30. Dans l’automne

En même temps que l’arrivée de Diego dans le groupe se fut donc, pour eux, avec l’automne, l’arrivée dans leur vie du charbon de bois qu’ils surent produire, qu’ils surent vendre, qui leur permit de croire que les choses allaient pouvoir être plus faciles dans l’hiver qui viendrait. Un jour, ils décidèrent qu’il leur fallait un nom. C’est en mangeant ensemble un soir autour d’un feu que Roland demanda : « Et pourquoi n’aurions-nous pas un nom à nous ? » Ils devinrent ainsi, sans doute à cause de Jon et Joan, les Jean du bois. Cela leur plaisait. Cela se voyait. Étienne, le charbonnier qui les avait aidés au tout début, pour leurs premières meules, aimait les entendre chanter. Ils étaient dans un monde plein de chants. Et dans leur monde plein de chants multiples, dans ce monde tout enchanté, chantant à qui mieux mieux, avec, aussi, de nouvelles choses à chanter apportées par Diego, ils charbonnaient sans relâche. Dans ce temps-là de cette histoire, qui ressemble un peu à celui de certains contes, le bois ne manquait pas. On n’avait pas encore décidé de systématiquement fouiller les profondeurs, même loin au fond, à la recherche de charbon de terre. Les gens utilisaient ce charbon-ci, de bois. Et les garçons pouvaient, en plus du travail dans telle ferme, dans tel domaine, chez tel artisan, compter sur l’argent de leurs ventes. La Louvre, ils l’avaient maintenant rencontré plusieurs fois. Et elle restait toujours dans les abords, sans se montrer, le plus souvent. Elle les écoutait chanter. Elle les observait. Elle les appréciait. Elle leur amenait quelque chasse sans en parler. Mais ils savaient bien que c’était elle. Et Diego qui la rencontrait très fréquemment, confirmait cela. « Oui, ce lapin n’est pas arrivé porté par des fées ! » disait-il ou « Ah, voilà un marcassin de Louvre, les Jean ! Regardez comme elle l’a proprement endormi pour nous autres ». La Louvre continuait à composer, allant se perdre dans de profonds halliers pour répéter les morceaux qui naissaient de son esprit, de son inspiration, de ce que le vent, les oiseaux, la pluie lui soufflaient, chantaient, proposaient comme idées. Les Jean lui avaient montré la nouvelle cabane, celle qui abritait Diego et Simon (400). Simon le roux, Simon le borgne.

En voyant pour la première fois les meules prêtes pour le charbonnage, Diego avait dit : « Oh, les amis, faisons une cabane-meule ». Et ils avaient fait une cabane-meule, en creusant, en boisant, en couvrant. Ils aimaient aussi cette nouvelle cabane. Ils vivaient donc dorénavant à deux par cabane, avec beaucoup de foin, une pierre à feu dans chaque logis. Ils savaient s’y prendre. Ils faisaient attention au feu. Diego était celui qui allait le plus régulièrement vendre du charbon. Bien sûr, il avait dit aux compagnons qu’il était préférable, s’ils prenaient des œufs – mais les œufs n’étaient plus de saison pour le moment – ou des oiseaux à la fronde, de ne pas en parler à La Louvre. Ils avaient compris. Ils avaient aussi compris que mieux valait parfois tourner longtemps sa langue dans sa bouche avant que de raconter niaiserie. Joan avait une fois lancé un « Ah ! les femmes ! » en présence de La Louvre. Et presque aussitôt un de ses fameux petits coups de tête qui n’avaient l’air de rien et contenaient pourtant une grande puissance l’avait envoyé au sol. Elle avait alors juste dit de sa grave voix, en le regardant fixement: « Joan, je suis un être femelle, je suis forte. Je suis de longue vie. Change ton esprit. Et puis, tu aimes travailler au bois avec les buissonnières, quand elles sont là. N’est-ce pas ? »Joan, qui n’était toujours pas revenu de sa surprise, avait fait un signe de tête. Mais La Louvre, toujours face à lui,  avait insisté: « Réponds moi, Joan, n’aimes-tu pas la présence des gaies buissonnières, au bois ? » Le grand gars avait dit : « Oui, Dame Louvre, c’est vrai ce que tu dis ». Et il n’en avait plus été question. Mais les Jean du bois savaient qu’il était tout à fait préférable de réfléchir à ce qu’ils disaient. Ils le faisaient d’ailleurs beaucoup plus pour eux-mêmes maintenant que La Louvre les approchait souvent.

Un jour qu’ils parcouraient le bois ensemble, La Louvre et Diego, qui partait hotte au dos pour une livraison de charbon, entendirent un grand bruit au ciel. Mais d’où ils étaient, ils ne voyaient rien. « Ce sont des ailes, Dame Louvre ? » « Oui, Diego, des ailes. Ce sont des ailes d’étourneaux, avec leurs petits cris aussi ». Et, au sortir du bois, peu après, sur des prés, ils eurent encore dans les oreilles ce grand bruissement que nous-autres, aujourd’hui, appelons souvent murmuration. Et ils virent au ciel comme un énorme essaim d’oiseaux. Ils s’arrêtèrent. Écoutèrent longtemps. L’essaim restait là, vraiment proche, à tourner et tourner et tourner, emplissant tout le ciel visible de ses figures. « Diego, il y aura bien des petits oiseaux morts, après cela. Oui. Je le sais ». Elle ne dit plus rien, mais Diego se leva d’un coup, pensant maintenant surtout à son charbon à vendre. « Dame Louvre, j’y vais ». Et elle le vit partir, de la lisière. Il était presque à bondir sur son bâton, vers quelque village ou vers la ville.

Avec cet automne très doux, dans lequel les arbres gardaient, pour beaucoup, quantité de vert dans leurs frondaisons, La Louvre eut de belles nuits de rêve.

Elle rêva encore de raisin. C’est sans doute qu’elle aimait tant le raisin. Elle en vit dans une demeure qui ressemblait un peu à certaines parties de l’atelier de Gian Francesco, avec beaucoup de choses rassemblées, dont on se demandait ce qu’elles faisaient là ensemble. Et deux charmants petits oiseaux se délectaient de grappes, au milieu de tout cela. Elle n’entendit aucun chant. Le rêve lui offrit aussi de belles fleurs, une pomme, un objet dont elle pensa au réveil qu’il pouvait être fait de ce qu’on lui avait dit être du corail, venant de la mer. D’autres choses magnifiques venant de la mer étaient aussi dans ce rêve : de grands coquillages. Bien plus grands que ceux qu’elle pouvait admirer sur les rivages, le plus souvent, quand elle allait voir les ballets d’oiseaux (401). Puis, la mer fut là, juste après. Ce n’était plus du tout une demeure d’humain qui était dans sa tête, mais un grand cortège d’êtres sortant de la mer et abordant un rivage où Chiron était celui qui accueillait. Ah oui, Chiron lui avait parlé de ça. Thétys ! Les ruses de Chiron, enseignées à Pelée. Le mariage. Oh, elle avait certes oublié bien des choses. Mais le rêve lui montrait clairement son cher Chiron, d’autres centaures, des chèvre-pieds, beaucoup d’étonnantes naïades avec de belles mamelles. Il lui montrait Pelée, que Thétys était obligée d’accepter. Il lui montrait de turbulents centaures que Chiron ne pouvait tous surveiller. Et oui, Silène, toujours joyeux, et son âne aussi étaient là tous les deux, comme inséparables, forcément. Et oui, Hercule, sa peau et sa massue en bois d’olivier étaient là. Le rêve lui montrait beaucoup de très délicieux raisin. De très délicieux raisin. De très délicieux raisin (402,403).

Elle se rendit compte, dans ces jours d’automne-là, qu’elle n’avait pas le goût de partir à l’aventure. Elle se trouvait bien dans la proximité de Diego, dans la proximité de ces Jean du bois. Elle attendait que Diego s’en vienne lui raconter le monde.  « Alors, Diego ? » Et lui de venir conter telle ou telle autre rencontre faite au milieu des hommes, de lui détailler telle ou telle autre chose entendue dans les rues de cette ville-là, de ce faubourg-là. « Oh, Dame Louvre, j’ai vendu du charbon à une dame d’Afrique. Enfin, j’ai cru ça. En la voyant. Tu te souviens ? Quand tu m’as expliqué, pour les gens d’Afrique, avec leur belle peau de terre. Elle est comme ça, cette femme ». Diego vit que La Louvre était très intéressée. Elle s’était immédiatement couchée et restait très attentive, les oreilles dressées. « Oh, tu vas voir ! Peut-être je pourrai pas tout te dire maintenant. Allez. Écoute. Je vais réussir à t’expliquer, si. Avec les Jean, on savait qu’on pouvait vendre dans cette demeure. Des paysans qui connaissent Étienne vendent d’autres choses, eux aussi, là-bas. Alors, c’était mon jour. C’était prévu. J’ai bien marché avec mon bâton. Et voilà que j’arrive. J’avais trouvé facilement. Et qui m’ouvre, après avoir frappé à la porte, avec l’anneau de métal ? Une femme noire ! Une femme comme d’Afrique. On ne m’avait pas dit. Et puis, moi, je n’avais encore jamais vu de femmes d’Afrique. Tu sais ça ! Et aussi, Dame Louvre, ici, ce n’est pas le pays de la migration des flamants, des cigognes. Ce n’est pas chez des lions, ici. Avec ce que tu m’as dit. N’est-ce pas ? Les gazelles bonnes à manger. C’était la première fois que j’allais là. Je me suis fait comme ça : Diego, tu te trompes ! Mais, me voyant comme en train de reculer, cette belle femme m’a dit : ‘garçon, tu viens pour le charbon, je vois’. ‘Oui, maîtresse’ que je réponds. Elle a une belle voix, cette femme, Dame Louvre. ‘Alors entre’ qu’elle me dit ‘et ne m’appelle pas maîtresse’. Elle m’a montré où décharger mon charbon dans un coffre, dans un hangar de la cour, bien à l’abri. Elle est venue avec moi. Puis elle m’a invité à manger. J’ai pas voulu, mais elle a insisté. Elle m’a dit : ‘Je vois que tu as beaucoup marché. Va te laver et reviens ici’. Au bout de la cour, il y avait une belle fontaine. Je me suis lavé, suis revenu. Elle m’a donné à manger. C’était très bon. Elle a voulu savoir ma vie. Il a fallu que je dise. Puis, c’est elle qui a dit sa vie. Oh, Dame Louvre, avec les garçons du grand pèlerinage, nous avons eu des malheurs, mais ce que m’a raconté cette belle femme, c’est bien plus, bien plus, bien plus terrible. Certains hommes, loin d’ici, elle a dit, dans une grande île, outre-mer, en utilisent d’autres comme qui dirait bêtes de trait. Ils les attèlent. Ils travaillent si dur, ces gens-là, qu’ils meurent comme papillons, si vite, si vite. Mais ces pauvres-là ne peuvent avoir la grâce des papillons tant ils sont battus. Dame Louvre, on les vend comme bêtes, comme vaches et chevaux. Comme j’ai vu vendre chèvres et moutons, dans mon domaine, auprès de Naples. Ils sont si nombreux à travailler ainsi. Elle m’a dit tout ça. Et les femmes aussi sont battues, vendues comme bêtes. Je crois que je n’ai pas tout compris. Mais cela oui : un maître a décidé de l’envoyer au loin, vers ici, où nous sommes. Avec un de ses frères. Par delà la mer. Elle n’a pas su pourquoi. Et elle est servante, maintenant. Et son frère travaille pour des soldats (404). Avec des soldats, oui. Elle a dit ça. Les maîtres de cette demeure où j’ai apporté le charbon sont bons avec elle. Elle est venue ici encore presque enfant. Elle a dit : ’Un peu plus jeune que toi, je pense bien’. Il y avait beaucoup de gentillesse dans sa voix et de gaité aussi. Dans la maison où elle vit, où j’étais, il y avait de magnifiques corbeilles de fleurs qui sentent si bon (405). C’est riche, cette demeure. Dans la ville. Elle m’a parlé des arbres de là-bas, au loin. Des lieux de sa naissance (406). Un peu. Et des rivières. Tu ne connais pas cette île, Dame Louvre ? »

« Non, non. Dis-moi encore » Elle pensait au Cathay et qu’elle avait failli être vendue là-bas. Elle pensait à ce que Diego avait dit du grand pèlerinage : les petits enfants à qui on sciait les jambes, crevait les yeux et qui devaient mendier, à qui on prenait tout, mais sans les tuer encore. La cruauté. Elle l’encouragea à raconter encore. « Oui, Dame Louvre, j’ai encore à dire, va ! Elle a même parlé de bêtes qui changent de couleur ». « Qui changent de couleur ? » «Oui, pense à une bête comme un lézard qui est sur une feuille verte. Là-dessus, le lézard est vert. Mais quand il passe de la feuille sur le tronc de l’arbre, il peut passer à brun, comme le tronc (407, 408)! Elle m’a dit ça ». C’était bon pour La Louvre, toutes ces choses à entendre. « Et les oiseaux ? » « Non, elle ne m’a rien dit d’oiseaux. Elle n’a pas parlé de perroquets. Non. Écoute. Elle a parlé aussi d’enfants de sa famille restée là-bas. Et cela l’inquiète. Des enfants qu’elle ne connaît pas (409). Mais de sa famille, oui. Elle sait. Elle a parlé d’enfants d’ici, qui la regardaient avec des yeux féroces ou avec une mauvaise curiosité, quand elle est arrivée de si loin. Et les maîtres, eux, ont dit à leurs deux filles d’arrêter ça (410). Elle a parlé encore de sortes de fêtes, dans cette grande île, où les serviteurs étaient comme déguisés (411). En prince. En princesse.

Elle a dit : ‘comme pour faire croire à l’absence du malheur, comme pour leur faire oublier le sort des leurs, de leur proches’ Vois-tu ? Et il y a des singes, là-bas » « Oui, Diego, ce qui tu racontes, je l’aime. Mais ces hommes et femmes comme bêtes de trait….Et aussi ? » « Et aussi, Dame Louvre, pense bien à cela. Comme toi, cette femme a son portrait. Elle me l’a montré » « Ah, ah ! ». La Louvre, toujours le museau sur les pattes avant, fermait presque les yeux. L’enfant la regarda bien, dans cette position d’attente et d’écoute, et lui caressa la tête. « Dame Louvre, toi, c’est ton cher neveu de musique qui a fait peindre les petits singes qui a fait ton portrait. Et pour cette femme dont je sais le nom – elle me l’a dit – c’est une femme qui a fait le portrait, oui. Elle m’a demandé le mien, de nom, et après, j’ai su le sien. Elle s’appelle maintenant Élise. La femme qui peint, elle, son nom, c’est Marie-Guillemine. Le portrait, elle ne peut pas le montrer facilement. Elle l’a mis sous du linge et le garde là. C’est comme une sorte de coffre. Il est grand comme… » Il hésita, mesura sur son bâton, s’y reprit à plusieurs fois. « Oui, cinq de mes empans d’un côté et trois autres de l’autre, je dirai ». Et il reporta ses mesures sur le dos de La Louvre.  « Oui, grand comme ça. Et on la voit bien. Elle est assise. On voit son visage, sa tête. Son cou est haut. La couleur dit bien sa peau. Elle ne sourit pas. Elle est tranquille. Avec moi, elle souriait, oui. Souvent. Sur l’image, c’est de côté » Il se tourna, comme pour se mettre de trois quart. « On voit aussi son buste ». Il fit un geste qui disait la rotondité de la poitrine de cette Élise. Et La Louvre, qui regardait Diego maintenant, sentit qu’il avait un peu honte de son geste et aussi de ce que cela voulait dire. « Tu veux dire qu’on voit ses belles mamelles, Diego, sa poitrine de mère, c’est ça ? ». « Oui, Dame Louvre, on voit ses épaules nues et sa poitrine. Mais je ne pense pas qu’elle soit encore mère. Elle est très calme sur cette image, avec des anneaux aux oreilles. Elle a aussi de belles mains. Marie-Guillemine a fait ce portrait (412). Mais les maîtres d’Élise ne le savent pas. Je te l’ai dit, vraiment peu de gens savent. Je suis fier de la confiance d’Élise. Elle a senti qu’elle pouvait avoir confiance en moi. Et c’était notre première rencontre. Elle m’a montré ça. Son portrait. Elle a dit : ’Diego, si ton charbon convient, je le dirai. Et tu feras d’autres livraisons’. Et elle m’a donné l’argent. Et j’ai salué. Et me voilà ». La Louvre ne bougeait pas. Ils savourèrent ensemble un instant le récit de l’histoire d’Élise qui n’avait pas toujours été Élise et de la rencontre, mais Diego, sursautant presque, lança : « Dame Louvre, les Jean vous m’attendre pour manger. Je reviens après. Vite. Reste par là. Je te raconterai d’autres choses ». Et il était déjà au bout de son bâton à aller vers les cabanes, aussi rapidement que le pouvaient ses jambes. La Louvre se tenait là à penser à tout ceci : le nom changé, l’île – une île d’Afrique ou une île avec des gens amenés d’Afrique ou bien des gens à la peau couleur de terre d’autres régions dont elle ne sait rien ? -, le frère qui entretenait les armes des soldats ou leur faisait à manger ou tenait propres leurs habits, la plante à sucre dont une nièce lui avait parlé et qui pouvait être mise avec tout cela, oui, elle avait un souvenir très vague à ce propos. Mais les choses se mélangeaient trop dans sa tête. Elle pensa à la pose dans l’atelier de Gian Francesco. Elle se souvint qu’il parlait de la décontraction du modèle. Avec ce peintre tout nu, qui n’était pas décontracté, c’était bien certain ! Et elle, était-ce vraiment une bonne idée d’elle que l’on pouvait avoir sur son propre portrait ? Comprenait-on vraiment sa toison ? Ses mâchoires ? On ne pouvait assurément pas comprendre son chant, ni l’amour de ces nièces et neveux de musique, quand elle était comme cela à plat, comme une musette dégonflée.

Elle regardait la nuit tomber. Elle restait tranquille, sans presque bouger, avec ses observations d’oiseaux. Ils iraient vers le sommeil bientôt, sur les arbres, dans les buissons, au sol, dans un bon fourré. Elle pensait à Virginie. Le mot d’esclave n’avait pas été prononcé. Diego n’avait pas retenu cela ou bien Élise n’avait pas lâché ce terrible mot. Pourtant maintenant, La Louvre l’avait en tête. Elle voyait le couteau du père de Virginie. Le couteau de liberté. Elle voyait Spartacus, Crixus et tous les hommes en colère. Elle se voyait dans la guerre. Et puis la pluie est venue. Notre bête s’est protégée sous une roche en se disant que l’enfant resterait sagement dans sa bonne cabane-meule. Mais bientôt, elle a entendu ‘houpoupoup’ dans le noir presque là. Alors, elle a bondi en répondant et a été près de l’enfant en un rien de temps. Il avait mis une toile sur sa tête. Ça ne protégeait pas grand-chose. La pluie était forte. « Ah, Diego, repartons vers les cabanes. Il fait trop mauvais. Viens avec moi. Je te conduis ». « Dame Louvre, on avait dit ! » « Diego, il pleut fort. Demain, tu me raconteras plein de belles choses nouvelles. Je serai contente de ça ». Aux cabanes, La Louvre lécha Diego au visage. Aux cabanes, Diego lécha La Louvre au museau.

Dans la nuit de La Louvre, bien à l’abri sous des rochers en caverne, vint une tireuse de cartes qui n’était pas une bohémienne (413). Elle recevait d’un homme, qui avait ôté son chapeau et le tenait à la main, une fleur à cinq pétales, qui pouvait bien être un œillet. Ces deux-là, avaient des yeux de parenté – des yeux longs aux paupières épaisses -, et ne se regardaient pas, en faisant ce qu’ils faisaient. La femme portait encore quelques fleurs sur sa robe, à la poitrine, en un frêle ornement vivant et les très larges manches de sa robe finissaient en fourrure à ses poignets. Beaucoup de gens parlaient autour, dans un léger brouhaha. Ils ne s’occupaient pas le moins du monde de la tireuse de cartes et de l’homme au chapeau rouge, qui restaient, l’un et l’autre, comme muets et absorbés par bien d’autres choses que le présent. Et rien de ces paroles, lancées dans la pièce où se tenait tout, n’était compréhensible. Tout du moins pour La Louvre.

Dans la nuit de Diego vint un cavalier. Mais ce cavalier, il savait bien que c’était lui (414). On aurait peut-être même pu dire – et lui le premier – que c’était un chevalier. Il avait fière allure. Et son cheval, donc ! Ce Diego-là était vêtu de rouge. À ses bottes, le talon tintait d’éperons. Sur sa tête, le casque à visière était surmonté d’un plumet blanc très fourni. Le voilà qui traversait des contrées peu hospitalières de sa région natale. Mais tout à coup, dans les environs, devant lui, près d’un bouquet d’arbres secs, il devine sa belle, sa promise, presque entre les mains de La Mort ou plutôt entre les os de ses mains ! Il la voit certes, mais il entend surtout, distinctement, l’infâme Mort crachoter : ‘tu es bien malade. Tu es à moi. Comme cela est bon !’. En un éclair, son magnifique cheval qui avait, lui aussi, compris le terrible danger, l’amène auprès de sa jeune amie qu’il enlève très facilement des mains de la Mort. Cet immonde squelette ne put retenir dans sa gueule hideuse qu’un pan de la robe rose de son aimée. Ce Diego-là regarde d’un air enamouré et calme et sûr de sa force sa charmante compagne, maintenant installée en amazone sur sa cavale. Et ils sont déjà loin. Diego, en enlaçant de son bras droit le corps souple, avait senti, sous sa main, le sein comme battre et vibrer. Ah, comme cette généreuse poitrine serait douce à caresser, encore et encore. Quand il serait temps. Quand il se pourrait. Il se souvint au matin qu’il avait parlé à sa belle, aussitôt qu’elle s’était trouvée sur la croupe de son cheval et c’était sa voix d’enfant, sa voix d’aujourd’hui, qui avait dit dans ce corps d’homme : ‘Tu n’es pas malade. Nous aurons de beaux enfants’.

Diego allait ici et là pour le charbon. Chez cette femme qu’il fournissait parfois en viande de Louvre -lapins, lièvres – et qui, en retour de ce que contenait sa hotte, donnait pommes, légumes, quelques toiles, quelque cuir (415). Chez ces paysans-ci (416) qui n’utilisaient qu’une petite partie d’un corps de ferme presque laissé à l’abandon (417), il vendait peu, mais ils avaient toujours de bons conseils pour du travail dans les domaines pour les Jean, écoutaient tout et donnaient du pain.

À la ville, chez ce vieil homme-là si aimable et si bon avec son petit fils (418) – « Oh Dame Louvre, ils s’entendent si bien » -, il livrait aussi régulièrement. Il savait se repérer à telle ferme (419). Il connaissait quantité de bons chemins pour aller ici plutôt que là (420). Et s’il pleuvait. Et si c’était tôt le matin ou bien après le soleil au plus haut. Il écoutait le tambour d’un cortège et se voyait enfant près de son père, même s’il savait que cela n’avait pas pu être (421). Jamais. Non, jamais.

Il racontait tant à La Louvre, qui adorait ces récits-là. Cela, c’était l’automne. Mais l’automne, c’était encore qu’il apportait du foin à sa compagne en échange de ce qu’elle venait leur poser de ses chasses, auprès des cabanes. « Tiens, Dame Louvre, un peu de foin sec pour un nid de nuit ». Un jour qu’il rentrait d’une livraison, il entendit des voix et des clameurs, comme des gens installés à manger. Et c’était bien ça. Suivant l’exemple de La Louvre, il se mit à l’abri d’un fourré et observa les chevaux, la nourriture, les beaux habits des chasseurs – qui, à ses yeux, étaient chasseurs de fantaisie – et de leurs compagnes. Il observa le domestique qui était là, tout près, avec son turban rouge et blanc et la plume bleue qu’on lui faisait porter (422). Il pensa au frère d’Élise et en parla à La Louvre. Parfois, ils allaient ensemble sur les chemins forestiers, puis, quand ils sentaient que les humains étaient trop nombreux, que les chiens pouvaient se mettre à aboyer trop souvent, ils se séparaient (423). Mais, de plus en plus, Diego avait aussi envie de montrer les choses à sa compagne. De les vivre avec elle, ces rencontres à la ville, dans les rues, dans les villages, sur les chemins. Ces choses qui se disaient. Il lui en parla. Il fut question de forme feuille. Il fut question de comment faire au mieux. Ils décidèrent qu’ils le feraient.

Sur son chemin de ce jour, en portant dans sa hotte le linge des Jean dont ils ne s’occupaient plus eux-mêmes, mais que Toinette leur lavait maintenant régulièrement contre un peu de charbon (424) , Diego faillit dire à Étiennette, qu’il croisait – lui trottant vers le prochain village et elle, en train de brûler des herbes sur un coin de jardin (425), près de son chez-elle si délabré (426) – qu’il allait emmener La Louvre à la ville. Mais il n’en fit rien. Étiennette parla de travail à proposer à Paul à cause des chevaux et à Joan, aussi, à la forge (427), pour les jours prochains. On le lui avait dit. Diego remercia et continua en chantant.

Bien sûr, Étiennette ne savait rien de La Louvre. Puis il se mit à penser – l’argent, l’argent – au rêve d’Anselme, ce vieux mendiant qu’il rencontrait assez souvent, circulant comme lui, de ce village vers la ville, de celle-ci vers telle autre, au gré de la pluie et du temps clément, avec le soleil au crâne, avec la boue aux pieds (428). Il avait parlé, oui, récemment de ces deux prêteurs aux coiffures si extravagantes, dans sa nuit (429). Ce vert, ce rose. Ils avaient ri ensemble. Et les grimaces. Et le même tas de pièces compté, plusieurs fois. Il avait décrit les visages et le livre de compte. Il avait dit, après ça, qu’il avait autrefois passé du temps chez les prêteurs, à demander un peu, à rembourser beaucoup, quand il était encore artisan, parce que ceci ou cela n’allait pas et qu’il fallait acheter du matériel pour l’atelier et payer les garçons. Mais qu’après, oui, il fallait tant redonner. Évidemment.

« Cela, c’est l’intérêt, Diego. Ils te disent ça : l’intérêt ». Et qu’il s’était complètement découragé quand sa femme et ses filles s’étaient noyées, avec ce bac chaviré. Il avait tout laissé. Il mendiait. Comme tous, au gré des chemins, il redoutait l’hiver qui n’était pas là, mais viendrait peut-être d’un coup, ne laissant si souvent de ce qui avait été des gens que des corps, bientôt déchiquetés par des corbeaux ou d’autres grands éboueurs. Diego posa le linge chez Toinette. Et se dirigea ensuite vers la ville. Il fallait passer ici et là demander, pour les commandes. S’il en fallait, du charbon. Et quel jour. Et se mettre ça, en bon ordre, dans la tête, sans rien oublier. C’est ce genre de trajet-là qu’il fit, par beau temps, par la suite, avec La Louvre qu’il retrouvait aux abords des villages ou de la ville pour, une fois qu’elle s’était transformée, la poser – feuille – sur son bras, afin qu’elle vît et entendît au mieux. Et quand c’était fini, ils se disaient les choses. Ils riaient. « Tu n’as pas bien entendu, depuis ta forme feuille ? » « Si, si ! Mais, que comprends-tu, toi ? ». Et ils riaient encore, quand ils étaient arrivés au bois. Diego pouvait entendre La Louvre rire maintenant. La Louvre n’avait plus peur de lui faire peur, avec ce rire tonitruant, immense, qui résonnait dans les halliers. Et ils parlaient. Notre merveilleux monde. Il leur arrivait aussi, en ville, d’écouter de la musique, jetant un œil par une porte entrebâillée, par une encoignure de fenêtre. « Tu vois bien, Dame Louvre ? » « Oui, oui, c’est très bien. Et c’est beau ce qui se joue ». Ici, c’était tout un groupe répétant dans un rez de chaussée, avec même des enfants chantant à pleine voix au milieu des instrumentistes (430). Et là, deux jeunes gens en train de déchiffrer un nouveau morceau. « Dame Louvre, le chat, il nous regardait, n’est-ce pas ? (431)» « Oui, oui ! ». « Dame Louvre, demain, nous allons chez Madame Dangé pour livrer. C’est une femme très riche. Et si elle me fait monter auprès d’elle, tu verras ses mains s’activer, il me semble bien. Elles te plairont. C’est comme de la musique. C’est ça que je pense. » « Ah ? ». Ce ne fut pas pour cette fois-là, mais une suivante. La servante dit à Diego que la maîtresse voulait qu’il montât. Alors, il monta. Il fit comme toujours une sorte de révérence à sa manière et dit une prière que la femme riche répéta. Puis, elle le paya elle-même pour le charbon, pour cette fois, et lui donna l’aumône aussi. « Au nom de notre Maître, Diego » « Au nom de notre Seigneur, maîtresse ». Après quoi, elle reprit son fil et sa navette et commença à parler la langue de Gian Francesco et de Giacomo. Ah, c’est ça, se dit La Louvre. Elle semblait vraiment aimer ce qu’il y avait de Naples dans ce que disait l’enfant, cette femme, dans ses tournures, dans ce que la langue qu’il parlait disait de la grande baie. Ses mains fascinaient La Louvre (432). Oui, elle tressait le fil comme une musicienne jouant sur ses cordes. Et tout cela, en parlant.

« Tu verras Louise, Diego. Elle est ici. Passe par la cour d’arrière. Je pense qu’elle y est. Suzon, Louise est-elle dehors ? » « Oui, maîtresse. Elle est là-bas ». Diego se prosterna de nouveau, remercia. Il savait que c’était fini. Il pria à haute voix. S’en fut. Ils trouvèrent Louise, une des petites filles de cette femme couverte de broderies, de dentelles et de fourrures, avec son énorme chat sur les genoux. Elle était brave. « Diego voudras-tu chanter avec moi ? (433)» « Ah maîtresse Louise, c’est qu’aujourd’hui, je ne peux. Mais, on le fera. Je vous dirai des chansons que vous ne connaissez peut-être pas. De Naples, si vous voulez. Quand je viens pour le charbon, on le fait ». Et l’enfant riche d’approuver. « Tu as vu, Dame Louvre, les mains de cette femme si riche, comme elles font dans l’air. Toutes ces choses si précises ! » « Oui, oui, tu me fais voir et entendre de belles choses d’hommes, Diego. Et le bouquet. Et les coquillages. Tu n’as pas vu ? Sur le meuble. Avec comme de la pierre, sur le dessus. Non ? Et même une sauterelle, tout près, qui était arrivée jusque chez cette dame. Non ? (434)». Et ils parlaient, La Louvre accompagnant Diego aux cabanes. « Dame Louvre, demain, je reste au bois. Les buissonnières vont venir. Je viendrai te retrouver ce soir pour les étoiles, si elle veulent bien, et la nuit ». Il y avait beaucoup de calme, de rires, avec les Jean. Il y avait La Louvre chantant au bois. Pleine d’allant et de fantaisie.

Puis un jour, Diego alla livrer dans un domaine qui était nouveau pour eux : jamais encore les Jean n’avaient livré là. On leur avait dit qu’il y aurait de l’argent à gagner dans cet endroit. La commande fut passée. Ils livrèrent. Quand Diego eut déchargé, le serviteur dit que le maître paierait la prochaine fois. Ce qu’il ne fit pas. Et il y eut une prochaine fois. Diego parla de ça aux Jean des bois. Jon dit : « Oh, il va bien nous donner tout de même ». La Louvre voulait en être pour la quatrième fois. Diego ajouta avant de partir : « Il y a déjà trois livraisons sans argent, Dame Louvre ». Oui, elle savait pour cette façon de faire là. Il fallait comprendre, peut-être. Comprendre, si l’on pouvait, ce qui n’allait pas. La Louvre était là, feuille attentive, avec Diego, quand la livraison eut lieu. L’enfant déchargea le charbon. Il attendit le paiement. Il réclama. Il lui fut dit encore : « la prochaine fois ». Alors, il s’emporta : « ça ne va pas. Il faut payer ! ». Il dit au serviteur que le charbon, ce n’était pas rien. Et qu’il fallait le porter. Il voulait voir le maître. Le serviteur affirma, plein d’assurance, que ce n’était pas possible. Diego insista et rétorqua qu’il resterait là tant que l’argent ne serait pas compté. Et le maître vint. Les choses recommencèrent. Mais le maître répondait qu’il n’avait jamais été question de charbon. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de charbon. Va-t’en ! » L’enfant restait, criait. L’homme cria aussi avec beaucoup de colère, dans la voix, dans les gestes : « Qui te croira, pied-bot ! Jamais aucun charbon n’est venu ici par tes pieds (435) ». Et un autre homme apparut aussi, plus âgé, ameuté par la dispute et criant de la même façon. Le père, peut-être bien, du premier (436). Il menaçait également. Il partit un instant, revenant presqu’aussitôt avec deux chiens à la laisse qui hurlaient déjà, en aboiement furieux. « Pied-bot, tu seras dévoré ! ». Les chiens aboyaient, aboyaient. Diego commença à reculer. Il marchait à reculons, avec son bâton, lentement, sans baisser les yeux. Il ne disait rien. Plusieurs des serviteurs assemblés pleuraient. Diego lut la honte sur leur face. D’autres ricanaient. Les chiens n’en finissaient pas de s’agiter au bout des laisses et de donner de la voix. Puis, quand il fut assez loin, Diego se retourna et se prit à courir avec son bon bâton. Ils ne lâchèrent pas les chiens. Quand il fut enfin au bois, courant tout le long du chemin, La Louvre reprit très vite sa forme habituelle et ce fut terrible à voir et entendre pour Diego. Elle grimpa depuis des branches basses jusqu’assez haut dans un arbre, puis bondit de là dans le vide en hurlant. Elle poussait d’affreux cris de bête. Elle piétina des buissons, arrachant les pousses à grands coups de dents, reprenant ses hurlements. L’enfant s’était assis au sol, n’en pouvant plus de courir et de terreur aussi de voir sa chère Dame Louvre dans un tel état de fureur. Il restait hébété. Ne pouvait plus bouger. Elle laboura, en plusieurs endroits, le sol de ses sabots, comme le font les sangliers, partant ensuite à toute vitesse sur une pente pour courir, immédiatement, à la rebrousse, dans un autre sens. Se levant sur ses pattes arrière, écumant, bavant de rage. Se cabrant ainsi si fort qu’on aurait pu croire qu’elle allait basculer. Mais non. Elle recommençait son manège fou. Cela faisait un bruit infernal et vraiment effrayant. Des pinsons qui étaient là, à proximité, s’étaient lancés dans de beaux chants, malgré l’extravagant vacarme. Ce n’était pourtant plus le temps des amours et des nids. Mais oui, ils chantaient. Ils se chantaient entre eux il ne savait quoi, notre Diego, pendant que sa chère amie faisait la folle. Enfin, elle entendit elle aussi les pinsons. Et ce fut comme un signal d’apaisement subit. Elle s’arrêta de piétiner, dévaster, arracher, hurler et elle se mit instantanément à chanter avec les deux oiseaux au ventre et à la gorge rouge tendre. Ils musiquèrent plutôt longtemps ensemble, tous les trois à se charmer de chants. C’était beau. Les pinsons appréciaient ce que faisait La Louvre et en redemandaient. Puis, sans qu’on puisse même imaginer pourquoi, ils s’en allèrent tous deux d’un même élan d’aile. Diego s’approcha de La Louvre et la caressa. Il pleura à chaudes larmes dans sa toison. Elle s’était couchée sur le sol. Elle ne disait rien. Rien. Rien du tout. Au bout d’un long moment, ils se relevèrent et partirent vers les cabanes, toujours sans rien dire. Arrivés là-bas, les Jean virent bien à la face de Diego que quelque chose n’allait pas. Il dit pour le charbon. Il dit pour Dame Louvre qui était repartie dans le bois, sans une seule parole d’amitié ou de réconfort. Les jours suivant, Diego la chercha en vain. La seule trace d’elle, ce fut plusieurs poules déposées près des cabanes. Des poules dont on pouvait vraiment facilement deviner d’où elles venaient.

Ils se concertèrent. Bien sûr, ils n’obtiendraient rien du maître du domaine. Ils n’essaieraient rien de ce côté. Mais l’argent, comment le faire venir à eux ? Ils devaient à Étienne, qui les avait tant aidés, une somme qu’ils avaient évalué, eux et lui, et qu’ils n’avaient pas. Pourtant, il ne fallait tarder à rembourser Étienne. Ils le souhaitaient. Alors, vint l’idée de voler à leur tour. Ce méchant voleur, cet escroc sournois qui avait insulté Diego leur avait joué un mauvais tour. Ils allaient en jouer un à leur façon, oui. Et à un de ceux que les pauvres abhorrent et qui possèdent beaucoup, à leurs yeux, un de ceux qu’ils détestent et qu’il faut pourtant aller voir pour essayer d’obtenir un peu, mais ce genre de peu-là compte parfois beaucoup, pour tenir le coup, pour ne pas s’effondrer quand l’hiver est là. Celui-là, c’est le prêteur. Ils montèrent donc un stratagème dans lequel La Louvre était incluse. S’il en fut question du prêteur, des prêteurs, c’est parce qu’ils étaient dans chaque tête de ces gens-là. S’il en fut question, c’est aussi à cause du rêve d’Anselme que Diego raconta autour du feu. La Louvre à qui Diego parla de tout ça fut d’accord. Elle avait certes pris la chèvre après l’insulte faite à l’enfant, après ce vol si détestable, mais c’était fini. Elle voyait souvent Diego. Elle visitait les Jean. Elle serait des leurs. Elle pensa évidemment au voleur et à celui qui dérobe le voleur, aux bohémiennes, aux voleurs souriants. Elle pensa à ces gentils Jean des bois, si courageux. Oui, pourquoi ne pas les aider. Ils décidèrent de ne pas dérober de prêteurs dans la ville la plus proche. Ils iraient dans une autre. Diego demanda à un prêtre, qui le connaissait pour le voir venir régulièrement prier dans son église, d’écrire une lettre. « Ces garçons, orphelins et braves, vivant au bois, ont développé, avec leur seule force, une belle activité de charbon. Je les connais et leur accorde ma confiance. Leur affaire peut prospérer, mais ils ont besoin d’acheter une ou deux charrettes à bras pour pouvoir faire leurs livraisons dans de meilleures conditions que leurs seules hottes d’aujourd’hui. Ils ont aussi besoin de haches supplémentaires. Leur accorder un prêt ira dans le sens de ce veut notre Seigneur ». Ils seraient tous là pour repérer l’endroit, pour tout examiner. Pour se rendre compte de comment faire vite et bien. Puis, c’est Diego qui ferait la demande de prêt, dans la boutique, avec sa lettre. Il amènerait La Louvre-feuille avec lui. S’en délesterait. Dans la nuit, l’échoppe du prêteur une fois vide, elle redeviendrait Louvre sur pattes, donnerait un coup de tête à un carreau et trois des Jean qui se seraient préparés passeraient ensuite par là, les trois autres restant près des paniers, guettant la ronde, criant s’il le fallait. Ils prendraient de l’argent. Il en restait sans doute toujours dans la boutique, même si le prêteur devait en ramener chez lui régulièrement, sinon chaque jour. Ce serait toujours assez pour eux. Forcément. Et le garde, à la porte d’entrée n’entendrait rien, parce qu’ils seraient passés par l’arrière. Ils se dirent les choses. Ils examinèrent leurs idées dans plusieurs sens. Ils prirent le temps d’aller plusieurs fois rôder autour de la maison d’un prêteur qu’on leur avait désigné. La boutique était à l’étage : il faudrait donc une bonne corde et une pièce de métal à lancer en même temps pour l’assurer, une fois la fenêtre passée. Ils n’allaient pas ensemble pour voir les choses. Ils emportaient toujours du charbon, se relayaient, arrivaient même à vendre, dans la rue, à la criée. Tout en faisant bien leur métier, occasionnel et si nouveau, de voleurs de prêteur. Tout en essayant de préparer chaque chose au mieux. Ils se décidèrent. Diego put passer l’obstacle du garde grâce à sa lettre – « C’est d’un prêtre ! » – et monta. Ce n’était pas haut. Il trouva deux hommes qui ressemblaient presque trait pour trait à ce que lui avait décrit Anselme des prêteurs de son rêve. Ils étaient juste moins extravagants (437). Cela était vraiment étrange, cette si forte ressemblance. Le plus âgé portait des lunettes. Et le plus jeune demanda à Diego en tournant son visage de côté, presque en grimaçant : « Mais, si tu es de ces bois, pourquoi venir ici ? » Diego avait préparé cela. Il avait une réponse : « Nous avons essayé de notre côté, vers la ville qui nous est proche, mais n’avons pas obtenu de bonne réponse. Le prêtre qui vous a écrit cette lettre nous a dit que vous étiez gens de bien et qu’il avait déjà fait affaire avec vous. Il en a été fort satisfait ». Il sourit, après avoir menti. Alors, tout alla. Ils ne se souvenaient plus de ce prêtre. Ils se le dirent. Ils notèrent son nom dans leur registre. Mais on comptait maintenant l’argent des haches et des charrettes à bras à l’enfant. On lui dit l’intérêt. Et le terme. Il sut reprendre la lettre laissée sur le comptoir au moment où l’argent était compté, puis recompté et la glisser dans son sarrau. Il sut laisser là La Louvre feuille. Dans la nuit qui suivit, les Jean du bois devinrent aussi Jean du larcin. Tout se déroula à merveille. Ils restèrent dans la ville jusqu’au matin, après avoir vu La Louvre redevenir feuille dans l’échoppe, puis redevenir Louvre sur pattes dans la rue et enfin Louvre en vol, les quittant dans la nuit : « A demain, compagnons. Dans nos bois ! » Maintenant, ils savaient tous ce qu’il en était de ça, de cette si grande étrangeté. Et c’était leur première fois. Sortis tôt au matin de la grange où ils s’étaient abrités après le vol, ils passèrent sans problème, en chantant, par le pont et celle des portes de cette ville qui se trouvait au bout, hottes au dos, saluant le guet (438).

Avec l’argent volé, ils pouvaient rembourser le prêt dont ils n’avaient pas l’intention de faire quoi que ce soit – et il fallait, là, attendre un peu, pour être crus -, rembourser Étienne, mettre de côté ce qui restait. Ils le répartirent dans plusieurs caches, en en enterrant, roulé dans de la toile, tout un lot de paquets, dans le sol de chaque cabane. Il pourrait servir pour l’hiver et même après. Diego dit qu’il avait encore avec lui la lettre du prêtre. Aucun nom de prêteur ne figurait sur le papier, il le savait. Alors, sans se concerter, tous eurent en tête et envie de recommencer en réutilisant la lettre, dans la même ville. Et vite. Ils se le dirent. Ce serait un autre prêteur. Ce serait le même stratagème. Et La Louvre, que cela avait un peu amusé, dit que oui, elle en serait pour cette deuxième fois. Le voleur et celui qui dérobe le voleur, le voleur et celui qui dérobe le voleur. Cela revenait dans son esprit. Il est bien vrai que les Jean devaient compter sur sa force et ses dents si les choses n’allaient pas droit. Mais jamais ils n’en parlèrent. La boutique du prêteur qu’ils choisirent pour ce second vol se trouvait au rez de chaussée et ils n’auraient finalement pas eu besoin d’une aide de Louvre pour agir. Mais elle en fut. Et fit ce qu’il fallait. Le marchand d’argent travaillait avec sa femme. Diego, encore lui, déroula son boniment. Il regardait tout : l’argent, les bagues, de petites billes blanches d’un blanc laiteux, mais brillantes. La Louvre lui avait parlé de cela, mais il ne savait plus. On ne pourrait jamais changer cela, non. Il fallait de la monnaie. Pendant que l’argent lui était compté, il regarda un homme dont on voyait le reflet dans le miroir qui lui faisait face et aussi les gens dans la rue, devant lui, devant ses yeux, par la fenêtre (439). Il avait obtenu ce qu’il voulait et le vol de la nuit se déroula très bien. Une fois aux cabanes, ils rouvrirent leurs caches, refirent leurs paquets. N’en parlèrent plus. N’y pensèrent même presque plus, seulement comme à une vengeance accomplie. Ces deux prêteurs avaient payé pour le maître du domaine, voleur et insulteur. Les riches contre les pauvres. Ils ne changèrent rien à leur vie d’automne. Il ne fut que peu question de ces vols autour d’eux. Rien du petit bruit qu’ils firent dans les rues de cette ville où ils avaient commis leur larcin n’arriva dans leurs bois ni dans les villages d’alentour. Ce qui avait été volé, c’était si peu. Ils firent aiguiser leurs haches par le rémouleur le plus proche (440) et purent abattre du bois qu’ils avaient acheté sur pied. Ils travaillèrent avec les buissonnières qu’ils connaissaient bien et des hommes qui les aidaient (441). Jon avait acheté des chaussures et aimait à les porter, même en travaillant, ce qui faisait rire ses compagnons (442). C’était si nouveau.

Ils firent du bon charbon. Il y avait encore beaucoup de vert aux branches dans cet automne très doux. La Louvre accompagnait souvent Diego dans ses livraisons. Ils aimaient se promener ainsi, ensemble (443). Ils entraient dans des maisons où des femmes travaillaient à préparer des légumes pour un prochain repas, à apprêter des viandes, aussi (444, 445, 446).

Souvent, Diego parlait avec telle femme ou telle autre. Il aimait aussi discuter, s’ils les croisaient, avec Gilles , le porteur d’eau (447) ou Antoine, toujours à essayer de vendre des chaises ou de proposer à en réparer (448). Ils allaient au marché aux herbes (449). Ils livraient des pommes à la marchande de fruits (450).

Pour La Louvre, sous sa forme feuille, sentir était peu commode, mais elle pouvait observer sans problème. Ils furent contents, un jour, de voir des gens danser auprès d’arbres, comme dans un cercle (451). C’était si tranquille. Parfois, ils rentraient tard, avec les arbres en train de devenir noirs de nuit (452). Diego parla à La Louvre de ce saint homme qui avait autrefois délivré des pauvres emprisonnés. C’est ce que lui avait raconté Guillaume, un autre mendiant qu’il rencontrait souvent – Guillaume, devenu mendiant après être devenu aveugle (453) – : « Dame Louvre, il m’a dit ça, juste hier, quand j’ai discuté avec lui. Ils passaient au travers des murs. C’est ce qu’il m’a expliqué. Et les pauvres couraient, libres. Et Ranieri – c’est son nom – les bénissait. Oh, c’était il y a longtemps. Il volait, ce Ranieri. Et il volait sans ses jambes, a dit Guillaume ». Il répétait, les yeux au ciel : «  Et les pauvres passaient au travers de la muraille, comme si elle n’existait pas, sais-tu ? (454)».

L’enfant, en redisant tout cela, que lui avait confié Guillaume, pensait à La Louvre en vol. Il y pensait fort. Elle écouta l’histoire qui était plaisante, même si, dedans, elle entendait, sans qu’ils soient prononcés, énoncés, beaucoup de mots se rapportant à leur dieu, à ces hommes-là, hommes à dieu. Et ce tendre, ce gentil Diego qu’elle aimait tant, en était.

C’est dans ce temps-là que Diego rêva, dans la même nuit, de deux enfants trayant avec joie une grande chèvre et buvant ensuite son lait (455), puis d’un garçon, accompagné d’une autre charmante chèvre, qui donnait un baiser à une fille vendant des fleurs et dont la poitrine était presque de femme (456).

C’est dans ce temps-là que La Louvre rêva d’un magnifique parc où des humains préparaient certains autres à un jeu de colin-maillard. Elle connaissait ce jeu. Dans le rêve, il y avait des enfants qui jouaient entre eux, qui se faisaient des niches. Mais là n’était pas l’essentiel. Là n’était pas le colin-maillard. Celui à qui on bandait les yeux, un jeune homme qui serait bientôt aveugle au monde, pour un instant, rien qu’un instant derrière le foulard blanc, disait qu’il saurait bien trouver ceux et celles à trouver. Et que, bien sûr, celle qui aidait à lui cacher les splendeurs du parc, celle dont il était très amoureux, il saurait forcément la sentir la première, dans sa robe blanche. Il savait qui elle était. C’était ce qu’il disait, ce jeune homme, dans ce rêve de Louvre (457).

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