32. Alors, il a été question de La Louvre

Quand Roland partit vers la ville, ayant bâché sa hotte avec soin bien que la pluie eut cessé, au premier village, il n’entendit parler que de l’attaque de La Bête. En le voyant passer, on le questionna. Savait-il quelque chose ? Avaient-ils, avec les garçons, repérer quelque animal fou, quelque monstre rôdant ? Il dit que non. Tout était tranquille au bois. La nuit avait été bien calme. Que se passait-il donc ? Alors, un vieillard qu’il connaissait bien lui expliqua ce qu’il savait devant plusieurs personnes assemblées (464). « Vois-tu, Roland, mon gars, l’homme est arrivé avec une énorme plaie à l’aine. Il se traînait. On l’a entendu avant même qu’il n’entre dans le village. Il criait. Il avait encore la force de crier. Il se servait de son arme comme d’une canne, d’un appui. Il était épuisé. Il avait perdu beaucoup de sang. Il s’était fait une sorte de pansement avec des bouts de ses vêtements, mais ce n’était pas assez. J’ai vu ça. Et c’était un homme du roi, Roland ! Nous avions peur, nous qui étions là à voir celui-là se traîner ainsi. Ce sont ici nos endroits. Que va-t-il donc se passer pour nous, aussi ? Avec Charles des fourches que tu connais et d’autres jeunes gars, nous l’avons accueilli et étendu sur le sol. Il s’est laissé faire. Il était si faible. Et une femme est venue le bander, essayer. Mais ça ne servait à rien. Tous, nous savions. Il était déjà mort, nous le savions. Nous lui avons donné de l’eau. Et puis quelqu’un a proposé de mettre un brancard sous lui et de le transporter dans la grange la plus proche. On a fait ça. Il parlait. C’était des mots qui revenaient : « La Bête, la punition, miséricorde pour mes péchés, La Bête est chez nous, prions, frères, épargnons-nous la guerre ». Des choses comme ça. Quelqu’un abonda dans le sens de ce vieux Jérôme : « Oui, ce soldat a bien dit : ‘épargnons-nous la guerre’, Jérôme dit juste ». « Et alors, Roland, j’ai décidé d’en savoir plus. D’essayer de lui faire dire d’autres choses. Eh bien, parce que je lui parlais doucement, presque tendrement à ce soldat, un officier, je pense – mon fils, tu sais comme je n’aime pas les soldats, mes pauvres garçons y sont passés, ils me les ont emmenés, ils étaient si jeunes -, il a pu répondre. Il a parlé d’une bête de l’enfer à face de loup, forte comme trois loups – il a dit ça, dans ses mots égarés, oui; on entendait tellement la peur, aussi, dans sa voix -, capable de bondir et de se déplacer très rapidement. De la taille d’une grande chèvre. Roland, mon gars, il a dit : ‘de la taille d’une grande chèvre’ ? Il a parlé de loup et puis de chèvre. Comprends-tu ça ?  Et d’une force terrible». Roland dit qu’il ne comprenait pas, bien sûr, et demanda à Jérôme de poursuivre, s’il savait d’autres choses. « Oui, nous avons cru comprendre qu’en fait, il n’était pas seul, quand la bête l’a mordu à mort. Mais quand nous sommes allés voir jusque par chez vous, nous n’avons rien vu. Pas de cadavres. Et la pluie nous a un peu découragés aussi. Et il n’y avait pas de traces de combat, ni de lutte. Pas que nous puissions voir. Il a un peu continué avec ses ‘miséricorde’. Cet homme a dû tuer beaucoup de gens, Roland. C’est la loi de la guerre, mon gars. Forcément. Forcément. Puis, il a redit que l’enfer était venu jusqu’à lui, avant même sa mort. On pouvait comprendre ça dans ses paroles confuses. Lui-même savait qu’il allait mourir. Il a encore parlé de ses péchés et de ses compagnons. Puis, il a eu comme un grand sursaut. Sa poitrine s’est soulevée. Il a tremblé, si fort, si fort. Il a hurlé avec horreur : ‘La Bête’, tellement fort aussi, que sa peur est entrée dans toutes les têtes de ceux qui étaient là, dans la grange de Baptiste, le du pré-d’en-bas. C’est bien certain, mon gars ». Plusieurs dirent que oui, ils avaient eu vraiment peur de cette terrible agonie et de la mort de cet homme du roi. Un enfant présent ajouta : « On n’a pas prié ! ». Il y eut comme un silence que personne ne vint troubler, en quelque sorte. Puis Jérôme reprit : « Le prêtre n’était pas parmi nous ». Cela sonnait plus comme un aveu que comme une excuse. Un autre enfant, près de Jérôme, enhardi par l’affirmation du précédent, ajouta, presque claironnant : « il puait !» S’adressant toujours à Roland, Jérôme continua «Oui,  mon gars, tant brenneux qu’il était, cet homme. Ses chausses étaient souillées jusqu’aux genoux. La peur, sans doute ». En disant ça, il passait la main dans les cheveux de l’enfant. « Mais, tu vois, Roland, cet officier était mort. Il nous fallait l’emmener à la ville. Le mari de Jeannette et son fils ont attelé et Joseph des bouts et François sont allés avec eux. Ils y sont encore sans doute ou sur la route du retour. Mais, tu sais, il y aura des gens du roi envoyés ici. Ils vont questionner. Ils voudront savoir. Ils puniront peut-être, même si nous n’y sommes pour rien. Tu n’as rien entendu, mon Roland ? ». « Non, mon cher bon Jérôme. Nos bois sont tranquilles comme paradis, sauf votre respect à tous, mes amis. Nous avons commencé une nouvelle charbonnière qui va bien donner, je suis sûr. Il me faut y aller. Je dois livrer ». Et il sourit, comme il le faisait souvent, montrant ses pauvres mauvaises dents. Qui ne pouvait croire ce gentil grand Roland. On lui souhaita bonne route. Sur son trajet, il pensa à La Louvre, à Diego dont il n’avait pas été question dans le récit de l’officier, ce qui le soulageait beaucoup. Il rencontra le mari de Jeannette et son fils, Joseph des bouts et François, sur leur retour. Ils se parlèrent. Ils dirent que, pour sûr, des gens du roi allaient venir sous peu. « Roland, as-tu entendu une bête par chez vous ? » « Par ma foi, nos bois sont tranquilles comme paradis, sauf votre respect, mes amis ». Il réussit à chanter, malgré l’inquiétude, malgré la fatigue de n’avoir pas dormi, d’avoir transporté ces corps, d’avoir creusé, d’avoir commencé la charbonnière, d’avoir menti aussi. C’était un refrain appris par La Louvre. Leur Louvre. C’était des paroles qu’il ne comprenait pas, mais c’était beau et bon pour la marche.

Et il alla jusqu’à celle des portes de la ville par où lui-même devait entrer (465). Et il livra. Sa hotte était pour deux livraisons. Dans la première maison, en attendant d’être payé, il vit un chien noir regarder et lorgner même, dans une sorte d’attente, comme une petite meule de fruits, posée sur une table dans des plats et des coupes (466). Tout en haut, c’était des prunes. Il ne comprenait pas en quoi ces fruits pouvaient intéresser ce chien-là. Un animal était-il là-dessous à grignoter quelque pomme ? Quelque prune ? Il n’entendit rien. On le paya. Dans la maison suivante, des enfants étaient à une fenêtre dans la cour où il se tenait lui-même avant d’entrer. Sur le mur, un grand pampre donnait encore du raisin et la petite fille en avait cueilli une grappe qu’elle tenait à bout de main avant de la manger toute entière ou de la partager avec son frère. Elle regardait vers Roland qui était dans la cour. Elle était très jolie à ses yeux. Roland sourit, montra ses mauvaises dents et se mit à chanter son même refrain. Et les enfants voulurent l’apprendre.

Le garçon faisait une chose qui émerveilla Roland qui n’avait jamais vu faire ça. Il produisait des sortes de bulles comme celles que l’on peut voir, parfois à la surface de l’eau, si la pluie est drue et soudaine ou bien au goulot des fontaines quand ça gicle fort. Mais bien plus grosses et très tranquilles. Elles volaient un peu, l’une derrière l’autre ou en groupes, si légères et irisées. Puis elles éclataient, disparaissaient, doucement ou pas. Oh, de voir ça, c’était comme de la musique, avec des couleurs d’arc en ciel! (467). L’enfant aimait lui aussi ses bulles. Il les regardait s’envoler, avec envie et aussi comme à regret. « Comme tes bulles sont belles ! ». Puis ils chantèrent encore. L’oiseau en cage ne disait rien. Peut-être les écoutait-il ? Peut-être, plus tard, imiterait-il leur chant de ce jour ? Roland se disait ça en chantant, mais il fut bientôt appelé par la servante. Il entra. Il livra. Quand il ressortit, les enfants n’y étaient plus. Il voulut aller à l’auberge avant de reprendre la route des bois, pour manger un petit quelque chose. Il avait assez d’argent pour le faire. Ces gens payaient bien et donnaient souvent l’aumône aussi. Il fallait prier. Roland n’aimait pas ça. Mais puisqu’il le fallait. Il savait donner l’illusion de la conviction. Dans la grande salle de l’auberge, du coin de l’œil, il put tout de suite voir un pauvre valet, qui venait sans doute d’être payé d’un terme, se faire détrousser de sa bourse (468). Deux escrocs l’avaient invité à leur table, avaient commencé à le saouler et se servaient de l’habileté d’une bohémienne pour lui subtiliser son argent pendant qu’il s’était mis à jouer – faux – un air de danse sur son galoubet. Cela serait bientôt partagé en trois parts inégales. Roland ne pouvait rien faire ni ne le voulait. Pauvre gars, fut tout ce qu’il se dit. Dans un autre coin, un homme qui avait fini de manger, un verre de vin à la main, parlait déjà de La Bête (469). Il avait un air suffisant, ce marchand. Sa richesse était sur son visage, tout comme les soucis qu’amenait dans sa tête cette forte richesse. Cela lui donnait aussi un petit air égaré. Mais il parlait bien. Il savait pratiquement tout ce que Jérôme avait dit et le répétait à l’aubergiste. Il expliquait clairement. Roland l’entendait parfaitement. La ville ne serait bientôt plus qu’un bruissement de Bête. Et de fait, avant de quitter la ville, il rencontra le charmant marchand de chapeaux qui leur avaient donné, à plusieurs reprises, adresses pour les livraisons (470). « La Bête, Roland. La Bête ! ». Roland acquiesça et s’en fut. Il marcha vite jusqu’aux cabanes.

Dans le bois des Jean, La Louvre s’occupait du convalescent, qui, certes, montrait encore quelques bleus, ici et là, mais trottait déjà, pouvait être à ses côtés. Qui la caressait. « Mon cher neveu, allons en lisière, j’ai vu un bel oiseau. Peut-être y sera-t-il encore aujourd’hui. J’aimerais te le faire rencontrer ». Diego avait bien entendu Dame Louvre le nommer ‘cher neveu’. Il était comblé. Il ne disait rien. Ils attendirent longtemps. Le fourré était agréable (471).

Puis il vint. La Louvre regarda Diego et sourit. Il savait qu’elle avait repéré l’oiseau. Il chercha et le vit enfin. C’était un magnifique oiseau avec une tête grise et une poitrine jaune toute tachetée de noir. Il allait et venait d’arbre en arbre. Tchatchatchac. Tchatchatchac. Autant il était beau à voir, autant son chant était décevant. « Il est beau, tchatchatchac, n’est-ce pas, mon neveu ? » murmura-t-elle. « Oui, Tante Louvre, mais son chant ? ». « Ah, c’est ainsi, c’est comme notre magnifique ami houpoupoup, qui nous est si cher, à nous deux, sais-tu bien ! » Diego rit doucement dans ses mains. La Louvre voyait qu’il reprenait force. Elle était heureuse de ce neveu qui s’était choisi neveu dans le danger, dans l’angoisse d’une morte possible. Ce n’était pas elle qui, comme cela se passait toujours, avait proposé de faire neveu et tante. Non, elle n’y était pour rien. N’y avait pas pensé. Puisqu’il n’y avait pas eu de choix par la musique. Puisque c’est Diego qui l’avait surprise en train de croquer son lièvre, imprudemment, presque au milieu du chemin et l’avait abordée; « Où est ton berger, où est ton troupeau ? » Mais ils avaient su se plaire, ces deux-là. Et elle l’aimait, oh oui. Diego, un neveu de quoi ? Elle ne savait pas encore le dire, le trouver, l’énoncer. Elle expliqua à l’enfant que des hommes lui avaient dit que tchatchatchac était grive. « Grive, ma tante ? Mais grive chante si bien, sait faire tant avec sa voix ! » « Oui, oui, mais ces deux-là sont cousines. Celle que nous aimons entendre et celle que nous aimons voir, dans sa belle toison de plumes. Ils me l’ont dit (472) ».

Elle raccompagna Diego aux cabanes en lui disant que demain, il lui faudrait aller aux livraisons. « Ce sera bien, je le crois ». Et il fut d’accord. Sur son visage, il n’y avait pas de traces de coups. Il fallait juste qu’il ménage ses pas. La Louvre lui avait, en plus des emplâtres à appliquer encore quelque temps, donné des herbes amères à mâcher. Ah, que c’était mauvais ! « Mange Diego, ta force va revenir, mange cela, mon neveu. Par Asclépios, il le faut ! ».

La Louvre alla se blottir dans un bon coin pour la nuit. Elle pensa à Chiron, à ses leçons. Il savait bien plus que tous : les chevaux, l’arc, la chasse, la musique. Oh, les mains de Chiron ! (473) Et les herbes, mais oui. « Ah, ce gentil Asclépios sera habile, Ma Louvre. Sache-le. Je l’aime bien. Il comprend les herbes (474) ». Si Chiron disait « je l’aime bien », c’était fort, ça. Elle vit Asclépios et aussi Hygie, dans ses pensées, avant de dormir (475). Elle savait un peu les plantes, grâce à eux, Chiron et les autres qu’elle avait aimé, rencontré. Et puis, chose vraiment rare pour elle, ce soir-là, elle put voir – oui, voir – un petit duc dans un arbre proche de son abri. Il bougeait juste sa tête, guettant, prêt à fondre sans bruit sur tel mulot, telle souris. Oh, petit duc, comme tu es beau, pensa La Louvre émue. « Merci de ta présence, petit duc ».

Il n’avait pas été question entre chacun des Jean ni entre les Jean et La Louvre de la terrible attaque et des conséquences qui pouvaient en découler. Dont on se doutait bien qu’elles pouvaient être, elles aussi, terribles. Cela ne veut pas dire que Roland ne rapporta pas ce qui lui avait été dit, ce qu’il avait entendu à la ville, non. Cela veut dire que ni Diego, ni La Louvre ne firent revivre les scènes même de l’attaque aux Jean. Ils ne leur donnèrent aucun détail. Ils ne leur fournirent aucune explication supplémentaire. Rien non plus ne leur fut demandé. Tous savaient tout ce qui était nécessaire au groupe – La Louvre étant incluse dans ce groupe – pour continuer une vie qui serait, d’une façon ou d’une autre, menacée. Mais chacun voulait espérer que les obstacles seraient surmontés. On ne pouvait savoir quand, ni comment la menace se préciserait. Il s’agissait d’hommes du roi. Le pire pouvait donc être attendu. Peut-être faudrait-il fuir loin. Chacun pensait pour soi dans ces instants. Et tous pensaient aux autres, aussi. Pour que tout aille bien. La Louvre, elle, s’était, dans sa très longue vie, mise en colère bien des fois. Elle avait tué bien des gens, avait été poursuivie, avait failli être vendue, avait échappé au dragon. Elle avait vécu la guerre avec Spartacus et Crixus. Elle était encore là après tant de temps, vaillante, heureuse de son art, de sa vie, de ses neveux et nièces, de notre magnifique monde.

Diego repartit vers les livraisons. Tous les alentours bruissaient des rumeurs concernant La Bête. Il entendit des joueurs de hoquet en parler avant d’arriver en ville (476). Il sut ainsi qu’une enquête serait menée, que des médecins, après avoir examiné la plaie, avaient parlé de mâchoires exceptionnellement puissantes, que le roi était lui-même intervenu et qu’il allait agir, que quatre autres hommes n’avaient pas rejoint leur garnison, que c’était bien ceux-là qui avaient pu être attaqués, eux aussi. Que leurs corps étaient perdus. Il apprit qu’on allait commencer les recherches. En ville, dans une auberge, un homme qui fumait sa pipe parlait avec un autre à une table voisine (477) : « Le roi – Sa Majesté – va s’occuper personnellement de ça. Ce sont de ses hommes. Ces cinq-là avaient choisi le métier des armes. On ne les avait pas sortis de leur village pour les mener à la guerre. Par ma foi, ce n’étaient pas des paysans, ni des va nu pieds. Que peut donc bien être cette Bête ? » L’autre ne savait que penser. Le soir quand il revint, il entendit des paysans, assis près d’un bouquet d’arbres, dire leur peur pour leur bétail, mais aussi – et c’était la première fois qu’il entendait cela, au milieu de tant de rumeurs – que La Bête pouvait bien avoir été dressée par des factieux pour s’attaquer aux troupes royales (478) .

« André a dit qu’on lui avait dit que le gouverneur l’avait proclamé, en ville, devant la forteresse ». Diego rapporta tout cela à La Louvre. Elle le remercia. Elle réfléchit. Ils chantèrent. Elle l’accompagna dans sa tournée de fagots. Elle pensa que le bois risquait fort de n’être pas sûr, très bientôt. Elle pensa qu’il lui faudrait attaquer d’autres humains que des soldats, pour faire taire cette rumeur concernant les factieux. Elle pensa à Louise. Louise au loin. Elle eut finalement l’idée d’attaquer celui qui n’avait pas payé les garçons pour leur charbon, qui avait insulté Diego et l’avait menacé des chiens, avec son père. Peut-être tuerait-elle aussi cet autre, ce vieillard-là. Et puis, elle avait déjà eu le désir de leur mort, à eux deux. Dès le lendemain, elle surveillait le maître du domaine dans ses allers et venues. Il allait régulièrement à la ville. Ses trajets se ressemblaient tous. Elle savait où elle allait le tuer. Quand il laissait boire son cheval à cette belle fontaine isolée, qui lui faisait penser à une autre, magnifique, en montagne (479), voilà quel serait le lieu de son attaque et celui de la mort de cette canaille. Elle pensa « canaille ». Quand la mort fut à ses côtés, l’homme, appuyé au rebord de la fontaine, vit son cheval s’enfuir à plein galop sans presque avoir bu, sans même hennir. Il n’eut ni le temps de crier après sa monture, ni le temps de se retourner, que les crocs de La Louvre étaient déjà dans son cou. Profondément. Il était mort. Il tomba dans l’eau de la fontaine, bruyamment, éclaboussant. La Louvre but longuement de cette eau de fontaine, guettant le moindre bruit des alentours. Puis elle s’envola. Elle alla vers le domaine des insulteurs. Elle se tapit et surveilla. Elle attendit. Elle souhaitait tuer l’autre homme. Le pourrait-elle ? Oui, le vieillard sortait d’un bâtiment, seul. Il se dirigeait vers un bosquet très proche. Elle le suivit. Au moment où il commençait à se soulager sur les feuilles du sous-bois, elle lui déchira la nuque et le laissa là mort, assurément. Elle regagna les bois des Jean et n’eut pas le cœur de chanter. Elle chassa sans succès.

Quand il revint des livraisons, Diego lui parla d’une belle peau de serpent qu’il avait vu sur son parcours – « Est-ce le temps de la mue des serpents, ma tante ? (480) » « Je ne saurais te dire, Diego neveu » -, mais aussi des grandes préoccupations du moment. « Au village, l’officier enquêteur est venu, tante Louvre. Il interroge tout le monde. Jérôme a dit que nous ne savions rien. Mais il pense que nous aussi pourrions être interrogés. Qu’ils nous feraient chercher. À la ville, j’ai vu beaucoup de gens attroupés devant des placards. J’ai demandé. Il y en a eu pour lire pour moi. Pour m’expliquer. Cela parle au nom du roi. Cela dit que La Bête diabolique doit être prise vive. Qu’elle sera jugée. Qu’elle sera exécutée en public. Au nom du roi et de Dieu ». Diego vit La Louvre sourire. Alors, il sourit aussi, malgré sa peur. Et lui caressa la tête. Elle le lécha au visage. « Ma tante, j’ai aussi vu des mendiants que je connais, près d’une belle fontaine dans la ville (481). Nous avons parlé. Je leur ai donné un peu, c’est ça. Je me souviens du malheur ». En l’écoutant, La Louvre pensa à la fontaine de mort, au cheval qui avait senti le vent du meurtre imminent.

Au fil des jours, les recherches se précisaient. Les nouvelles se diffusaient. Joan parla de colonnes de mulets qu’il avait croisées. De petits convois de chasse (482, 483). Simon, de retour de la ville évoqua, lui, des choses entendues dans une auberge (484).

« Le roi prend en charge cette affaire lui-même (485). Il a parlé d’offense, de diableries. C’est ce que j’ai entendu. Et la chasse à la Bête, c’est son frère qui la dirigera (486). On recrute des hommes qui ne peuvent plus partir en guerre, mais dont on dit qu’ils seront encore assez vaillants pour participer aux battues. Ils en ont déjà pris qui allaient sortir de l’hôpital, qui étaient guéris, pensaient rentrer chez eux (487). Et voilà qu’on les met dans ces troupes de chasse. J’ai entendu aussi des joueurs de boules, au retour, dire que le maître d’un domaine, au-delà du prochain village – celui de Jérôme, de Joseph des bouts – avait été égorgé (488). Nous avions livré du charbon là-bas et, vous vous souvenez, ils ne nous avaient payé pour aucune de nos livraisons». Simon se tourna vers La Louvre qui était là, à écouter. Elle ne manifesta aucun intérêt apparent à ces dernières paroles. Elle pensa, malgré son inquiétude et à cause des joueurs de boules, aux polichinelles jouant, eux aussi, aux boules dans le grand et magnifique livre de Giacomo, là-bas, à Venise. Comme il racontait bien. Et les polichinelles. Leurs deux bosses. Leur masque de cuir. Elle finit tout de même par dire : « Mes braves Jean, nous devons faire attention. Attention même dans notre bois. Sifflons en oiseaux. Chacun de nous sait faire ça. Et je ne vais plus chanter pour quelques temps ».

Peut-être parce qu’elle avait décidé de ne plus chanter, comme elle disait, pour quelque temps, La Louvre rêva de musique et de musiciens. Ils étaient grotesques d’allure, mais jouaient en délice (489, 490). Et s’il paraît possible de penser que ce n’aurait pas été délice pour tous, cela allait, en tout cas, dans le droit fil de son propre plaisir. Plaisir de nuit.

Le lendemain, Diego fut très content de pouvoir rentrer aux cabanes avec la nouvelle d’une invitation (491). Il alla chercher La Louvre dans le bois – houpoupoup, houpoupoup ! – et ils se retrouvèrent vite. « Tante Louvre, j’ai vu des chanteurs amis dans la ville. Ils m’invitent, et les Jean aussi, à un mariage dans un bois qui n’est pas si loin d’ici. Ce sera dans deux jours ! Tu seras là aussi, n’est-ce pas; ce sont des bohémiens, tu sais. Comme ceux de la montagne qui nous ont donné la toile, la viande sèche, le couteau à trancher. Quand nous revenions de Venise. Des bohémiens comme le vieil homme qui t’aime tant ». La Louvre dit que, oui, elle viendrait. Et ils y allèrent. Un guide attendait les trois garçons qui seraient de la fête à un croisement convenu, les trois autres restant aux cabanes, dans la proximité des charbonnières en chauffe, pour pouvoir les surveiller, pour que le charbon se fasse au mieux. Il les conduisit dans le soir, la Louvre suivant au flair, allant de ci, de là, par derrière. Ils passèrent par un campement pour retrouver d’autres gens qui, eux aussi, étaient invités (492). Leur chemin les mena ensuite près d’une rivière à l’eau bondissante qui coulait dans des roches formant presque une grotte, étonnamment éclairée, comme à torches (493). Des jeunes filles, qui riaient entre elles sur le bord du flot, ne virent même pas passer leur file vive aux pas assurés, tant elles étaient dans leurs préoccupations du moment. Même Diego marchait vite. La Louvre s’attarda un peu, admirant et entendant, aussi, les deux demoiselles à califourchon sur une jument brune parler d’amour en pouffant. Il ne lui fallut pas longtemps pour rejoindre les garçons et se mettre dans la distance qui convenait pour ne pas les déranger. Enfin, ils arrivèrent et se fut magnifique. La Louvre enfin se manifesta et Paul de même que Simon furent un peu étonnés de sa présence soudaine, mais en l’entendant parler en joie, avec les bohémiens, un langage dont ils ignoraient tout, ils surent que les choses allaient vraiment bien. La musique battit bientôt son plein. Il y avait même un harpiste et un luthiste. Les castagnettes étaient de la partie. La mariée n’avait qu’un bras. Elle embrassa Diego dès qu’elle le vit. « Alors, tu es le neveu de Louvre ! » lui dit-elle comme en secret, en prononçant ‘Louvre’, dans un accent qui fascina l’enfant. Et lui, surpris que cela se soit su si rapidement, de répondre en murmurant « Oui, un de ses neveux ! ». « Oui, tu as raison, l’enfant, un de ses neveux ». De sa seule main, elle commença un très subtil jeu de castagnettes et aussi, de toute sa voix, elle chanta l’amour. Tous chantèrent avec elle. La vie battait son plein (494).

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