
La Louvre et les deux anges se rejoignirent aux abords du verger. Et elle s’était calmée. Elle n’arracha aucune plume une à une. Il y eut des regards tendres. Elle remercia. Elle inspira puissamment. Elle bondit dans le ciel, seule, car les anges avaient, eux, à observer le prodige jusqu’à son dernier accomplissement. Et ayant d’un de ses fameux bonds atteint le ciel, La Louvre se mit à y onduler. Inondé d’un soleil radieux, le paysage sous elle était fait de collines herbues et de bosquets aménagés par les hommes en vergers. La brise était douce à ses poils et à ses sabots et à ses narines et à ses dents. Tout en progressant vivement dans les airs, elle se mit à repenser aux anges du repas, aux anges du Grand Moutier et cela la fâcha. En fait, c’étaient eux que l’on pouvait qualifier de coupables ! Les deux anges du verger n’y étaient pour rien ! Coupables, ils l’étaient, de l’avoir amené jusqu’en cet endroit où cette femme magnifique, cet être formidable exhibait ses charmes générationnels à six hommes fascinés. C’est à eux deux, les anges bleus, qu’il aurait fallu faire subir le supplice des plumes. Mais, de nouveau, bien vite, elle se calma. Le temps était magnifique. Et les merveilles du monde si désirables. Et cette femme, par ailleurs, en fouillant dans sa mémoire, elle s’en souvenait ! Mais oui, ce visage et ce corps-là et cette peau-là. Certes, elle ne lui avait jamais vu d’ailes auparavant. Mais peut-être justement, ce à quoi elle avait assisté si récemment, était-il comme une mue ? Comme un grand changement à célébrer dans la vie de cette femme ? Des ailes lui avaient été attribuées. Elle les montrait dans toute sa splendeur. C’était sans doute le sens de ce qu’elle avait vu. Ce que les deux anges vêtus de bleu avaient voulu qu’elle voit. Voilà qui était intéressant. Elle fouilla encore dans sa mémoire, dans sa vaste et profonde mémoire, et se souvint d’un des mariages de cette femme. Ah, bien sûr, cela lui revenait ! Elle avait été invitée à la fête donnée à l’occasion de ce mariage-là (3) ! Et ce cheval ailé si élégant, qu’elle distinguait si bien dans son souvenir, était de la fête aussi. Avec ses pierreries au cou, et sa barbe folle, et son air toujours malicieux. Quel être ! Quel être que ce cheval-là ! Il y avait de la musique. De la musique de lyre et de flûte syrinx. Et des danses : robes flottantes, pas agiles et gracieux. De jeunes filles dansaient au pied d’une arche sur laquelle trônaient, en grand triomphe, les mariés, debout l’un contre l’autre devant une couche toute apprêtée. La femme magnifique donnait la main à un solide beau jeune homme blond, casqué et tout cuirassé de métal et de cuir, au torse autant qu’aux jambes. C’était bien clair dans son esprit, maintenant. Oh, elle s’était bien amusée à musarder à cette fête. Mais il y avait fort longtemps de ça. Et cette femme, hormis cette histoire d’ailes si spéciale, n’avait pas changé. Comme elle, Louvre, qui conservait, intacte, sa même apparence mi louve-mi chèvre, cette femme semblait immuable dans sa beauté. Voilà ce qu’elle s’était mise à penser. Puis d’autres souvenirs affluèrent, à cause de ceux-ci, sans doute, associés à cette femme si belle. Elle se souvint qu’elle lui avait peut-être bien sauvé la vie, une fois ou tout du moins l’avait tiré d’un fort grand embarras.

Le souvenir était là, sur le devant de sa tête : elle, La Louvre, cheminait ce jour-là, d’un tranquille pas de sabots, dans une verdoyante contrée quand, à quelques galops, droit devant, à l’orée d’un petit bois, elle vit un homme s’approcher d’un dais rouge (4). Sous ce dais, il lui fut facile de voir quelques femmes, restées dans leur nudité, qui somnolaient. Elle trouva que cet homme était bien trop près de ces femmes. Vraiment bien trop près. Elle lui trouva de mauvaises intentions. Elle le trouva menaçant. Elle fut sur lui en trois ou quatre bonds de ses pattes et sabots, hurlant puis montrant les crocs. Elle se souvenait aujourd’hui avec délice du tremblement de barbe de l’homme qui s’enfuyait à toutes jambes. Toutes les femmes présentes furent un peu affolées, mais cette belle femme à laquelle La Louvre pensait si fort, juste alors, reconnut facilement l’être qui était là, devant le dais ! Qui ne l’aurait pu ? Et consola vite ces compagnes et le petit ange qui était avec elles, qui s’était endormi, puis réveillé si brutalement. « N’ayez aucune crainte, je connais fort bien cette magnifique bête qui était de la fête lors de mon dernier mariage». Alors tout rentra dans l’ordre. On échangea des nouvelles. On confia le petit ange à La Louvre qui le transporta, en un lieu tout désigné, sur son dos poilu vers des anges plus matures, lesquels le prirent en charge. Tout allait bien. Quel bon souvenir !
Elle s’est déplacée sur de longues distances dans ce ciel si bleu et calme. Mais, au soir, elle s’est sentie fatiguée et a choisi un endroit où elle pourrait se reposer pour la nuit.