sache-le. Mais, alors, en ces temps-là, beaucoup le trouvaient ridicule et le moquaient. Non, je ne te suis pas dans la bonhommie. Non. Ce que je comprends que tu mets dans ce mot. Et je ne te parle là que de cet Apollon. Mais d’autres….». Elle laisse sa phrase en suspens. S’étant porté vers la religion dont Denis savait que La Louvre se méfiait elle aussi, détestait elle aussi – il pensait fermement qu’elle avait très largement contribué à son refus de l’idée même de dieu – il se prit à en parler, justement. De ce Dieu d’aujourd’hui. Celui qui le séparait si fort de son frère et de tant d’autres gens. Mais La Louvre, encore une fois dans cette journée, l’étonna énormément par ses propos. Elle se trouvait en train de dire que Denis l’avait sans doute mal comprise depuis longtemps. Il l’entendait lui dire : « Non, non, Dieu existe ». Elle insistait : « Il a tout pris pour lui. Il veut être le seul à être adoré. Il veut le monde pour lui seul. Posséder, posséder ! Les magnifiques oisanges sont ses esclaves. C’est un être mauvais, voilà tout. Il faudrait le réduire en miettes. Mais il est d’une telle habileté ». Denis lui fait répéter : « ma tante, j’ai toujours cru que, comme moi, tu pensais que Dieu était une invention des hommes ». « Mais, Denis, peut-être ! Cela, je ne sais pas. Je te dis juste qu’invention des hommes ou pas, Dieu existe. Je connais les oisanges. Leurs chants sont au dessus de tout. Aussi magnifiques que ceux des oiseaux, sans doute. Et Dieu est leur maître. Cela est certain ». Denis se tait, consterné. La Louvre étonne infiniment Denis. Et Denis étonne infiniment La Louvre. Ils se connaissent tant et si peu, à la fois. Elle ne veut pas rester ainsi, dans cet étonnement épais et malcommode. Elle aime tant Denis. « Mon neveu, je vais te raconter une sorte de petite histoire. Quelque chose que j’ai vu aujourd’hui. Tu sais, la neige est là, en certains endroits. Pas ici, ça n’est pas resté. Pas dans ma chasse non plus. Mais je l’ai vu, depuis le dessus de la colline, sur d’autres terres proches et aux sols plus froids sans doute, sur l’autre versant. Il fait froid, oui. Pour les oiseaux, aussi. Ce que j’ai vu, c’est cela. Il y avait un merle qui criait un peu, qui s’agitait au sol. Il allait, venait. Son noir dans la neige. Je voyais d’un peu loin. Je ne comprenais pas. J’ai pensé à un oiseau qui lui cherchait noise, comme font les pies. Mais, il n’y avait aucune pie et ce n’est pas la saison des œufs. Alors, je ne comprenais pas. Et puis, enfin, j’ai vu. Dans la neige, il y avait la merlette. Sa merlette, je pense bien. Et elle ne bougeait pas, Denis. Elle était sur le flanc. Oh, le merle allait et venait, s’approchait d’elle – j’avais enfin vu ça – et semblait si triste, mon cher ». Elle lève le museau et regarde Denis. Elle reprend : « Il a continué ainsi. Comme perdu. Cette merlette lui avait sans doute donné de beaux enfants. Souvent. C’est un merle, Denis. La douleur de la perte est aussi chez les merles. Ils la disent. Ils le peuvent. Nous parlions des merles ensemble, à cause des motifs merle dans mon morceau de nuit. Oui. Je n’ai pas mis de malheur de merle dans cette composition. Mais cela existe aussi. J’ai déjà vu et entendu ça. Et je l’ai revu et entendu aujourd’hui, après ma chasse. Dans le froid. C’était un peu loin de moi. La neige était là-bas (602).

Mais j’ai pu saisir et comprendre, finalement. Et je suis partie. Je ne sais pas la suite de ses lamentations ». Denis proposa de dormir. « Oui. Et demain, il me faut rencontrer les Jean. Il me faut savoir. Je te quitterai. Et je reviendrai. Nous continuerons tes bonnes leçons. Quelle chance de t’avoir, Denis, comme neveu et comme humain dans ma vie, aussi. Je suis aimée ».

Au matin, La Louvre quitta Denis qui quitta la chaumière. Il n’avait pas le goût de rester. Il retournait vers la capitale. Il voulait revoir le tableau, à la porte Saint Denis. Le portrait de sa tante. Il ne pensait que peu. Se trouvait la tête vide, dans le coche. C’était si rare qu’il s’en rendait évidemment compte facilement. Il alla ici et là dans la ville (603), rencontrant des gens pour le dictionnaire, dans des lieux où ils exerçaient. Il devait voir ces juges-ci (604). Il alla visiter aussi des médecins, pour des articles revus (605).

Il put enfin retourner voir le tableau. La foule était bien moins dense. Mais il entendait toujours des propos de toutes sortes autour de lui. Juste devant le tableau, une femme discutait avec une autre : « ce serait un homme transformé en bête par cause de ses terribles péchés. Que Dieu nous garde de telles infamies ! Que Dieu nous guérisse de la malice ». L’une se prosterne. L’autre se signe. « Quel malheur, cette bête parait si douce et elle est si féroce. Quelle confusion. Le Malin est si puissant. Quel regard ! Et il se dit qu’elle parle. Les loups s’étaient calmés depuis quelque temps et nous voilà avec cette bête-là. Ce danger. Que Dieu nous protège ». D’autres parlaient plus techniquement. C’était comme des questions de chasse. Mais tout n’est pas très facile à saisir. Ils sont de dos. Lui est soudain avec ‘tota simul’. C’est ça : réussir à attraper d’un coup et, pourquoi pas, à tout dire d’un coup de ce qu’on vient juste de percevoir. Aboutir, en un seul jet synthétique, à rendre compte de cette perception, juste dans le temps qui suit. Il voudrait pouvoir faire ça, mais les mots, il faut les destiner à quelqu’un. Si c’est à soi-même qu’on le dit, à quoi bon. Il voudrait le dire à Sophie. « Le portrait de ma tante, ma chère ! ». Impossible, évidemment. Le grand secret. Il pense à ce qu’on lui avait dit de l’éternité, quand il était enfant. ‘Tota simul’ : encore les Jésuites, encore les Jésuites. Il regarde le tableau sous l’auvent. Il avait été persuadé, la dernière fois, qu’en un seul instant, il pourrait saisir tout. Mais il n’a pas vu la forme feuille, quand le petit Joseph était là. Maintenant oui. Maintenant aussi parce qu’elle lui a dit: ‘Ma forme feuille est sur le poêle’. Il sent le tremblement nerveux du sentiment esthétique. Il y a moins de monde. Il est plus tranquille. Son corps peut vibrer. Les fibres. Les cordes vibrantes peuvent résonner vers loin. L’araignée. Sa toile. Il s’en va. Sa tête a repris son activité ordinaire. Ça fonctionne. Ça associe. Ça digère. Ça élimine. Ça classe. Ça peut bien inventer, parfois. Il entend Saint Augustin: encore les Jésuites, encore les Jésuites. Et c’est: ‘Ego cum homo sim, quem doceo ?’ (606, 607) qui vient.

Moi qui ne suis qu’un homme. Il repense aux trois juges du cauchemar. ‘Où est donc l’instruction que vous prônez, accusé, dans cet…’. Saint Augustin et sa…. franchise. Est-ce bien le mot ? Confessions. Ces hommes qui ont pensé avant nous, qui ont tenté avant nous, je les accueille, oui, oui. Il se met à penser à David, à la sympathie, aux cordes, à des tensions identiques. A-t-il lu David dans sa langue ou par la traduction de Mademoiselle de l’Aprècrèe ? Il se le demande: « As are the strings equally wound up »… « As are the strings equally wound up »…Ah, David, ton fumet! Si seulement tu avais, en quelque sorte, raison, avec la sympathie…. Et tous ces autres. Nous sommes dans quelque chose comme un dialogue. Même si… Ah, ma tante, Dieu n’est pas un pur être de langage pour lequel rien ne correspond dans la réalité, selon toi. Il imite sa voix dans sa tête : ‘Les magnifiques oisanges sont ses esclaves’. Et Denis de repartir courir les corrections. Courir vers des amis. Essayer de rencontrer Sophie. Sera-t-elle là ou au loin ?

La Louvre avait promis à Denis. Mais c’était La Louvre. Elle alla en ville. Cette ville même dans laquelle les Jean avaient cessé de vendre leur bon charbon. De toute façon, ils avaient laissé les charbonnières à l’abandon. Elle chassait, pour elle, pour eux. Mais si elle trouvait dans la ville de la nourriture à voler pour eux qui étaient six, pourquoi ne pas la prendre. Elle se dissimulait dans la nuit, savait entrer ici et là, par telle grange, par telle cuisine, plus facile d’accès. Passant sous les portes, sous sa forme feuille. Elle trouva des endroits à viandes (608, 609, 610).

Des endroits à poisson. Elle le dit aux Jean, expliquant où aller. Même si, pour eux, entrer et sortir étaient fort différent de ce qu’elle pratiquait, ils comprirent, se concertèrent. Volèrent. Réussirent. La Louvre ne leur parla pas du petit chat qui avait eu peur de sa présence quand elle avait trouvé le poisson à chaparder (611). Elle ne leur parla pas de la tête de mouton qui lui avait fait penser à un homme qu’elle avait rencontré, il y avait si longtemps, et qui avait été tué tellement cruellement (612). Ils n’avaient pas l’esprit à ça. Non. Ils avaient peur. Ils sentaient la surveillance. Ils avaient vu des pas dans la neige du bois (613). Ils le lui avaient dit. « Ma tante, c’était une troupe, sais-tu ? » avait très clairement affirmé Diego.

Denis avait été rendre visite à Jean-Siméon et lui avait parlé du tableau de la porte Saint Denis. L’avait-il vu ? Non ? Assurément, il l’apprécierait. Quelle facture. Quel talent ! En y pensant, il se souvient qu’il a écrit de certains tableaux de Jean-Siméon qu’on y voyait comme de la vapeur soufflée sur la toile. Comme une écume légère jetée là, à plat. Cette toison de Louvre de Gian Francesco est admirable. Et cet être étonnant qui tue des hommes du roi, qui brave le monde jusque dans la capitale. Ma tante… Non, non ! Impossible…Il avait vu Jean-Siméon sourire. Oui, Jean-Siméon irait. Bravo. Denis, le beau parleur, lui en avait donné le goût. Mais un étrange événement eut lieu qui fit que plus personne, jamais, ne put approcher de ce tableau, ni le voir. Un soir, un homme passa derrière l’auvent, grimpa facilement et silencieusement sur l’estrade, en s’aidant de ses bras autant que des ses jambes, et lacéra, de nombreux coups de couteau, la toile de Gian Francesco, le portrait de La Louvre en sa gloire. L’homme s’enfuit en criant : « bête des factieux, bête des factieux ». Le garde qui somnolait de l’autre côté se trouva réveillé d’un coup, fonça sur l’homme et le maîtrisa. Plusieurs passants l’aidèrent à le maintenir, lui qui éructait et bavait et tentait de bondir dans sa fureur, dans sa furie, avant que les gens d’armes de l’escouade de guet s’en viennent et s’en emparent pour aller l’enfermer. Le tableau était définitivement perdu. Le garde fut immédiatement envoyé à la guerre, sur un front lointain. L’auvent fut démonté le jour suivant. Le fou fut emprisonné. Il serait jugé. Le roi était furieux. La bête toujours à courir.

Denis partit vers sa chaumière. Pour travailler. Pour voir sa tante. C’était l’hiver, avec son froid et sa glace (614, 615).

Denis se souvint qu’il avait écrit que la philosophie devait se montrer avec le mauvais temps, que c’était sa saison. Il travailla. Il attendit. Elle ne venait pas. Il restait. Une nuit, il rêva à sa propre mort. Mais il n’était pas Denis monoplume, Denis unifeather. Il avait, dans cette nuit-là, la forme d’un Denis évêque ! Lui, en Denis évêque (616).

Et le voilà bientôt décapité. Et le voilà bientôt à marcher avec sa tête posée sur ses mains. Et voilà que sa tête parlait dans ses mains. C’était bien sa voix de littérateur. Il disait : ‘oui, je suis en cours, je chemine vers ma transformation. Dans vraiment peu de temps, je serai enfin L’Homosim’. Et, de fait, juste après avoir prononcé ces étranges paroles, il renaissait sous une forme incongrue, imprévue, inavouable aux yeux de beaucoup, mais qui ne le choquait, lui, pas tant que ça, puisqu’elle lui rappelait forcément sa tante. Sa tante mi chèvre, mi loup. Voilà qu’il était, lui, dans sa renaissance, devenu mi homme, mi singe. Presque tout son corps paraissait celui d’un humain, mais sa tête était fichtrement de singe. Il le savait pertinemment. Il se passait les mains sur ce qui était, peu de temps encore auparavant, son visage de Denis. Oui, singe. Et, aussi, il se sentit très vite des capacités qui lui avaient été jusqu’alors totalement inconnues. Il pouvait courir en s’aidant de ses bras comme de support, pour des appuis devant lui. Il pouvait bondir presque comme chèvre. Et surtout, il grimpait dans n’importe quel arbre avec une vélocité stupéfiante. Qui le stupéfiait. Il était très souple. Il passait d’arbre en arbre sans toucher le sol (617). De branche en branche (618).

Il était sans doute un artiste athlète. ‘Ego cum homo sim’ : c’était bien fini, ça ! Il était encore conscient d’être Denis et il se savait, tout autant, être L’Homosim. En fait, un Denis, roi par le gâteau, qui pensait, parlait comme celui d’avant : il s’y essaya et cela fonctionna très bien. Et ce Denis-là était, aussi, d’homonymie, Homosim. Parfaitement. Un être aussi complexe que La Louvre, mais, tout de même, il ne se connaissait pas encore très bien. Du haut des arbres, on voyait merveilleusement, au loin. Et les feuilles, quelle splendeur. Leurs chants. Le bercement. Il pensa, dans ce rêve si riche, aux sylvains de sa tante, à ses neveux de là-bas – il ne savait où – qui la berçaient sous sa forme feuille, en chantant de très douces mélodies. Du haut des arbres, il vit Diane et un groupe de ses compagnes sur un chemin d’ombre (619). Il sut d’emblée que c’étaient elles, sans rien avoir à se demander. Il vit Pan poursuivre Syrinx (620).

Ma tante, tes amis ne sont pas, eux non plus, toujours êtres de bonhommie. Comme c’était étonnant, cette renaissance de rêve. Il voulut chanter. Ah, mais ça, il ne pouvait pas. Peut-être avec le temps ? Mais, peut-être n’était-ce pas prévu ou, plutôt, pas possible. Cela n’était pas au programme ? Quand il se réveilla, il put se souvenir de pratiquement toutes les séquences de ce rêve qui lui disait si fortement l’absence de La Louvre. Simulacrum, simulare, similis, simius, sim. Avant de reprendre sa tâche, accroché aux révisions des textes, aux corrections, sur le chemin qui le conduisait vers l’auberge où il allait se restaurer, bien emmitouflé, il se souvint que sa tante lui avait raconté, au cours d’un de ces derniers soirs où ils étaient ensemble à s’émouvoir l’un de l’autre, que Gian Francesco avait reproduit, en dessin, une sculpture de centaure dans ce qu’il avait compris être une sorte de musée, visité au cours d’un voyage. Il y avait longtemps. « C’était il y a longtemps. Longtemps pour Gian Francesco, Denis, tu comprends ». Elle n’avait pas dit s’il s’agissait de Chiron. Mais elle avait mentionné Apollon, présent dans ce même endroit. Apollon sculpté, lui aussi (621).

« Et Gian Francesco ne m’a pas dit qu’il l’avait dessiné ». Elle avait souri, laissant supposer qu’elle appréciait ce qu’elle considérait être comme un dédain de la part de ce neveu-là, peintre si talentueux. Le peintre même de La Louvre dont le portrait, sous ses trois formes, venait d’être détruit. Pourtant, ma tante, Apollon était le maître de Chiron, tu le sais bien. Oui, oui, elle avait ses raisons. Il pensa aussi qu’il avait écrit, il y a peu, tant de mal de ce tableau de Nicolas-Bernard représentant Chiron qui enseigne la lyre à Achille. Oh, ma tante. Je ne peux pas croire que ton Chiron était ainsi; Non. Tu ne me l’as jamais fait voir de cette façon. C’était, comme toi, un être magnifique. Il faisait froid (622). Il mangea bien. Il pensa à un collectionneur qu’il lui faudrait visiter de retour en ville (623). Il pensa : on louvoie quand le vent est contraire.

Avec l’hiver, le vent furieux cognait sur tout (624).

Les Jean se gardaient des hommes du roi. Ils essayaient. Mais les cherchaient-ils, eux ? Non, peut-être pas. Ils cherchaient La Louvre. Leur Louvre. Ils allaient et venaient. Aidaient ici, chez des malheureux, apportant quelques bribes de réconfort dans leurs hottes (625). Travaillaient un peu dans d’autres endroits, où quelque argent pouvait leur être compté. Diego revoyait, dans son décor d’été, cette cuisine-là où il venait de réparer des paniers, avec des feuilles aux arbres que l’on pouvait admirer par la fenêtre (626).

« Au revoir, Diego. Repasse bientôt. Tu nous aideras encore. Nous aurons de quoi te donner ». Il raconta à ces compagnons avoir observé, en revenant vers leur bois, un écureuil grimpant, filant dans un arbre, avec comme un sourire aux lèvres. « Les amis, je crois que je l’ai vu sourire ! (627) » Ils se parlaient beaucoup. Diego, encore, se souvenait que Geert lui avait expliqué pour les patineurs, là-haut, plus loin, où il y a tant de moulins. Là où il était né. Les lames aux pieds (628).

Et Roland et Simon dirent que oui, c’était vrai. Mais qu’ils iraient plutôt, tous les six, vers cette bonne ferme, au sortir des montagnes, où Geert travaillait et dont Diego avait parlé. Ils feraient ça quand ce serait le printemps. Tous les Jean. Ils y seraient bien. Ils trouveraient à faire, pour chacun, là-bas. Ils passaient par la ville, n’y restaient que très peu. Repartaient vite pour être ensemble. Le plus souvent ensemble. Les arbres étaient nus (629).

Ils voyaient peu La Louvre. C’était difficile de se cacher. Ils le faisaient pourtant. Diego lançaient des houpoupoup. Mais La Louvre ne répondait pas souvent. Il rêva de ponts qu’elle avait eus peur de traverser, quand ils voyageaient ensemble (630). « Diego, je vais voler; c’est mieux. On se retrouve là-bas ». Toujours ces ponts. Il rêva de dragons, dont il avait peur, même s’il pouvait les imaginer morts (631). Complètement morts. Il rêva de leurs rires communs dans des lisières (632), avec encore des verdures à écouter s’ébrouer, des oiseaux à écouter chanter, des histoires à dire et écouter, au frais, au soleil, de nuit ou de jour.

Elle ne voulait pas les mêler à la traque qu’ils avaient lancée contre elle, c’était ça. On ne les voyait pas beaucoup, mais ils étaient là. Traces de leurs pas. Traces de leurs nombreux pas. Ma tante, qu’allons-nous faire ? Les Jean entendirent des loups hurler dans ces jours d’hiver (633, 634, 635).

Cela faisait bien longtemps que ni les uns ni les autres n’avaient entendu cela. Diego se souvint de récits de La Louvre : « Alors, le premier daim a fait un bond immense, au dessus de l’eau si vive et a sauvé sa vie, mais l’autre, non, Diego. Les loups avaient faim. Voilà, Diego. Ils avaient faim (636) ».

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