31. L’attaque

Par un des jours très doux de cet automne-là, Diego revenait de la ville. Il était seul. Sa hotte sur son dos était vide de charbon. Tout s’était bien vendu. Tout s’était bien passé. L’argent était sur son ventre, dans sa ceinture de toile bien nouée. Il avançait en pensant à ce qu’il raconterait à Dame Louvre et aux Jean. Il ne chantait pas. Il regardait, aussi : ici des vaches paissant (458) et là des chèvres qu’un vieil homme tentait de rassembler pour les ramener vers quelque grange, pour la nuit (459). Ah, les chèvres – il se souvenait bien – elles en font, trop souvent, avant tout à leur tête ! Il avait visité de nouveau les dames maltaises, pour une livraison. Il parlerait de ça avec les Jean, avec Dame Louvre. Il y avait là, aujourd’hui, beaucoup de dames assemblées, venues pour quelque circonstance qu’il n’avait même pas tenté de comprendre (460).

Il avait vu, dans cette même vaste demeure, un poupon auquel une servante noire donnait des friandises. Mais encore, il avait été payé par une de femmes de cette maison-là, pour la première fois. Oh, il l’avait déjà rencontré, mais avant, elle ne lui avait jamais parlé. C’était avec les servantes que les choses se faisaient. Cette fois-ci, elle avait demandé à ce qu’il vienne se faire payer par elle-même. Après quelques échanges, comme elle eut vite compris pour Naples, ils s’étaient mis à échanger dans la langue de Gian Francesco. Elle parlait bien. Clairement. Diego retrouva vite son assurance, mais il sentait cependant que sa pratique était devenue toute faible maintenant, dans cette langue-là. Et il put voir aussi, tout en continuant à répondre aux questions, de ces perles brillantes dont il ne savait pas quoi dire, dont il ne savait même pas comment on pouvait nommer cela, quand ils avaient été prendre l’argent d’un des prêteurs, dans cette boutique de marchand d’argent. Et il les vit parce qu’au bras de cette femme richement vêtue, un bracelet en comptait trois rangs. Des perles qui devaient être percées et passées sur un fil. Il ne se dit pas perles, il se dit billes, forcément. Cela n’avait pas attiré que son regard, mais également son attention. Maintenant, il savait. Maintenant il avait compris, une partie au moins. Cela se trouvait chez le prêteur. Cela était précieux. Les gens riches le convoitaient. Cela pouvait passer de main en main, avec grande valeur assurée. Sans doute beaucoup plus difficilement que la monnaie. Tout en parlant, il se fit la réflexion qu’ils avaient bien fait de ne pas emporter ces billes-là brillantes qu’ils n’auraient pas su échanger, avec les Jean (461). La riche dame maltaise lui avait fait l’aumône, aussi. Et après, ils avaient prié ensemble. Dans les derniers jours, dans ses passages à la ville, avec celle d’aujourd’hui, cela faisait deux servantes noires dans deux maisons différentes qu’il avait pu voir et rencontrer et saluer (462).

Il se dit : « Comme Élise ». Il raconterait ça à Dame Louvre, oui. Les riches dames, les perles, le charbon, les servantes noires. Il y pensait. Il marchait et connaissait presque chaque pierre de son parcours. Il n’était vraiment plus loin du bois des Jean. Et il entendit soudain, venant d’en face, des voix qui arrivaient par là. C’était des hommes. C’était sur cette partie de route très sableuse. Ils parlaient fort. Ils riaient aussi. Ils n’avançaient pas vite. Il n’eut aucun mal à comprendre qu’ils étaient saouls. Il ne les voyait pas encore. Où donc s’étaient-ils saoulés ? La plupart de ceux qui se saoulaient le faisaient à la ville. Dans un prochain village, alors ? Il lui suffirait de passer sans rien dire. Il se fiait à son entrain. Il n’avait pas peur, mais il serra tout de même un peu plus fort son bâton. Puis, comme ils descendaient la petite pente qui se trouvait là à quelques portées de fronde, il les vit enfin. Ils étaient cinq et faisaient du bruit comme dix. Eux ne l’avaient pas encore vu. Il eut l’idée, soudain, de se cacher. De les laisser passer. Mais surmontant sa crainte, il resta sur la route et continua du même pas.

Quand enfin ils le virent, claudiquant vivement au bout de son bâton, l’un d’eux s’arrêta, pouffa, en l’imitant sur quelques pas, chancela, tituba, se reprit, se tapant sur les cuisses et s’arrêta de nouveau. Tous étaient à rire comme outres se vidant de leur air. Diego marchait vers eux. Il ne détournait pas le regard. Il allait passer. Il se dit qu’il allait passer. Mais, c’était sans compter sur l’infamie de ces soldats, puisque soldats il y avait. Ils n’étaient pas armés en guerre. Mais armés, oui. Et saouls. Ils l’apostrophèrent. Il s’arrêta parce qu’ils lui barraient la route, les regardant un à un. « Pied bot, tu viens de la ville ? » dit l’un d’entre eux. Il acquiesça de la tête. « Pied-bot, tu es muet, en plus de tout ! ». Diego envoya juste un « non » dans l’air. « Pied-bot, qu’est-ce que tu fais là ? ». « Je rentre chez moi, maître ». Ce maître-là, ils ne l’aimèrent pas. Ils y virent de l’ironie, là où l’enfant voulait juste mettre, sinon de la soumission, tout au moins de la bonne volonté et un sens des distances. Et alors, très vite, tout se bouscula et se mit à tanguer en folie. Ils l’insultèrent chacun à leur tour en charogne, en enfant du vent, en bouse de crevure. Ils étaient très près de lui et criaient. Diego ne bougeait pas. Il n’avait pas encore peur. L’un d’eux soudain eut l’idée de l’argent. Sans doute à cause de la hotte vide. Alors, il changea de ton. « L’enfant, tu as de l’argent. Donne-le à de pauvres soldats ». L’enfant fit non de la tête. « On a bu notre solde » ricana l’un des cinq ce qui fit rire les autres. Celui qui avait fait la première demande continua sur le mode patelin : « Tu dis que tu veux pas ou tu dis que t’en as pas ? » Diego fut bien obligé de répondre avec des mots, cette fois. Les gestes ne suffisaient plus. « Je n’en ai pas ». « Pourtant, ta hotte est vide ». « Elle l’est ». « Tu viens de la ville, l’enfant ». C’était une solide affirmation. Diego répondit que non et vit un espace par où passer entre deux de ces hommes saouls, parce qu’ils s’étaient déplacés, depuis qu’ils avaient commencé à le menacer, à le harceler. Il comptait maintenant sur leur peu d’allant à la course. Il comptait maintenant sur son bâton. Il voulait fuir. Il tenta ce qu’il souhaitait, réussit à passer vivement entre eux et crut avoir échappé à leurs griffes. Mais cela dura bien peu de temps, parce que l’un d’eux, peut-être moins saoul que les autres – son souffle sur son cou – l’avait attrapé par son sarrau avant qu’il ait pu finir de gravir la petite côte. Il le traînait maintenant par une jambe vers ses comparses. L’enfant sentait son dos se râper sur la route sableuse, s’écorcher aussi aux cailloux qui saillaient. Il ne pleurait pas. Les cinq ricanaient et menaçaient maintenant. « On va le noyer, ce foutu pied-bot, cette charogne, ce crevard ». La peur était arrivée dans la tête de Diego et aussitôt, il se mit à crier à tue-tête : « A moi, ma tante. A moi, ma tante ! ». Cela fit rire les cinq gredins qui le laissèrent étendu sur le chemin se tenant les côtes, avec cette histoire de tante. Ils voyaient bien une femme arriver d’ils ne savaient d’ailleurs où. Ils attendraient aussi la tante. « On noie celui-là et on attend la tante ! » dit le plus bavard. « Mais l’argent, il nous le faut ! ».

Pendant ces quelques instants, près d’ici, La Louvre en chasse avait entendu Diego. Elle avait compris que le danger était très grand. Elle arrivait au galop, en grand silence. Elle était maintenant sur le bord du bois. Sa colère était immense. Elle regarda à travers les fourrés. Elle vit les soldats malmener Diego pour lui ouvrir son sarrau et inspecter sa ceinture et le dévaliser. Il se démenait. Il cria encore : « Ma tante ! Ils me tuent ! ». Les soldats frappaient l’enfant de leurs poings et pieds. Ils mirent enfin la main sur l’argent. Se calmèrent un court moment dans une forme de partage et reprirent leur idée de noyade dans la grande flaque qui se trouvait juste là. Une profonde ornière, devenue, au fil du temps et des pluies, comme une petite mare. L’enfant pleurait. Il était découragé. Il avait mal et peur, peur, peur. La Louvre progressa très doucement, toujours sans bruit, vers le groupe des tortionnaires et mordit le premier qui était sur son passage, en retrait par rapport aux autres. Elle lui arracha la nuque en tirant très fort sur les chairs. La tête ne tenait maintenant plus guère sur le reste du corps. Celui-là n’avait même pas le temps de crier qu’elle était déjà sur un second auquel elle déchira les fesses, ainsi qu’à un troisième qui se mirent, l’un et l’autre, à hurler, lâchant prise. Les deux qui restaient avaient lâché l’enfant qui se tenait assis par terre sur la route. Ils se regardèrent en pensant sans doute, le temps de ce regard à une action en commun. Mais l’idée de bête de l’enfer devait être trop présente dans leur tête pour tenter vraiment quelque chose. Ils firent comme s’ils allaient user de leurs armes, mais leurs bras étaient comme bloqués. La Louvre tournait, tournait devant eux, tournait derrière eux. Les hommes aux fesses en lambeaux gémissaient, l’un s’était agenouillé dans sa douleur. C’est celui-là qu’elle tua en second, au cou. Puis, elle grogna très fort et fonça sur le troisième qu’elle éventra immédiatement malgré son ceinturon. Les deux autres avaient quand même réussi à lever, l’un deux longs couteaux et l’autre une sorte d’épée, mais, soit qu’ils ne se pensèrent pas de taille, soit qu’ils ne pensèrent qu’à rien d’autre qu’une fuite la plus rapide possible devant cet être inconnu et diabolique, ils se mirent à courir vers la ville, laissant, eux aussi, tomber l’argent du charbon et de l’aumône au sol. La Louvre bondit sur les mollets du moins rapide. Il tomba, elle le mordit au cou sans le tuer encore. Puis elle reprit sa course et rattrapa celui qui avait réussi à s’échapper le plus loin. Elle grogna. Il se retourna, comme dans un accès de vain courage, hurlant et la menaçant de son arme. Ses chausses étaient maintenant abondamment souillées. Elle tourna autour de lui très vite jusqu’à le mordre à l’aine très profondément. Le sang jaillit à flot. Elle était déjà loin de son arme, qu’il avait de toute façon maniée sans aucune efficacité. L’homme jura, pleura, s’affaissa puis continua à marcher, en se trainant, en se reprenant à hurler, en poursuivant sa route, se vidant de son sang. La Louvre était repartie vers celui qui avait eu les mollets et le cou ouverts. Elle l’acheva et le traîna vers l’endroit où se tenait toujours Diego qui ne pouvait suivre, tant les choses allaient vite, tout ce qui se passait là, ahuri et meurtri de tant de coups soudains. Elle traîna tous les cadavres dans l’eau de la grande flaque et se rinça le museau à grande eau. « Diego, peux-tu marcher ? » « Oui, ma tante, je le peux, je crois » « Peux-tu prendre un peu de la monnaie qui est là-bas, si je t’aide ? Le veux-tu ? » « Oui, essayons ». Et ils le firent, rassemblant rapidement les pièces éparpillés. La Louvre repérait et Diego ramassait. Puis, elle se frotta à Diego en lui disant qu’il fallait, à partir de maintenant, bien se cacher au moins jusqu’au soir. Ils montèrent la côte et passèrent enfin dans leur bois. « Diego, reste là, je vais chercher les Jean. Ils vont te porter. Ils vont te soigner. Je leur dirai les plantes ». Et elle partit. Diego fondit alors immédiatement en larmes dans son fourré en pensant à Dame Louvre qu’il avait appelé « tante » – comment cela se pouvait-il – et qui avait fait un tel massacre d’hommes du roi. Oh, ce ne pouvait qu’être hommes du roi. Qu’allait-on faire maintenant qu’elle l’avait sauvé de leur furie ? Il tenait le tissu de ce que restait de sa ceinture dans une main et comptait machinalement l’argent que contenait cette bourse sommaire. Presque tout y était. Mais il continuait à pleurer. Comme Dame Louvre avait su les tuer facilement ! Quelle force, quelle rage, quelle monstruosité. Quelle astuce. Elle leur avait arraché les fesses, à ces malfaisants. Gibier de potence du roi. Quelle chasseuse subtile. Quelle rapidité. Jamais, bien sûr, Diego n’avait vu ça. Dame Louvre était, pour lui, une grande chanteuse. Un être plein de fantaisie et d’allant. Une vieille-vieille chasseuse. Mais les renards, les lièvres, les marcassins qu’elle leur ramenait aux cabanes paraissaient comme juste estourbis dans la mort. Ils n’étaient jamais couverts de sang. On ne voyait aucune de ces effroyables plaies qu’il avait vues comme soudainement fleurir sur ces hommes, sur la route. Et l’un d’eux n’était pas mort. Pourquoi ne l’avait-elle pas tué, celui-là aussi, qui pourrait donner l’alarme ? Il pensa à cette route si tranquille, si souvent tranquille, sur laquelle il croisait régulièrement de vieilles personnes avec lesquelles il parlait, des porteurs de fagots qui faisaient une petite pause avant la côte, des promeneurs ou des chasseurs revenant de repérer ou de tendre des pièges, accompagnés ou non d’un chien. Par chance, personne n’était venu à passer au moment de l’attaque. Par chance. Ah, comme il allait détester ce petit endroit si tranquille, dorénavant (463).

Mais qu’allait-il en être d’eux maintenant ? Ils allaient être poursuivis. Il en était là de ses réflexions toutes humides des larmes de ses yeux, de la morve de son nez, quand La Louvre réapparut avec Simon et Jon qui le mirent dans un grand panier que l’on pouvait porter à deux barres sur les épaules, un peu comme une chaise à porteur. Elle les encouragea : « Garçons, vous êtes de braves Jean. Nous allons sauver Diego. Ce ne sera rien ». Puis personne ne dit plus un mot, ni elle ni eux. Et ils étaient déjà loin. La Louvre avait expliqué à Roland les plantes qu’elle voulait pour Diego et une fois qu’ils arrivèrent aux cabanes, il avait déjà malaxé et préparé ce qu’il fallait. Ce fut appliqué sur le corps de Diego en plusieurs points. « Il faut lui laisser cela sur le corps. Il faut qu’il reste dans la cabane avec toi, Simon. Et couvre-le de terre serrée comme vous faites au bois à charbon. Demain, il ira bien ». Puis, s’adressant à Diego : « Diego, ne bouge pas jusqu’à demain. Simon te parlera et tu dormiras ». Quand l’enfant fut couché dans la cabane avec ses emplâtres et Simon à ses côtés, La Louvre dit qu’il fallait attendre que Joan et Paul soient revenus des domaines et attendre la nuit aussi. Il s’agissait ensuite d’aller ensemble récupérer les quatre corps dans l’eau, s’ils étaient encore là, puis de les enterrer en forêt et mettre enfin une charbonnière en activité par-dessus. Si de l’argent était encore sur la route, il faudrait essayer de ramasser les pièces. Une fois rassemblés, les Jean écoutèrent, prêts à obéir. Et ils obéirent aux consignes de cette monstrueuse Louvre. Eux qui habituellement discutaient de tout entre eux, exécutaient là sans broncher, comme bêtes de somme. Ils ne savaient encore rien des corps qu’il faudrait transporter, mais ils savaient qu’ils le feraient, qu’ils y passeraient la nuit, si tout allait comme La Louvre semblait l’espérer. Et qu’ils mettraient en chauffe, peut-être dès demain, une charbonnière nouvelle dont la base serait une fosse remplie de chair humaine.

Dans la nuit, ils firent tout ce qui avait été décidé parce qu’ils trouvèrent les corps, parce qu’ils purent les transporter, parce qu’ils les enterrèrent avec leurs armes. C’était bien fatiguant et il fallait, malgré la nuit, surveiller la route pour ne pas faire de mauvaises rencontres. Au matin, la charbonnière avait déjà une bonne base solide. Et il pleuvait. Le sang serait lavé. Ils n’avaient trouvé que peu de pièces sur la route, dans la nuit. Et puis, malgré leurs torches, ce n’était pas commode. Mais Diego, quand on l’eut sorti de son sarcophage d’argile pour lui en confectionner un nouveau, avec des emplâtres neufs, dit qu’il pensait bien que quasiment tout était entre leurs mains. Que trace d’argent, il n’y avait pas. Il n’y aurait pas. Sur cette route. La Louvre, toujours commandant, insista pour que les livraisons soient effectuées comme si de rien n’était. Diego était souffrant, voilà tout. Roland le remplaçait pour ce jour, pour le charbon de ville. Ils semblaient tous soulagés. Mais tous, cependant, savaient maintenant qu’un des cinq hommes n’avait pas été tué dans l’instant. La Louvre dormit beaucoup le lendemain, exténuée, surtout, d’avoir traîné ces maudits corps jusque dans la grande flaque du bord de route.

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