C’est juste après ces jours-là d’automne que La Louvre trouva Denis sur un chemin. Elle crut se tromper un moment. C’était de l’autre côté de leur bois, le bois des Jean (495, 496), là où passait la grosse route qui menait bien plus vite à la ville capitale que la route de l’attaque. Il y avait une autre ville entre leur bois et la ville capitale. Et ce n’était, finalement, pas si loin, la ville du roi. Cependant, pour vendre le charbon, non, le trajet était trop long jusqu’à cette ville d’entre-deux. Mieux valait vraiment la ville après les villages, sur la petite route.


La Louvre n’avait pas vu Denis depuis fort longtemps. Oh, ce cher Denis ! Comme c’est son dos qu’elle vit en premier depuis le bois où elle avait chassé en vain depuis le matin, elle voulut vérifier. Il lui paraissait aussi un peu gros, pour un Denis. Elle passa dans la lisière, descendit le talus très doucement et se plaça à une bonne distance en avant de l’endroit où se trouvait actuellement celui qu’elle pensait être son neveu, toujours marchant, comme absorbé dans ses pensées. Elle supposait qu’il allait continuer sa marche sur ce chemin même. Rien ne permettait, de toute façon, de tourner ni d’un côté ni de l’autre. Elle en était déjà à revoir Denis enfant, mais, en même temps, elle scrutait très attentivement devant elle. Elle était impatiente de savoir si elle l’avait vraiment reconnu et correctement senti de dos. Elle flaira fort de nouveau. Oh, son odeur avait un peu changé, mais il y avait des touches de Denis, là-dedans. Elle savait bien que Denis ne pratiquait plus la musique. Elle savait bien aussi, que, comme homme de pensée, la musique le préoccupait beaucoup pourtant. Il aimait l’entendre chanter, même si ce n’était pas sa musique personnelle, sa musique naturelle, comme disait Charles Mouton, qu’il aimait par-dessus tout. Oui, Denis avait tourné sa vie vers les idées. La Louvre était fière. Elle connaissait le travail accompli et le temps que Denis consacrait à un immense livre de savoirs. De savoirs humains. Il lui en avait parlé à plusieurs reprises. Cela se faisait avec un grand nombre d’hommes et quelques femmes, eux aussi très savants. Mais pourquoi est-il donc là, Denis ? C’est un homme de la ville, pas un homme des bois. Maintenant, la distance était bonne. Elle huma. C’était Denis, pour sûr ! Elle se mit doucement à siffler en grive, puis elle chanta un petit d’air de l’enfance de Denis. Un air qu’ils chantaient ensemble, quand ils avaient fait neveu et tante. Denis s’était arrêté et regardait intensément le fourré, en bordure du chemin. Il restait comme interloqué. Sa bouche béait et les paumes de ses mains étaient tournées vers l’avant, comme pour questionner. Puis, il dit doucement, et, au fur et à mesure qu’il répétait sa question, toujours un peu plus fort : « La Louvre ? La Louvre ? La Louvre ? ». Et, alors qu’il hésitait, un moment avant, à faire un pas de plus, il s’est mis à courir d’un coup vers elle, lui qui n’était vraiment plus un jeune homme, en disant, encore à plusieurs reprises : « ma tante, que fais-tu là ? ». Alors, La Louvre est sortie du fourré et ils se sont embrassés. Autrement dit, La Louvre s’est tortillée contre Denis en le léchant au visage et Denis a mis sa tête dans sa toison. « La Louvre, viens dans ma chaumière. Ce sentier n’est pas passant, mais je crois que c’est mieux que nous soyons à l’abri des regards. « Tu as bien raison, mon Denis ». Elle frétillait contre lui. « Mais, toi, homme de la ville, que fais-tu près du bois ? » Denis marchait vite. Il s’essoufflait dans cette marche, avec cette vieille Louvre aussi vive qu’un cabri qui le poussait de côté dans ses emportements de joie. Il ne répondit que par un très soufflant-sifflant : « Oh, viens, nous voilà presque arrivés », en reprenant son air comme il pouvait entre deux expirations. De fait, une jolie chaumière était là, à deux pas, très près du chemin. Elle était isolée de tout, mais disposait d’une fontaine très claire qui coulait calmement. Plusieurs tilleuls contrastaient avec les arbres dominants des alentours. Un autre bois, après quelques friches, prenait à quelques enjambées plus loin, tout juste, comme poursuivant celui dans lequel La Louvre chassait si souvent depuis quelques temps, de l’autre côté de ce sentier-ci qu’elle ne longeait finalement que fort rarement. « Mais, Denis, nous sommes voisins ! ». « La Louvre, comment peut-on être voisin d’un être tel que toi qui se déplace tout le temps ? Toi, la grande vagabonde … » « Ces derniers temps, je reste par ici, avec des enfants » « Avec des enfants, vraiment ? » « Oui, Denis, ils sont braves, je les aime. Et aussi, j’ai un neveu ? » « Tu as un nouveau neveu de musique, La Louvre ? » La question était brûlante. Ils étaient encore sur le pas de la porte, mais déjà dans une conversation. « Rentrons, La Louvre, veux-tu boire ? » « Denis, as-tu un peu de vin ? » « J’en ai, ma chère. Je m’en mets dans un verre. Je t’en mets dans une coupe. Alors ce neveu ? Il chante ? Il joue du luth, de la basse, de la flûte ? » « Denis, ce neveu n’est pas de musique ». Denis versait déjà le vin. « Que me dis-tu là, La Louvre, pas de musique ? Mais qui es-tu donc devenue, ces temps-ci ? » La Louvre le regardait. Ce grand bavard, ce grand enjôleur de Denis avait cessé lui aussi de parler. Il buvait son vin à petits traits. Il voyait que La Louvre peinait dans sa pensée ou dans l’expression de celle-ci. Mais il voulait la laisser prendre son temps. Il lui sourit. Et alors, elle sut dire ce qu’il fallait. Ce qui lui paraissait juste et correct et bon. « Denis, cet enfant, ce Diego, c’est un neveu d’amour. Ce n’est pas un neveu de musique. C’est mon premier neveu d’amour. Et pourtant, tu sais ça, je suis très-très vieille ». Denis ne répondit rien à La Louvre tout d’abord. Il la caressa. Il était très ému. « La Louvre, c’est très beau, cela. Dis-moi tout, si tu veux bien, nous avons tout notre temps. Je peux dormir là. Et toi aussi, je pense. Je n’ai pas de bon foin. Mais, j’ai là quantité de couvertures; je t’en mettrai au sol qui seront tiennes dorénavant ». Et notre bête se lança dans le récit de sa rencontre avec Diego, leurs voyages, leurs rencontres. Denis réorientait de temps à autre ce qui était dit, quand cela prenait un peu trop un tour de Louvre, avec beaucoup d’oiseaux et de « magnifique », mais, dans l’ensemble, il la laissa dire les choses à sa façon. Elle arrêta son récit avant l’attaque des hommes du roi. « La Louvre, je vois que tu es bien dans ces bois, avec ces enfants et leurs charbonnières. Le gibier te convient ici, il me semble. Et tu as de la place pour ta voix, tes compositions ». « Ma musique naturelle, comme dit Charles ! » «Oui, ta musique personnelle, pleine de ce que, moi, j’appellerais des dissonances, avec du vent, des oiseaux, des forêts de sons et de motifs. As-tu vu Charles, ces temps-ci ? » « Oui, un peu, nous avons bien musiqué. Quel talent il a. Je l’aime. Oh ! C’était agréable. Très. Et aussi, Lucius était là ». « Lucius, vraiment ? » « C’est le nouvel âne de Charles, mon Denis. Un magnifique baudet. Et sais-tu, j’ai vu aussi Gian Francesco, il y a peu. J’y suis allé. Jusque chez lui. Quel bon voyage. Et maintenant, c’est fait, il a réalisé mon portrait ! » « Oh, ma tante, tu m’avais parlé de ça. Et voilà que c’est fait. En es-tu contente ? » « Très. Quand je suis partie, ce n’était pas tout à fait fini, mais toutes les idées étaient là, comme m’a expliqué Gian Francesco. Et puis, c’est un musicien des couleurs. Je suis sûre que ma toison sera magnifique, même toute plate ». « Oui, oui » fit Denis, tout pensif en se tenant le menton. « Connais-tu sa peinture, avec les garçons de son atelier ? » « Non, non. Je ne pense pas. Je ne le connais qu’à travers toi, ce qui est déjà beaucoup, bien sûr ». Il se tut un instant, puis reprit : « La Louvre, on a fait des portraits de moi aussi. Deux. Le sais-tu ? En avons-nous déjà parlé ? » Denis avait insisté sur le mot « deux », comme il venait juste de mentionner que des tableaux le représentaient, lui et lui seul, Denis, l’homme à plume. « Non, mon cher. Je ne me souviens pas que tu m’aies parlé de ça. Tu me les montreras ? » « Oh, je n’en dispose pas ici. Tout se passe à la ville, La Louvre. Mais je vais te dire ». Et Denis sut ce qu’il allait dire. Il allait décrire, analyser, détailler ses deux portraits, les comparer, en rire avec sa tante, parce qu’il y avait, en plus, quelque chose de vraiment drôle là-dedans, quelque chose de la folie des hommes, par ailleurs. Mais bien sûr, il ne lui dit pas qu’il allait décrire, analyser, détailler les tableaux. Il connaissait sa vieille tante, ce Denis-là. Il lui dit juste : « La Louvre, je vais te raconter ces images ». Ah, aussitôt, il vit ses oreilles se dresser et son museau se caler sur ses pattes. Elle était prête, couchée au sol. Elle regardait vivement Denis, assis dans son fauteuil, puis baissait les yeux. Elle fit ça plusieurs fois, impatiente de l’histoire à venir, attendant qu’il commençât enfin, ce large neveu qui s’était resservi un verre de vin et se le faisait couler dans le gosier. « Écoute cela, La Louvre, j’ai dit deux tableaux, n’est-ce pas ! Eh bien, vois-tu, dans les deux, il y en a un de faux ! » « De faux ! Comment est-ce possible ? Que veux-tu dire ? ». La bête prit un air de consternation tout à fait visible. Mais quand Denis eut dit : « Tu vas voir, c’est vraiment drôle », elle se recala dans la position confortable. « C’est que, ce tableau, que je vais appeler le faux, a été composé après le vrai, l’autre. Sache tout d’abord cela (497). C’est le portrait d’un homme que j’estime, un homme de lettres, comme moi – vois-tu – qui a, par exemple, ce qui est drôle aussi, permis que soit connu par les gens d’aujourd’hui un livre fort ancien dont le titre, le nom – si tu veux – est « éloge de la folie ». Tu as bien retenu, ma tante ». « Oui, oui, ton histoire commence drôlement, mon cher neveu ». Denis fit un signe de tête et poursuivit : « Quand je te dis ‘ancien’, tu comprends forcément que c’est ancien,pour nous, misérables humains aux vies si courtes. Donc, ce livre, ce texte écrit par un grand homme de lettres qui est connu sous le nom d’Érasme (498) et qu’il a eu beaucoup de joie à composer, l’homme qui est représenté sur ce que j’appelle mon faux tableau l’a mis dans notre langue d’aujourd’hui, de ces régions-ci, alors qu’il avait été pensé en latin par cet Érasme. Tu as beaucoup parlé le latin, toi ! ».


« Oh oui, Denis, le latin; avec les légions et tout. Et puis ces combats d’hommes entre eux. Quelle horreur, dans les grandes arènes. Nous avons combattu, Denis. Nous avons combattu ». Restant dans le fil de son histoire, notre écrivain qui réfléchissait aussi en philosophe, continua de cette façon: «Alors, de nos jours, forcément, ce livre peut être lu plus facilement par plus de gens que s’il était resté en latin. Voilà. Et l’homme dont je te parle, ce traducteur, un peintre que je connais bien et que j’apprécie en a fait le portait. Je te dis maintenant que le peintre s’appelle Jean-Honoré et l’homme représenté, le traducteur donc, tout plat sur le tissu, comme tu l’énonces, toi, c’est Anne-Gabriel. Anne-Gabriel me ressemble un peu, par certains côtés. Me ressemble pour ce qui est de la face, tu entends ? Et voilà que Jean-Honoré a accentué tout ce qui signe la ressemblance entre lui et moi. Il n’a pas été jusqu’à donner des yeux bruns à Anne-Gabriel, mais, vraiment, bien des choses peuvent amener à la confusion. Jean-Honoré s’est bien amusé, je crois ! Et avec la confusion, certains ont pu penser qu’il s’agissait assurément de moi, sur la toile. Arrive maintenant dans l’histoire un troisième homme, Hippolyte – tu vois comme cette histoire est pleine de détours ! Celui-là a acheté ce tableau dont je te parle. Et, à cause de la ressemblance si forte, a dit partout que j’étais l’homme dans l’image. Il l’a dit, ma chère tante, parce que je suis à l’origine du grand livre dont tu connais l’existence et auquel nous travaillons depuis longtemps, parce qu’aussi, je me trouve être – ainsi sont les hommes – plus célèbre qu’Anne-Gabriel et que cela est bon pour la vanité d’Hippolyte et pour son prestige. Il peut dire à son entourage : ‘J’ai chez moi le portait de Denis’ et son entourage peut aller répéter alentour : ‘Hippolyte a chez lui le portrait de cet homme à l’origine du Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers’ ». « Les hommes sont parfois vraiment étranges pour moi, Denis ». « Oui, La Louvre, mais attends, il y plus drôle. Avec Anne-Gabriel, nous avons convenu d’aller visiter Hippolyte, afin de lui demander de cesser d’affirmer partout que ce portrait me représentait, que c’était bien Anne-Gabriel qui était dans l’image. Oh, il nous a dit : ‘mais bien sûr, vous avez parfaitement raison’. Il nous a offert à boire. Il nous a flattés. Cependant il n’a rien fait, rien changé. J’ai demandé à Anne-Gabriel ce qu’il pensait que nous devrions entreprendre plus avant. Il m’a dit : ‘laissons courir, Denis, cet homme n’en a qu’après le prestige’. Alors, j’ai été d’accord avec lui pour que nous ne fassions pas de procès à Hippolyte, pour inviter Anne-Gabriel au restaurant, pour lui offrir trois caisses de bon vin de Bourgogne et aussi un exemplaire de chacun des volumes parus de notre grand livre. Il a été fort content. Nous avons ri. Nous avons décidé d’appeler ce tableau ‘le dédédé’, parce nous disions, toujours riant, au restaurant : ‘Ah, ce tableau Dit De Denis’ et que tu peux entendre, toi-même, qu’il y a, dans chaque initiale des trois mots, le son ‘dé’ ! Te rends-tu compte de la folie des hommes ! » « Oui, oui ». « Un jour, peut-être y en aura-t-il quelques-uns, qui viendront après nous, si ce tableau est conservé, ne brûle pas dans quelque incendie causé par une révolte, une guerre – que sais-je – pour affirmer : ‘ Mais c’est Anne-Gabriel qui est là avec cette chaîne d’or au cou. Et puis, nous savons bien que Denis n’avait pas les yeux bleus’ ». Denis avait fini et se versa un verre de vin. « Ah, mon neveu, cette partie de ton histoire de toi-même à plat est fort savoureuse. Et alors, qu’en est-il du vrai ? Y-a-t-il aussi des aventures d’hommes dedans ? » « Oh, non, l’autre partie est beaucoup plus calme, mais finalement, je me préfère presque sur le faux, alors que c’est Anne-Gabriel qui y est ! Voilà, je vais te dire. Tu me vois: en ces jours-ci, je deviens pas mal gros, n’est-ce pas ! C’est à rester si souvent couché sur mes livres, sur mon papier, face à tous ces signes noirs, tous ces mots écrits, à réfléchir assis devant des tables et des tables et des tables, à griffonner, à m’arracher les yeux sur tant de choses à comparer, corriger ! Bien. Alors, Michel, l’autre peintre, celui du vrai tableau, aurait dû – en toute vérité – montrer cela, il me semble. Un pas mal gros Denis, peut-être un peu soucieux, ayant eu à subir un peu la prison, ayant toujours à ruser avec les gens du roi. Eh bien, pas du tout. Et même s’il m’a donné un air d’étonnement qui me convient, je me trouve là joli comme une femme, avec un petit bec, une bouche en cœur. Et une robe de chambre de courtisan. Moi qui aime mes vieilles robes de chambre sur lesquelles j’essuie si souvent ma plume ! « Je suis, là-dessus », et il tendait un bras dans l’air comme pour montrer quelque détail du tableau invisible qu’il qualifiait de tant de façons, « un peu comme une petite souris nouvelle, toute surprise de la vastitude du monde. Ou, peut-être faudrait-il dire que je me fais l’effet, là-dessus, d’un jeune fromage pas encore assez affiné. Ou bien, une sorte de coquette faisant l’aimable. Je ne suis, par Michel, pas l’homme qui te parle (499). Peut-être toi qui me connais depuis si longtemps y trouverais-tu de mes traits d’enfant, si tu as encore cela en tête ? Encore bien de l’étrangeté, ma bonne Louvre, n’est-ce pas. De l’étrangeté d’humains. Peut-être seras-tu un jour en face de cela. Mais je le crois compliqué, sache-le. Ce que je t’ai dit, ce que je t’ai raconté, te permet-il de me voir un peu, sur ce portait de moi de Michel ? ». « Oui, oui, je me fais une idée ».

Denis dit encore à La Louvre qu’il avait parlé de ça à Michel, cette étrangeté de coquette et de robe de chambre et que le peintre était d’accord pour faire, bientôt, un autre portrait de lui, qui lui conviendrait mieux. Mais maintenant, il regardait La Louvre. Mais maintenant, il voyait presque autre chose que sa tante. D’avoir parlé d’Érasme, du latin, ça lui était venu : ‘ut pictura poesis, ut poesis musica’. De fait, il voyait une nouvelle approche, après avoir confronté le faux et le vrai. Il n’en était plus à vouloir raconter, parce que ce qu’il venait de raconter l’avait mis sur une piste qu’il n’avait pas encore exploré. Sa tête se trouvait lancée à toute vitesse dans une folie axiomatique. Soudain, il voulait aller plus loin. Plus loin, selon lui. Il voulait généraliser, philosopher. Comme en se parlant à lui-même et en se servant beaucoup de ses mains, qu’il s’était mis à faire tourner devant lui, il se prit à assener à sa chère tante, dans une sorte de souci de synthèse des beaux-arts: « La Louvre, ce que je dis, c’est que : la peinture montre l’objet, la poésie le décrit et la musique, qui est ta partie, en excite à peine une idée ». La Louvre ne se laissa pas décontenancer par ces affirmations toutes catégoriques, théorétiques, sèches de tout exemple et dit à Denis qu’elle n’était pas d’accord, en tout cas, avec sa première proposition. « Non, Denis, ce n’est pas toujours ainsi. La peinture ne montre pas toujours l’objet ». Denis qui avait pourtant énoncé ces trois pointes avec fougue perdit aussitôt son élan et la laissa parler. Elle expliqua ce qu’elle savait des petits singes de Gian Francesco, ce qu’il lui en avait dit, ce qu’elle avait ressenti de son étonnement, de son admiration, de sa joie d’un possible, encore parfaitement inconnu de nombreux humains. « As-tu vu cela, ma tante ? » dit Denis tout excité. « Non, non, mon cher neveu, seuls Gian Francesco et les petits singes eux-mêmes ont vu ces images. Parce qu’elles ont brûlé. Le foin a fermenté. Et puis Gian Francesco avait peur aussi. Des prêtres, sais-tu. C’est ce qu’il m’a dit. Tu comprends bien, n’est-ce pas ? Les petits singes jouaient avec les couleurs, comme nous autres musiciens jouons avec les sons, les motifs. Je vais te dire. As-tu déjà écouté bien attentivement les grives ? » Elle ne le laissa pas répondre, reprenant immédiatement après « C’est magnifique, souvent. Je t’explique : tu restes tranquille dans un coin de bois et là, il y a une grive. Tu ne vas pas la déranger. Tu veux l’écouter faire sa musique. Il y a aussi d’autres oiseaux, autour, forcément. Et c’est le printemps. Il y a beaucoup d’amour entre eux. Avec les nids. Les œufs. Les enfants. La fantastique lumière. Ce sont des chants d’amour et de lumière. La grive est très attentive. Tu la vois écouter, toi qui es tapi dans un bon fourré. Puis elle chante quelque chose. Quelque chose à elle. Peut-être juste pour dire aux voisins : je suis là, vous savez bien, grive, c’est moi. Après ça, elle se met à imiter ce qu’elle a entendu de tel ou tel oiseau. Et, après ça encore, elle le lace, l’entrelace, ce petit quelque chose nouveau, avec des choses à elle, mais, de sa propre voix, pas celle du merle ou du loriot, si tu veux. Il y a des choses dans la voix du merle que la grive ne peut pas faire. Sa voix est sa voix. Alors, elle va seulement, disons, emprunter, jouer avec tel ou tel autre motif qui lui a plu. A sa façon. Et alors, elle réécoute en se taisant bien fort. Elle admire, elle est tentée de réussir à chanter, elle aussi, ce qu’a si bellement produit le merle. Disons le merle. Mais elle attend. Maintenant, voilà qu’un nouveau chant sort d’elle. Elle assemble les couleurs des voix des voisins avec les siennes. Elle joue un grand air en jouant avec tout ce qui l’entoure et tout ce qui l’anime. Et l’amour de ses enfants de cette saison-ci y est aussi. Je crois que les petits singes de Gian Francesco ont aimé les couleurs, Denis. Très fort. Il m’a même dit qu’ils les avaient goûtées, avec leurs bouches ! Mais qu’ils n’avaient pas recommencé ! Leurs images ont brûlé. Je ne crois pas que tu puisses dire : ‘la peinture montre l’objet’. Tu peux, peut-être, dire : ‘souvent, parmi les humains de ce temps qui est le mien, moi, Denis des deux portraits, parmi, plus précisément, ceux qui mettent les choses à plat sur du tissu, avec des couleurs, dans qu’ils nous offrent, dans ce qui est produit, on voit que la peinture montre l’objet’. Je crois. Qu’en penses-tu ? Comme moi sur le tableau de Gian Francesco. Ou toi sur celui de Michel ». Elle se tut, puis comme hésitante, elle reprit : « C’est cette histoire de lumière qui est importante, Denis. Nous, musiciens, nous rajoutons peut-être une petite goutte de rosée de lumière dans la pleine lumière et cela donne de la joie. Mais aussi, dans le même temps, la joie qui passe en moi – celle de la rencontre de la grive, par exemple – devient comme lumière par les sons de mon corps ». Denis regardait sa tante philosophe. Il ne pouvait dans l’instant aller dans son sens, mais son idée lui plaisait beaucoup. « La Louvre, j’aime ton idée de grive et aussi tout ce qui à trait aux petits singes ». Ce qu’il comprenait dans ce que La Louvre venait de lui dire, voulait – aussi – lui dire, c’est que la peinture pouvait, en fait, si on le décidait, être tout à fait comme de la musique. Il fallait décider que la représentation n’était pas la seule voie à envisager pour la peinture. Ce qu’avaient fait les petits singes. Malgré eux, selon lui. Et voyaient-ils les couleurs ? Et n’était-ce pas, tout cela, juste parce que Gian Francesco était un grand peintre ? Mais la grive restait dans sa tête. « Denis, donne-moi encore un peu de vin. Tu te sers et laisse ma coupe vide ! » Tout en buvant le vin que Denis venait de lui servir en riant, La Louvre pensa à des fêtes de Bacchus, à des amis très anciens, à du bon raisin, à du vin de jadis (500). Elle pensa à des musiques de guitare. « Denis, peut-être pourras-tu m’aider ? » « Dis toujours ». « Je crois que mon Diego, mon neveu d’amour, pourrait apprendre à jouer de la guitare. Il a de bonnes mains. Connais-tu quelqu’un qui pourrait le prendre en charge ? » Denis ferma les yeux, les rouvrit, cherchant toujours. « La Louvre, je connais des gens à la ville capitale, ce qui ne se peut. Mais, attends ! Là où tes compagnons vont livrer leur charbon, je viens d’avoir idée de deux personnes de ma connaissance. Il faudrait vérifier leur adresse, mais l’un comme l’autre pourrait être de bon aloi, je crois. Il y a un homme très sympathique. Il est un peu trop porté sur le vin, mais serait, il me semble, un très bon enseignant (501). La femme est magnifique. C’est une excellente musicienne (502). Peut-être serait-elle, au début, moins pédagogue, mais cela vaudrait la peine de lui en parler. Nous conviendrons d’une façon, veux-tu ? Et Diego serait ainsi, aussi, un peu un de tes neveux de musique, n’est-ce pas. Quel privilège ». « Oh, mon neveu, c’est très aimable à toi ».



Ils parlèrent encore. Longtemps. La Louvre aimait parler avec Denis. Il savait tant de choses. Tant de choses qui avaient été apprises depuis son enfance. Et qui l’intéressaient fort. Elle voyait bien, maintenant, Denis tout à fait petit, chantant avec elle. Puis l’un comme l’autre eurent l’idée de dormir. Ils s’arrangèrent. Et Denis souhaita une bonne nuit à sa chère tante. Qui le remercia. Le silence se fit. Denis était proche du sommeil, quand La Louvre, d’un coup, commença à ronfler un peu, puis plus fort, puis en un tonnerre de grande bête. Elle soufflait comme soufflet de grande forge. Elle reprenait son air comme dix cochons grognant à l’unisson. Et ainsi et ainsi et ainsi. Denis sourit et sut qu’il ne pourrait peut-être pas dormir de la nuit. Il murmura : « Ma chère tata de musique, comme tu ronfles. Jamais je ne t’ai entendu sonner si fort ». Puis il se parla à lui-même sans que la voix y fût. Il n’avait vraiment pas en tête qu’un tel vacarme fut possible. Elle devait être très détendue ce soir ou un peu saoule ! Il en était à se souvenir de ronflements de sa tante, après des chasses, pendant de petites siestes de digestion. Ce n’était jamais si bruyant, alors; non. Ils se mettaient dans ce que La Louvre appelait un « bon coin », un fourré un peu dense souvent, et elle piquait un somme, après avoir couru les bois, attrapé un gibier et l’avoir englouti. Lui restait contre elle, en repos, à penser. Toujours à penser. Contre sa toison si douce. Oh, quelle joie de pouvoir se souvenir de ça. Quand il parle à La Louvre en son intérieur, Denis ne la nomme jamais en un sobre « ma tante » ni n’utilise cet habituel « La Louvre », à la rigueur toute romaine. Non, ce sont des « tantine », des « tata », des « Ma Louvre ». C’aurait pu être un « tintain » à la mode du pays. Mais ce « tintain »-là, c’est maintenant depuis longtemps à Denise qu’il a été attribué. Ah ma chère sœur ! Ah ma chère fille ! Denis pense à ses liens de famille avec La Louvre. Ah, mon Angélique, seule restée de tous, Ah sœurette, seule toi aussi, vous ne connaitrez jamais cet être si étonnant qui m’a tant donné, qui ronfle si fort, qui, comme Vertumne, mais sans être Protée, peut changer si habilement de forme (503, 504). Cet être qui se déplace dans les airs. Le grand secret est bien resté entre elle et moi. Cet être de ma famille. Oui, assurément. Combien a-t-elle de neveux et nièces ? Combien sommes-nous ? Combien a-t-elle pu en avoir ? Combien de fois a-t-il été sur le point de lui poser ces questions ? Oh, combien de fois il a réussi à garder sa langue d’aller trop vite, à clore ses lèvres fermement ! Bouche d’or. Denis sourit dans le noir de la chaumière. Il pense aux saisons qui passent, apportant tant de formes changeantes, mais qui reviennent et reviennent. Changer de formes : nous naissons, nous vivons, nous passons. Depuis l’éléphant jusqu’au puceron, depuis le puceron jusqu’à la molécule sensible et vivante, comme sorte d’origine de tout, pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse. Il pense à ce qu’il a écrit récemment à Sophie. À laisser aller les heures, les jours, à aller dans le sens de ce qui nous environne. Il a dit, il a écrit, que telle était la leçon continue de la nature. Ah, cette Sophie qui est aussi Philomène, qui n’est devenue Sophie que par leurs jeux. « Denis, je serai dorénavant Sophie ». « Et pourquoi, dites-le ? » « C’est bien simple, à cause de nous, à cause de ce qui nous lie : Philo mène à Sophie. Voilà bien ce qui nous unit ! » « Pas seulement, ma chère amie, pas seulement, loin de là ! » Mais, il avait toute de même dit oui : « va pour ce charmant Sophie ». Il n’a pas eu à se transformer pour que la séduction née entre eux vienne à grandir, vienne à s’affirmer en sentiments toujours plus évidemment intenses. Et cette impulsion du début, si prompte, cependant ! Vertumne, Vertumne, changeant Vertumne. Il ne l’aurait pu. Il est juste pleinement homme. Et elle n’est pas Pomone ! (505, 506)




Il pense à la grive de sa tata. Il se remet à voir sa main écrire à Sophie : n’avez-vous pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s’il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s’arrêter sur un endroit qu’ils faisaient retentir de leur ramage ? Un habit de deuil dans la société, c’est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. Il passe et le chant recommence. La grive s’est tue, mais non pour laisser passer le nuage, l’importun. Non. C’est qu’elle ‘réécoute en se taisant bien fort’. Voilà qui a été dit. Elle imite et invente en même temps. Tantine lui a dit ça aussi. C’est en tout cas ce qu’il a compris. Mais il est juste pleinement homme. Ah, les débats ! Et l’imitation; Et l’invention. Foin de toutes ces querelles humaines. Foin de ces bouffonneries. Messieurs des académies, comment se fait-il donc, que de ces trois arts imitateurs de la nature que sont la peinture, la poésie et la musique, celui dont l’expression est la plus arbitraire et la moins prévue parle le plus fortement à ce que nous continuons à appeler l’âme, même nous, pour qui Dieu est une chimère ? Messieurs ? Une réponse ? Oui, ce que j’ai appelé le hiéroglyphe – voilà – dans le cas de la musique, c’est si léger, si fugitif. Le souffle, voilà, voilà. Quelque pneuma. Des membranes vibrantes. Ma tante, ta matrice est sèche pour les beaux enfants. Mais, en même temps, elle participe de ta voix. De ta superbe voix. C’est mon idée. J’en suis certain. Toujours est-il que je ne peux vraiment parler que des perceptions et des sensations humaines. Aborder les tiennes, c’est presque comme terres inconnues, bien que je te connaisse depuis si longtemps. Mon ignorance est tout simplement capitale. Le voici reparti pourtant: ce pourrait-il que, montrant moins les objets, notre hiéroglyphe musical laisse plus de carrière à l’imagination ? Ou bien, y aurait-il tant besoin de secousses pour que l’émotion s’installe avec la musique que viennent alors à se produire, à se déclarer – oui, déclarer est bien – de grandioses effets tumultueux qui ne peuvent être avec la peinture et la poésie ? Peut-on le concevoir ? Pourtant, ma tata montre beaucoup les objets avec sa musique personnelle, naturelle. Elle dit : « ma neveu, voici une musique d’eau ». Oui, ma tante. Mais, en fait, ses assemblages, ses côtoiements, ses juxtapositions font perdre ce que je pourrais appeler la crudité de ces objets. Même si elle n’en dit pas la couleur en commençant, on peut entendre la forêt, sans que les sons, les motifs soient de ceux à entendre, à écouter, à percevoir en forêt. Non, c’est bien composer ce qu’elle fait. Elle invente par mijotation. Elle nous cuisine une musique de haut goût et large saveur. Ou bien, tu rumines, tantine ! Et voilà du lait ! Non, je sais, c’est cruel de dire cela. Mais ton lait de musique est tellement plus riche que ne le serait ton lait de mère, n’est-ce pas ? Denis a toute la nuit pour lui, dans le vacarme des ronflements, pour laisser sa pensée se promener, associer, divaguer. Résonance harmonique. La corde pincée, la vibration. L’appel de la toile. L’araignée. Ma tante, es-tu issue de mondes anciens estropiés ? Ton origine est-elle de mondes manqués ? Oui, il n’y a rien de précis en nature. Toi. Les animaux ont-ils toujours été et seront tels qu’ils sont ? Mais, évidemment, je ne dis pas que tu es un animal. Je te connais depuis longtemps. « Je suis ta tante tout de même ». Oui, tata. Tous les êtres circulent les uns dans les autres. Et alors, toutes les espèces. Et alors, tout est en un flux perpétuel. Peut-être, à un moment cela cessera-t-il, ce grand tournoiement d’air vibrant : et le museau et la gorge et la poitrine de sa tante, et puis, l’extérieur, de nouveau ? Aussi subitement que c’est survenu ? S’endormira-t-il alors ? Le pourra-t-il ? Réveillera-t-il La Louvre pour se mettre à discuter avec elle ? « La Louvre, redis-moi la grive ». Il pense à ce qu’il lui a raconté de ses portraits. Il voit Démocrite (507). Son rire face à la folie des hommes. Il se souvient aussi avoir dit à Sophie qu’il fallait souvent donner à la sagesse l’air de la folie pour qu’elle s’installe enfin ou, plutôt, pour qu’elle soit, en quelque sorte, accueillie. Il voit les faces de Démocrite et Héraclite, côte à côte, comme des masques de théâtre (508).


Et quelque chose comme une roue du temps. Il se dit qu’ils sont, l’un et l’autre, comme à pousser des braiements. Les oiseaux, les oiseaux. Il entend sa tante lui raconter, encore, comment elle a terriblement effrayé des amies de Denise qui jouaient aux oiseleuses (509).

Comment elle les avait surprises : « Que faites-vous là ? » Et leur fuite ! Personne, bien sûr, ne les avait crues. Une telle bête ? « Que dites-vous, les filles ? Et elle parlait ? Ah vraiment ! ». Il y a si longtemps. Elles n’avaient évidemment jamais recommencé. Et Angélique, cette autre sœur – morte si jeune, prise par la folie, chez les sœurs du couvent – il la voit, quand, encore enfant, elle avait trouvé le petit serin mort dans la cage. « Denis, je t’avais bien dit : il ne faut pas mettre les oiseaux ainsi dans votre monde. Ils ont leur monde. Dis à ta sœur de ne jamais refaire cela. Tu es mon neveu de musique. Dis-lui que tu y as pensé (510) ».

Sa tantine l’avait bien sermonné, cette fois-là. Que oui. La Louvre ronfle et ronfle encore. Et Denis se promène dans sa vie, dans ses pensées. Il est avec Descartes et l’admiration, cette « subite surprise de l’âme », comme il l’affirme (511, 512).


Pourquoi pas, oui. Comme elle l’a rendu admiratif, cette tata, avec ses chants et ses manières. Et cette magnifique toison. « Denis, reprenons ». Au fond du bois, seuls, loin de tout, à chanter ensemble. Il l’a entendu dire qu’elle prenait Charles Mouton sur son dos, mais lui était trop grand déjà quand ils se sont rencontrés pour qu’elle fasse cela. Il imagine une espèce de Charles sur le dos d’une espèce de Louvre, mais qui serait plutôt une chèvre qu’une belle tantine (513). Il imagine une espèce de Charles sur le dos d’une espèce de Louvre, mais passée oiseau, devenue oie par ses vols avec elles toutes, en grandes troupes, vers le nord (514).


La Louvre le trouve savant. « Denis, tu sais tant de choses des hommes ». Mais que savons-nous ? Ce que c’est que la matière ? Nullement ; ce que c’est que l’esprit et la pensée ? Encore moins ; ce que c’est que le mouvement, l’espace et la durée ? Point du tout. Et nous restons dans nos quartiers. Que font les Chinois dans leur pensée ? Que font les autres orientaux dans la leur ? Nous l’ignorons, en grande partie. Nous évitons d’y aller regarder. Nous nous énervons entre nous. Voilà tout. Il pense de nouveau à Sophie et à l’attraction aussi. Comment les choses en arrivent là. Et faire neveu et tante, encore. Qu’en a-t-il été, alors, d’eux deux ? Cettesympathie. Avec son chant. Pourquoi n’a-t-il pas du tout eu peur ? Leur accord à la première vue, au premier coup, à la première rencontre. Comme s’ils avaient été deux instruments que la nature aurait accordés à l’unisson. Ils se sont trouvés l’un près de l’autre : ses cordes de Louvre ont été pincées et mes cordes de Denis ont frémi. Oui, c’est ça. Dans le vacarme de l’obscurité, il pense encore aux cordes qui vibrent et en font vibrer d’autres. Les idées s’appellent, s’ébranlent, se réveillent, s’enchaînent sans qu’un ordre accessible à la raison puisse être saisi. Et une idée réveillée, oui, va faire soudain frémir une harmonique qui est à un intervalle vraiment incompréhensible. Cette nature, cette nature. Voilà Marc-Aurèle qui apparait, peut-être aussi à cause de Vertumne et de toutes ses récoltes ? Peut-être ? « Tout ce que produisent tes saisons est pour moi un fruit, ô Nature ». Et bien sûr, Marc-Aurèle a été un enfant. Ma Louvre, as-tu connu Marc-Aurèle ? (515) Enfant ? (516) As-tu chanté pour lui ? As-tu, Marc-Aurèle, avec ma chère tante, comme moi, chanté dans les grands bois ?


Voici qu’Héraclite revient le visiter : « Les hommes dans leur sommeil travaillent fraternellement au devenir du monde ». Oh, si ce pouvait être vrai. Et puis, dormir, tout de même. Le trouver, ce sommeil. Mais non, Tantine continue, n’en a pas du tout fini de faire vibrer l’air en vacarme. Soudain, elle cesse, pour se mettre à grommeler à qui mieux mieux. Elle ne ronfle plus, vraiment ? C’est parfaitement indistinct, ces borborygmes qui lui sortent du gosier. Elle se retourne, s’agite un peu sur ses couvertures. Il écoute. Et là, c’est plus clair. Elle parle. Maintenant, c’est comme une admiration. Et parfaitement incompréhensible. C’est, voyons… Ça commence comme ça, à peu près : « nǐ tài yǒu yùn », mais, ensuite, il ne peut suivre. Qu’est-ce donc ? Mais oui, c’est sans doute du chinois. Cela y ressemble fort. Oh ! Ma Louvre, tu es en Chine ? Assurément ? Demain, tu me diras ? T’en souviendras-tu ? Ah, crois-moi, je te questionnerai. Tu te souviens de ton chinois ? Pourtant, c’est vieux, si je ne me trompe pas. Oh, évidemment, je n’étais pas né. Oh ! Personne n’avait idée de moi, quand tu étais là-bas, ni du monde que nous vivons ici et maintenant ! Mais la voilà repartie à ronfler un peu, beaucoup, en vacarme, de nouveau. Et voilà qu’il se souvient maintenant, lui, d’avoir joué à clicligne-musette et à coucoubay avec Angélique, sa petite marmotte, qui, aujourd’hui, est clavecinière. Qui, aujourd’hui, travaille si souvent avec Anton ou avec Gottfried. Pour qui, aujourd’hui, on envoie des courriers à Carl Philipp afin d’obtenir de la musique sur bon papier, afin qu’il en compose même à notre usage, peut-être. Le fera-t-il ? Et Jean, à Londres, que fera-t-il, avec Charles ? Dans sa tête surgit une image : il est dans une cuisine, ou plutôt un cellier avec La Louvre. Pourquoi l’a-t-il amené là ? Pourquoi a-t-elle accepté ? C’est comme s’ils s’étaient moqués du danger ce jour-là. Ou voulaient le provoquer ? Que voulait-il lui montrer ? S’agissait-il de lui désigner quelque chose qu’elle pourrait saisir de l’œil et du nez, parce qu’il ne savait pas lui expliquer par les mots ? Ils étaient bien, c’est cela, ensemble dans une habitation. Et une habitation peuplée de toutes sortes de personnes qui étaient en mesure, vraiment facilement, de lui demander ce qu’il faisait là – lui, Denis – avec, avec…. Et voilà que les gens resteraient muets d’horreur, de terreur. Et ce qui devait arriver arriva. Une jeune servante, lourdement chargée de provisions, entre dans cette pièce où ils sont à fureter, cherchant il ne sait plus quoi maintenant (517).

Par chance, elle est derrière eux. Ils lui montrent le dos. « Mais Denis, que fais-tu là, avec une chèvre ? Je vais dire ça à ton père, crois-moi ! Tu invites des chèvres dans le cellier ? » La Louvre baisse bien la tête Un peu plus encore. Et sans bien sûr se retourner, eux de s’enfuir, Denis criant, « mais rien, voyons, mais rien ! ». Et vous réussissez à sortir, La Louvre et toi, parce qu’une autre porte est là, devant vous. Par chance. Elle ne pourra voir ta tête, ma tante, la Julienne, avec, en plus, ce morceau de toile que je t’ai jeté dessus. La Louvre accomplit, dans un couloir, ce tour de force de prendre très vite sa forme feuille, sans presque se concentrer. Et vous repartez en fuite aussitôt vers les bois, elle sur ton bras. Vous avez eu peur. Et vous riez. Tu acceptes son énorme rire. Tu l’embrasses. Mais quand tu rentres, c’est ton père qui te questionne. Et tu arrives à lui raconter que la servante s’est trompée, qu’il ne faut pas lui en vouloir, qu’elle n’y est pour rien. Et d’autres balivernes qu’il ne croit sans doute pas, mais qui lui font penser : Ah, Denis bouche d’or ! Ton père est sûr et certain qu’il pourra faire de toi un prêtre, avec tant de délié dans les mots et ces accents de vérité que tu sais amener, même quand presque pris en défaut. Et tout ce latin et ce grec qui infusent déjà par ailleurs si bien en toi. Oh, personne ne fut inquiété. Et l’idée de prêtre s’incrusta durablement dans la tête de ton père. Quand tu voudras marier Toinette, sa mère Marie te qualifiera, elle aussi, de bouche d’or. Pourtant ! Et, certainement, l’un comme l’autre devaient avoir eu en tête Saint Jean Chrysostome, en disant ça (518). Sa rigueur, son zèle, son appétit de Dieu qui l’a conduit à la mort, sa franchise et sa frugalité. Bouche d’or qui avait l’idée de mourir pour Dieu, ce qui se réalisa. Denis ! Toi, tu ne vas pas mourir pour Dieu. Tu fais une guerre opiniâtre à Dieu. Et La Louvre n’est pas pour rien là-dedans. Tu le sais.

Denis fait rouler ses idées, fait vibrer les cordes qui le conduisent où elles veulent, en résonance, en sympathie. Il repense à la grive de sa tata. À son idée de grive. Il se souvient bien avoir déjà senti combien, si souvent, il était limité avec elle par son point de vue humain, uniquement humain. Mais comment faire. Il est humain ! Il pense : je suis pleinement humain parce qu’elle ne l’est pas le moins du monde. Pas le moins du monde, vraiment ? Il voit apparaître le tableau de Jean Siméon qu’il a commenté récemment, celui montrant violon, mandore, musette, flûte, trompette et cor, mais ignorant le clavecin, trop grand pour cette composition, assurément (519). Et bien sûr, ignorant aussi le pantaleone qui l’a tant séduit. Il faudra qu’il parle de ça à sa tantine. Ah ! Le pantaleone. Il sait si peu, finalement. Oh, tata, je sais si peu ! Sans s’en rendre compte, Denis s’est comme habitué au vacarme des ronflements. Et bientôt, il est parti, emmené, entraîné dans le sommeil.

Dans la nuit de La Louvre ronflante, Denis a eu raison de penser qu’il y avait du Cathay. Et c’est ça, La Louvre s’est trouvé en compagnie de Conscient de la Vacuité, en grand honneur. Elle le dira peut-être à Denis. Mais, ce n’est pas tout, non. Elle se souviendra aussi, au matin du lendemain, de choses bien moins admirables et pourtant fort étonnantes et pourtant fort passionnantes. Il y a, dans cette nuit, dans sa tête, un cheval comme maigre et sévère et furieux. Qui serre fort ses mâchoires. Qui est figé dans sa colère. Qui serait prêt, selon elle, à beaucoup de violence. Il peut d’un moment à l’autre partir dans un galop qui l’amènera à destruction de bien des choses. Et son dos supporte comme une masse de soucis à faire exploser en tristesse. Il y a un escargot qui tente de fuir ce qui se passe là et qui n’est encore qu’esquissé, dans ce rêve. Mais c’est un escargot. Et il tente. Sont également présents et agissant, plusieurs hommes plutôt agiles ou peut-être serait-il préférable de parler d’ombres d’hommes, capables de se mouvoir facilement – telle est leur agilité – en écarts et sauts, capables de virevoltes, mais peut-être même de virevoltes de pensée, capables peut-être même de tirer à l’arc sans le moindre outil, sans la moindre arme au bras. La parole les a quittés. Sont-ils morts, ces agiles-là ? Le rêve ne répond pas. Un être muni d’une très protubérante oreille et dont on ne voit que la tête, le reste de son corps pouvant bien se balancer dans le vide, s’accroche des deux mains et de toutes ses griffes à un os, qui fait penser à La Louvre à un os de jambe humaine. Oui, un os comme posé sur le bord d’un gouffre. Et cet être est très attentif à ce qui se passe devant lui, un peu au dessus. Il lève son regard et observe avec vraiment beaucoup d’attention la toile d’une araignée. Elle est présente au centre de sa toile. Elle semble repue. Elle est arrivée là par le fait des vibrations qui sont un des secrets de ses armes et sont, pour La Louvre, de magnifiques sculptures, aussi. Elle qui fréquente les hommes depuis si longtemps, ces toiles, elle y pense comme à des sculptures. Ce que les hommes appellent toiles. Ce que les hommes appellent sculptures. Si les araignées pouvaient parler, elle aimerait parler avec certaines. Mais cette araignée de rêve ne parle pas plus que les araignées de tous les beaux matins où leurs pièges luisent de rosée, brillent dans le soleil. La Louvre n’a encore jamais rencontré, de toute sa longue vie, d’araignée pouvant parler, ou bien – faudrait-il penser – acceptant de le faire ? L’être à la grande oreille peut-il entendre ce qu’elle-même ne peut ? Pourquoi non ? Il regarde. Ce qu’elle voit, elle, n’est pas très facile à comprendre, par certains aspects, en dehors de l’évidente araignée, fière de son œuvre, gonflée de son dîner. Peut-être une abeille s’est-elle prise sur les bords de la toile ? Peut-être d’autres êtres ont-ils subi le même sort ? Elle ne saisit rien de vraiment précis. Peut-être elle-même, sous sa forme feuille, qui aurait été malmenée, déchirée en plusieurs endroits en accrocs profonds, pend-elle sur un des bords de cette toile-là ? Avec d’autres proies, maintenant mortes, donc ? Les fils de la toile ont vibré. L’araignée a ressenti l’importance du message dans ses pattes. Ses pattes ont traduit pour sa tête que la table était mise. Sa tête a gouverné ses pattes vers la proie engluée. Toutes les fibres de son corps ont vibré en joie d’abondance. Le rêve dit que l’araignée pense aussi par ses pattes et par sa toile. Elle peut savoir si la proie est grosse ou petite selon la tension des fils. Leur vibration d’appel. La Louvre se demande si l’araignée pourra, pourrait, arriver à boulotter sa forme feuille. Aurait-elle assez d’appétit ? Mais c’est alors qu’elle se voit comme fuir, elle aussi, tout cela, de la même façon que l’escargot, qui ne fait lui que tenter. Tenter une fuite. Elle part – c’est sa forme à pattes – dans le sens strictement opposé à celui de l’escargot. Elle est encore, à l’instant, près des hommes agiles ou de leurs ombres. Mais elle se sait bien plus bondissante qu’eux. Et que l’escargot, forcément. Sa forme est comme réduite à la force de la course. Ses pattes et sa tête sont très décidées à foncer vers l’avant, avec assurance. Hors d’un danger ? C’est tout cela qu’elle aura en tête au matin. Et rien d’autre (520).

Ils se réveillent presque en même temps, Denis et sa tante. Au pied du jour. Ils se voient. Denis est prêt à lui parler de ses ronflements, à la questionner aussi, mais elle est plus rapide. « Mon cher neveu, mon Denis, je dois aller chasser. J’y vais. Et je reviens. Et on parle. Veux-tu ? ». Elle a énoncé ça de manière lapidaire, comme dans un seul souffle : elle est pressée. Elle a faim, sans doute, se dit Denis. « Mais oui, La Louvre, je t’attends, évidemment ». Denis est tellement content de la retrouver bientôt, consciente et repue, qu’il en oublie presque de lui ouvrir la porte. Il sait pourtant que manipuler bien des portes n’est pas affaire de Louvre. Et celle-là n’est vraiment pas pour elle. Il caresse sa tante. Ouvre. Ils se sourient. Elle est partie. Il est très heureux. Il a presque oublié ce qu’il s’était donné à faire, à corriger, à revoir et les gens qu’il était supposé rencontrer aujourd’hui, tout autant. Il devrait déjà être sur la route de la capitale. Il s’excusera. Lui aussi a faim. Il va se rendre à l’auberge, au bout du chemin. Et il ramènera quelques provisions, après ça. Peut-être restera-t-elle plusieurs jours par là. Comment savoir avec elle. Oh tantine ! Il l’imite sur le chemin, à haute voix, s’essayant au contralto : « Et on parle ». Ah oui, tata. On va parler. Et j’espère bien que tu ne vas pas me dire que tu as oublié ton rêve chinois, si c’est bien un rêve chinois dont il était question. Il est avec La Louvre enfant et ils chantent ensemble. « Denis, monte ! Monte ! » Et ils reprennent depuis le début, après qu’il soit « monté » jusqu’à ce qu’elle considère être la bonne hauteur dans la partie qu’ils travaillent du chant de ce jour-là. À l’auberge, il se restaure. Il s’arrange. Il est gai avec les gens. Il repart avec un bon panier. Il lui faut changer de bras assez souvent sur son trajet vers la chaumière, mais qu’à cela ne tienne. Quand il arrive, il se met torse nu devant la fontaine et se passe de l’eau bien froide sur le visage, la poitrine, la nuque, son ventre rebondi. Et il se met au travail, à la table, devant, avec les papiers. Libido sciendi. Mais, tout en travaillant, tout en réfléchissant à tel mot, à telle phrase, à tel livre à consulter, de nouveau, une fois revenu à la ville, il pense à sa tante, malgré le grand goût du savoir et d’avancer dans cette tâche énorme à laquelle ils se sont attelés depuis tant d’années maintenant. Arriveront-ils à finir ? Leur laissera-t-on au moins toujours un petit sentier par où passer ? Quelles nouvelles ruses faudra-t-il inventer pour que les choses ne se retrouvent pas bloquées à tout jamais ?
À un moment où il est bien concentré sur une définition d’un article à réviser : « c’est le nom qu’on donne à un artiste qui s’applique à quelque genre particulier de peinture, comme à faire des portraits, à peindre des fleurs, à représenter des animaux, des paysages, des noces de village, des tabagies, etc. », il entend clairement la grive. Il sort sans tarder. Regarde de l’autre côté du chemin. Puis, la voilà qui se met à chanter la même petite chanson, le même petit air que quand elle s’est présentée à lui la veille. « Viens donc, la Louvre, viens vite ! ». Elle saute d’un grand bond du fourré sur le chemin et lui met la tête sur le ventre, en poussant un peu. « Allez, viens ! Alors, cette chasse ? » « Ah, Denis, je me suis régalée; Un lièvre très régalant, oui. As-tu encore du vin ? ». « Oui, oui, j’en ai ramené de l’auberge ». Et tout en lui remplissant sa coupe, il commence à la questionner. « Ma tante, étais-tu loin d’ici cette nuit ? » Elle prend un air chaviré et affirme bien nettement: « Oh, oui, oh oui. J’étais dans le Cathay ! » « Dans le Cathay, La Louvre ? Si loin ? » « Oui ! » « Écoute ce que je vais essayer de te dire ». Et Denis de s’élancer à ânonner les quelques mots qu’il a retenu. Elle le regarde, étonnée. Il répète. Et enfin, elle saisit les maladroites approximations de Denis. « Ah ! Denis, oui, j’étais avec Conscient de la Vacuité ! nǐ tài yǒu yùn dòng tiān fù le, wù kōng ; c’est ça ! Je lui disais ça : ‘Quel athlète tu fais, Conscient de la Vacuité !’ Ah, Denis, comme tu es maladroit avec la langue du Cathay. Ou alors, c’est parce que je dormais, peut-être. Je n’entends presque rien dans ce que tu dis de la musique de leur langue. Denis, ils ont une langue toute en musique, sais-tu ? » Elle le regarde. Il sait qu’il doit dire quelque chose, qu’elle attend pour poursuivre. « Ah, ma tante, raconte-moi ». « Oui, oui, écoute, comment te dire leur musique ? Ce que j’ai encore en tête. Et c’est si peu. C’est si loin. Oh ! Conscient de la Vacuité…. Ah voilà. Si j’étais là-bas, très vite, je pourrais bien parler, de nouveau, avec les bateliers, par exemple. Pour la musique. Écoute ». Et elle prononce láng. Láng, c’est le loup et c’est un ton montant. Elle le lui dit. « Tu as entendu, Denis, ça monte, le loup. Le loup, comme ta tante… Eh bien, si je dis le même son, mais en faisant descendre ma voix, ce son, ce petit mot devient làng. Ça, c’est le flot. Ça, les bateliers le disent souvent, forcément. Et en prononçant autrement – entends-moi – c’est le mot ‘clair’, comme la clarté du jour, comme la clarté des roulades du merle. Ah, tu vois, la musique est comme le noyau même de cette langue-là, il me semble. J’ai beaucoup oublié. Mais écoute encore; Yīn, c’est le son. Yuè, c’est la musique. Mais, yīn yuè, cela peut aussi être la musique. Tu entends, ils associent les choses ». Et lancée comme elle l’est, elle se met à chanter une de ses compositions, là, dans la chaumière. C’est court. Ce n’est pas très ample, comme parfois, avec d’énormes sauts d’octaves. C’est presque joli. Denis aime ce morceau. Elle a fini. Ils se regardent. « Tu m’as bien expliqué cette langue, ma tante. Et font-ils de la musique avec des instruments aussi, je crois savoir… » « Oui, oui, Denis. Ils ont des instruments. Mais je ne me souviens pas bien de ça. C’est vrai. Dans la demeure du grand roi, il y avait des musiciens présents quand j’ai chanté, mais ils n’ont pas joué. Je n’ai pas fait très attention à eux. Il me fallait chanter pour que tout aille bien pour les marchands, pour les choses précieuses. Pour les porcelaines. Ah, si, écoute. C’est ça. Les bateliers jouaient parfois d’instruments qu’ils mettaient contre leurs bouches, avec de petits tuyaux, comme d’orgue. Très petits, si tu compares avec orgue ! Ils soufflaient ». La Louvre parle bien de ce que nous appelons orgue à bouche. C’est ça. «Tu sais, Denis, c’était dans les relais qu’ils faisaient ça. Au repos. Ils soufflaient et ils avalaient leur air, aussi. Quand tu bouches le petit trou d’un tuyau, avec le doigt, en bas, il sonne. J’ai vu, oui. Ils soufflent et c’est du métal et puis, au dessus, les tuyaux, en bois. C’était beau, cela, Denis. Et ça les reposait. Comme ma musique reposait les quatre grands pèlerins ». Denis voit que sa tante est partie pour parler d’autres choses, mais il arrive à lui faire comprendre d’un geste qu’il veut intervenir : «La Louvre, une fois, il y a fort longtemps, tu m’as dit avoir fait une grande rencontre, avec un orchestre d’instruments de métal. Dans ma tête, c’est associé à ton voyage dans le Cathay. Est-ce bien cela ? Redis-moi les choses ». Elle semble réfléchir intensément à ce que nous appelons gamelan. Elle est très contente et ça se voit. Elle sourit enfin et commence : « Ah, Denis, je suis contente que tu me parles de cela. Cette île. Tu me parles d’un orchestre. Mais c’est d’un instrument dont il faut parler. Tous ensemble, ils formaient, je le sais, un seul instrument. Chaque élément, chaque chose produisant des sons, n’était qu’un morceau d’un seul instrument, avec les hommes comme dans l’instrument, faisant partie de lui. Un peu comme l’orgue, tu vois, avec toutes ces voix. Mais, là, les hommes et aussi quelques femmes étaient des parties de ce grand ensemble. Pas comme cette admirable femme que j’ai entendu jouer avec Gian Francesco. Avec son orgue, non. Elle était avec cet instrument, elle jouait avec. Là, ce que je te dis, c’est que ça joue, tout cela : les hommes, le métal qui vibre, les vases, les lames, les cloches, les peaux des tambours que les gens font résonner, les cordes, les grands maillets avec les deux mains; tout cela, oui. C’est peut-être – comment te dire – comme le lever du soleil ou une grande cascade assourdissante. Mais ce n’était pas assourdissant, oh non ! Cela vit comme tout seul, comme une grande bête contente, qui soit se prélasse, soit avance dans sa vie, très attentive à tout ». Elle parla encore du gamelan, avec d’autres images, d’autres hypothèses à destination de Denis. Et puis, elle dit enfin : « je t’ai dit comme lever du soleil, mais on va jusqu’au coucher, oui. Les motifs joués au début, quand tout commence, quand tous sont là pour faire vivre l’instrument, ils sont aussi joués à la fin. Comme une grande boucle. C’est ça. Comme une grande boucle. ». Denis écoute sa tante lui parler de tout cela avec ses mots et ses façons de dire. Il est tenté de lui demander ce qu’il en est des cinq tons de suite qui l’ont préoccupé quand il a écrit la recension du livre de l’abbé Roussier, quand il a composé ces révisions concernant la musique savante chinoise et son système, pour le journal de Friedrich Melchior. Il est tenté de lui parler de l’alphabet de Bali qu’il a fait mettre dans leur dictionnaire. Mais il sait bien, en même temps, qu’il ne peut. Tout ça n’a bien sûr pas de sens pour elle. La voilà qui est repartie dans les mots. Elle ne le regarde pas et poursuit, presque pour elle-même, tout en s’adressant malgré tout à lui : « Tu sais, Denis, les oiseaux naissent avec le chant. Mais, dans leur vie, ils apprennent aussi des autres. Je suis certaine. Pour certains. Je t’ai dit, la grive. Et moi, aussi. Mais la vie des oiseaux est courte. Et moi, tu sais que ma vie est déjà pas mal longue. J’ai pu apprendre beaucoup de choses, à écouter et écouter encore autour de moi. Mais, c’est bien clair pour moi: la voix des oiseaux chanteurs sera toujours plus magnifique que la mienne. C’est par la composition que je suis plus habile qu’eux, seulement par la composition. A cause de ma longue vie. Et peut-être aussi parce que j’ai beaucoup échangé avec des hommes et d’autres êtres capables de parler en mots. Mon talent, c’est la composition. Mais, tu vois, j’ai la fibre lâche pour les étoiles, comme tu dirais, toi ». « Ah, ma tante, tu te souviens de ça ! De la fibre lâche ! » « Oui, Diego m’explique et je mélange toujours tout ! J’essaie, j’essaie et non, rien ! » « Et Diego, La Louvre, il a la fibre pour les étoiles ? » « Oui, oui, mais, vraiment, surtout, Diego est très courageux ». « Là est son talent ? » « Oui, je crois que c’est un de ses talents. S’il avait de bonnes jambes, il pourrait se servir de son courage comme Spartacus. Et… ». « Et ? » « Et »…. Elle hésite juste encore un instant : « Et, un autre de ses talents, c’est son grand cœur. Oui, il a marché, marché, marché, tant marché pour essayer de retrouver des amis du grand pèlerinage fou. Denis, nous sommes allés jusque vers la Dalmatie ! Avec la guerre, là-bas. J’y suis allé avec lui, parce que j’aime cet enfant, ce neveu d’amour, mais aussi parce qu’il m’a tiré là-bas, avec son courage. Il m’a même mis une laisse au cou, Denis ! Te rends-tu compte ? Il m’a inventé une laisse. Je me suis déplacée avec une laisse au cou. Je l’aime. Il est très astucieux aussi. Cet enfant est courageux et a un grand cœur, oui. Charles Mouton est un admirable musicien. Il peut aussi aller vers la musique naturelle, parce qu’il sait la savourer et parce que c’est un grand siffleur. Mais la musique naturelle, il ne peut la jouer que pour lui seul ou avec moi. Et je ne le rencontre pas très souvent. Tu m’as bien dit que j’étais une grande vagabonde ! C’est cela ». « Ah, La Louvre, comme c’est agréable de parler avec toi. Redis-moi les choses sur Spartacus. Cela fait si longtemps que je ne t’ai pas entendu m’en parler. Je sais bien que c’est triste. Mais…. ». « Oui, Denis, je peux ». « Denis, mon cher neveu, nous avons beaucoup combattu avec Crixus et Spartacus et aussi, Euno… Euné…Ah, je ne sais plus le nom de ce grand gaillard-là. Je distingue bien son grand corps d’homme, mais le nommer, non ». Oenomaüs, elle le voit, mais son nom s’est sans doute évaporé pour toujours de sa tête. « Nous avons réussi à libérer beaucoup de pauvres gens des fers, Denis. Moi, je me déplaçais dans les airs. Je disais : ils sont là. Passons par ici. Et nous déplacions nos hommes de guerre. Je me faufilais et Spartacus pouvait ainsi savoir. Je les aidais. J’étais des leurs. Ils avaient très peur de nous. De notre force. De notre rapidité. De nos astuces. J’avais entendu parler d’eux et j’étais d’accord avec eux. Je les avais rejoins. Pour punir et, surtout, délivrer tous ces hommes et femmes des chaines, de la domination. Ah, j’ai tué aussi, Denis, bien sûr. Je sais faire cela. Je peux chasser vivement et tuer aussi, sans idée de chasse. Pour la mort. Mes mâchoires son très solides. Nous nous aimions beaucoup, Spartacus et moi (521, 522).


Il me respectait comme être femelle, aussi. Mais nous n’avons pas pu vaincre. Non. Et puis, les trahisons. Avec cet argent, qui vous fait tant de mal. Oh, Denis, j’ai réussi à m’enfuir. Et puis, après, je suis revenue. Et j’ai vu tous ces hommes sur les croix. L’un à côté de l’autre, dans la nuit. Le long de la route. Oh ! Quel courage, Spartacus. Quel courage ». Ils restent longtemps dans un silence commun. Denis caresse sa tante qui lape encore un peu de vin. Puis elle finit par dire : « Denis, je dois repartir vers les Jean ». « Oui, La Louvre, bien sûr. Tu reviens bientôt. Tu sais me trouver. Et on parle ». « Oui, Denis, mon cher, je reviens et ce sera magnifique ». « Ma tante, tu comprends que je ne suis pas toujours là. Ici, j’écris. Je suis tranquille avec les signes noirs. Il n’y a que la fontaine et le vent pour parler, avec les branches et les feuilles. Et les oiseaux, évidemment. Je viens souvent, mais… » « Oui, oui, Denis, tu es de la ville, pas des bois. Mais, je peux te trouver, te sentir. C’est facile ». Denis sait qu’il ne peut retenir plus longtemps La Louvre. Il sort avec elle et la voit, du chemin, bondir dans le bois. Il entend juste un peu son pas dans les feuilles, puis plus rien. En rentrant, calé dans son fauteuil, il pense à elle et plus encore à son chant. Et peut-être à cause du vin qu’il l’a vue boire – ses lapements de Louvre – il pense aux thyrses. Même avec son chant pourtant bref de ce jour, il pense à ça. Elle lace ses motifs, les faisant s’enrouler comme autour d’une branche. Cela s’enlace comme lierre ou vigne d’un thyrse de bon augure. Puis un thyrse se trouvant construit, c’en est un autre qui se forme et encore un autre. Mais, en fait, tout se construit presque dans le même temps. Chaque morceau peut faire l’effet d’une sorte de forêt de thyrses, si cela peut avoir un sens. Et, au bout de chacun de ces grands thyrses, il voit des pommes de pin qui sont d’autres sons, éminents, dominants ou d’autres motifs, même. Comme rayonnants, en résonance avec le reste. Il a entendu cela aujourd’hui. Mais, en fait, il sait que ça ne prend que rarement la même forme. Il se dit qu’il faudrait faire chanter la philosophie. Il se dit qu’il lui faudra trouver le professeur de guitare de Diego. Très prochainement. Il se dit que, dans l’article ‘talent’ du grand dictionnaire sur lequel il était juste en train de travailler quand La Louvre est revenue de sa chasse, si contente de son lièvre très régalant, il ne pourra pas ajouter que celui de certains malheureux, mal dotés de nature, est avant tout le grand cœur.