Diego et sa compagne prirent congé de Lucius avant le lever du soleil et, sur la route, se racontèrent leurs rêves réciproques. Les rêves plutôt tristes de Diego, il les oublia en un instant, grâce aux panthères, aux chèvres, aux poupons souriants, aux satyres serviables, aux flancs accueillants à des bébés ensommeillés de belles femmes nues alanguies que lui décrivit La Louvre. Oh, il s’agissait encore, pour beaucoup, de ces êtres si lointains, issus de ce que nous autres appelons mythologie, et dont Diego avait bien du mal à se faire une idée claire. Mais La Louvre savait cependant donner à toute cette faune une vie fort séduisante, quand elle racontait, qu’il s’agisse de récits de rêve comme ce matin-là ou de ce que nous pourrions appeler des souvenirs, en d’autres circonstances. Et puis, tout ce raisin de rêve donnait envie d’en croquer d’autre, bien charnu sous la dent, celui-là. Aujourd’hui même, s’il se pouvait.
Leur voyage les mena par des régions vides d’hommes et aux ciels menaçants (372). Mais aux roches succédèrent des rivières (373) et aussi des habitations humaines, parfois majestueuses (374). À la pluie succéda le beau temps. Si l’argent donné par le maître de Geert à Diego n’avait pas tenu compte de son seul travail, mais aussi de son courage face au chien fou, il en fallait toujours un peu pour l’entretien du feu, pour quelque fil, quelque étoffe, quelque pain que l’on n’avait pas ainsi à mendier. Il en fallait pour le bac qui permettait de traverser une prochaine rivière. Il en fallait pour aller chez le barbier puisqu’il n’avait personne qui puisse lui couper les cheveux et garder, tant que se pouvait, ceux-ci propres. Il en fallut pour se faire tailler une nouvelle culotte. Et, souvent bien accueilli, soit par des maîtres, soit par de simples paysans, l’enfant continua donc à travailler, ici ou là, dans plusieurs domaines et plusieurs fermes sur le trajet (375).




Il améliora aussi son havresac, le couvrant d’un peu de cuir, dont il se trouva bien content quand ce fut pluie et encore pluie. Si passer en même temps à tel endroit s’avérait difficile pour eux, ils savaient se rejoindre plus loin. Diego parlait aux pâtres (376). La Louvre filait. Leurs appels de huppe les assuraient d’un endroit sûr d’où repartir ensemble. Diego demanda à plusieurs reprises conseil à des gens pour être certain de ne pas s’égarer (377). La Louvre vola pour se repérer. Près de marais qu’ils contournèrent (378), elle apprit à l’enfant à reconnaître la locustelle. On ne voyait pas le petit oiseau brun avec son bec largement ouvert, mais Diego comprit facilement de quoi voulait parler sa compagne, ce qu’elle voulait qu’il entendit. Ce grésillement, cette stridulation montant des roselières comme s’il s’agissait d’insectes en plein ébat, c’était lui. Ils se regardèrent en souriant : pour sûr, il saurait reconnaître ce chant, si l’on pouvait nommer chant ceci qui le distinguait si aisément de tant d’autres oiseaux. L’eau, c’était, oui, celle des marais, mais aussi celle des puits et celles des abreuvoirs où les hommes font boire leur bétail (379). Un matin, il y avait tant de lumière au ciel enveloppant tout de sa présence que les formes du paysage en étaient comme masquées. La rivière même avait disparu. Ne restaient plus que des couleurs et leur vibration : des bruns et des blancs très intenses (380).





Le ciel et la terre étaient comme mêlés, comme fondus en un tout aux teintes somptueuses. Venant d’un des arbres des alentours, Diego et La Louvre entendirent des trilles. Quelque chose ressemblant aux roulades de l’alouette. Ils s’arrêtèrent. Diego lança un regard muet à sa compagne qui lui fit comprendre qu’elle savait qui était là. Les sons devenaient maintenant plus flûtés, puis une note revint et revint et revint, toujours un peu plus douce. Toujours un peu plus lancinante et plus basse aussi, presque comme une pâmoison. Diego chuchota : « alouette ? Mais l’alouette est au ciel ! » La Louvre se frotta à lui en assentiment, laissant finir l’oiseau. Puis ils repartirent. « C’est pipit que nous avons entendu, Diego, tu le connais maintenant. Tu as raison, il y a des allures d’alouette dans son chant. Pour moi, souvent, entendre ça, c’est comme chèvrefeuille. Fleurs de chèvrefeuille, que l’on sent encore et encore sans pouvoir s’arrêter d’y mettre son nez. Puis que l’on mâche. Et l’odeur est encore là, sur la langue, dans le goût, longtemps. Voilà pipit, Diego. Tel est pipit dans son chant ».
Un soir, des hommes, assemblés à discuter et boire, dirent à Diego qu’il n’était vraiment pas loin de l’endroit qu’on lui avait indiqué comme celui où trouver ses amis (381). Avec la Louvre, quand ils furent de nouveau ensemble, ils se dirent vraiment satisfaits de ne pas s’être perdus jusqu’alors. Mais, trouver le village, ce n’était pas tout, loin de là. C’était Simon et Roland qu’il leur fallait trouver. Ce qui, évidemment, était bien plus difficile. Ils s’y employèrent. Diego donnant du bâton et demandant ici et là. La Louvre trottant, humant, volant dans les alentours. Ce que l’enfant avait dit à sa compagne, c’était que ces deux garçons étaient grands et presque des hommes sans doute maintenant. Simon n’avait plus qu’un œil et était roux, ce qui était, finalement, assez commode pour le retrouver. Roland « a les cheveux noirs. Il sourit souvent. Et on voit, comme ça, ses pauvres dents si mauvaises. Il aime chanter ». C’est avec ces éléments en tête que La Louvre cherchait, fouillant ici et là. Bien sûr, ces deux-là ne vivaient pas – c’était bien certain pour elle – dans une maison ou alors ils étaient employés dans un domaine. Il fallait essayer différentes pistes. Elle pensa au flutiste borgne, ami de Charles quand l’enfant lui parla de Simon. Elle pensa aux Muses dont il avait été question quand cet homme-là avait été nommé par son neveu de musique. Elle cherchait. Et Diego cherchait. Ce fut elle qui repéra deux cabanes, à l’orée d’un bois (382). Elle observa et observa encore. Mais il n’était pas que deux, non. Il était cinq. Simon était très reconnaissable. Elle les vit manger. Ils étaient joyeux. Un peu turbulents. Et oui, grands. Tous plus grands et plus âgés que Diego. De bons garçons, se dit-elle. Ils avaient choisi d’être indépendants. Entre eux. Ou bien ils avaient voulu rester ensemble et un domaine ne les aurait pas pris tous. Peut-être cela ? Elle retrouva Diego, lui expliqua. Et ils convinrent de ce qui était le mieux. La Louvre accepta d’être présentée après qu’il y aurait eu, auprès d’eux, une introduction faite par l’enfant. Il dirait qu’il voyageait avec tel être et que c’était une grande amie. Il la décrirait. Il ne raconterait pas tout, dès l’abord. Il faudrait voir comment réagirait cette compagnie plus nombreuse qu’ils ne se l’étaient imaginés quand ils étaient à y penser, avant de retrouver leur trace. Tout d’un coup, Diego et la Louvre se rendirent compte qu’ils n’avaient pas parlé de se séparer. Pas du tout. Alors, Diego trouva Simon et Roland. Et ce fut une fête pour eux. Comme ils étaient joyeux de se voir après tant de temps. Les deux compagnons présentèrent à l’enfant les trois autres compères, quand ils rentrèrent, l’un de chez le fendeur de bois (383), l’autre d’une ferme, le troisième de buissonnage, avec deux gros fagots au dos. Il parla de sa vie à Simon, Roland, Jon, Joan et Paul. Ils parlèrent de la leur, chacun prenant la parole sans hésitation ni contrainte. Diego parla de La Louvre. Il parla de perroquets (384,385), de singes (386), de musiques entendues entre Venise et leur bois (387).







Ils écoutèrent avec attention, émerveillement, crainte, respect, amusement. C’était forcément si extraordinaire, si exceptionnel, si inhabituel, si inquiétant et étrange de parler de telles choses, de tels êtres – « une Louvre, tu dis ? » – et de les côtoyer comme le faisait Diego, courant le monde avec sa compagne depuis plus de deux lunes maintenant. Ils rirent plusieurs fois de bon cœur à la façon dont celui-ci décrivait habilement ce qu’elle pouvait faire, dire, chanter. Tout ce qu’elle savait. Son don des langues. Son grand âge et son allant. Son audace. Ils restèrent étonnés de ce qu’il expliqua de ce qu’il nommait ‘sa force’. Ils voulaient la connaître, l’accueillir. « Un tel être ! » dit Jon d’un ton de rêve. Il y eut bien Paul pour prononcer en riant le mot de ‘diablerie’, mais tout fut effacé aussitôt par la bonne humeur générale. Ils avaient compris qu’il y avait un secret. C’était l’amie de Diego. Elle serait des leurs. « Diego » dit Roland d’une phrase toute ramassée « tu vas vivre avec nous, n’est-ce pas et ton amie sera là, si elle veut. Cette Louvre ». Ils furent d’accord pour se retrouver aux cabanes le lendemain soir. Ils étaient en train de mettre en place des meules pour le charbonnage et cela leur plaisait beaucoup. Un charbonnier de longue date avait accepté de les aider, de les conseiller pour l’épaisseur de la couche d’argile sur chaque meule et bien d’autres détails (388).

Il leur donnait la main pour le moment. C’était nouveau pour eux, le charbon. « Oh, cela sera bien, Diego » dit Simon « Notre vie est bonne, ici. Il nous faudra une autre cabane avec toi parmi nous ». Pour ces deux éclopés du grand pèlerinage qu’étaient Simon et Roland, oui, cette vie-là était bonne. Ils avaient connu la vie de mendiant et étaient parfois obligés d’y avoir encore recours, à cette terrible mendicité. Ici, pas de cagoux, ni d’archisuppôts. Pas d’Hôpital Général., non plus. La vie à soi. Mais c’était l’automne, avec les récoltes, le travail possible, ici et là, pour un jour, deux, trois. Chacun apportait sa part. Tous les cinq étaient plein de vie. Dans le dernier été, ils avaient été très actifs dans les fermes alentours, travaillant avec hommes et femmes, au bottelage, au vannage, aidant avec le bétail (389-392).




Paul savait bien s’occuper des chevaux et on pouvait lui confier des attelages (393). Il pouvait aussi faire le palefrenier et soigner les bêtes de trait. Il avait aussi récemment aidé un maréchal-ferrant (394). Mais ce ne pouvait être que provisoire parce que ce dernier avait déjà quelqu’un dans son atelier pour l’assister au soufflet et maintenir les chevaux quand cela était nécessaire. Il serait peut-être possible d’en trouver un autre. Ils ne se décourageaient pas facilement. Ils étaient là tous les cinq depuis presque deux années. C’était l’hiver qui était dur, avec le froid et peu d’endroits où être embauchés. Tous orphelins ou abandonnés. Tous à avoir vécu, à un moment ou à un autre, dans la mendicité. Joan avait assez longtemps servi une bande d’aveugles dans leur désarroi (395).



Il les aidait à se déplacer, ici ou là. Comme plusieurs étaient musiciens, ils se produisaient pour de menues pièces. C’était pour le pain de la bande. Mais quelque travail de ferme lui avait permis de vivre moins mal et il était resté un moment avec les valets, auprès des bêtes (396). Chacune de leurs vies avaient été pleines d’errances. Simon et Roland avaient parlé, dès le premier moment de leurs retrouvailles avec Diego, de garçons du pèlerinage, qui avaient été leurs compagnons affamés, tellement contents de trouver des moules en bord de mer et les mangeant crues (397). Mais ils étaient tombés malades très vite après. Ils se dirent tous trois que cela avait bien pu être, en partie, la cause de leur mort, d’avoir tant mangé de ces moules crues. Diego repensa, lui, quand il fut de nouveau seul, revenant vers La Louvre, à ce jeune ami disparu, avant même le pèlerinage. Si mélancolique. Si abandonné de lui-même (398).



Était-il encore de ce monde ? Et avant encore, la bande qui l’avait pris sous sa protection. Oh, ceux-là étaient dans un tel état qu’avec son seul pied bot, il était presque roi pour eux. Mais ils riaient, même avec leurs béquilles, même avec leurs attelles. Fouillaient. Trouvaient à manger. Ils avaient même une fois récupéré un grand sac de queues de renard dont celui qui était un peu leur guide à tous – celui qui avait des pieds dans ses bottes à grelots – affirmait à qui voulait l’entendre, et en clignant de l’œil pour certains, que cela avait été laissé sur le bord d’une route. Ils n’avaient eu qu’à se baisser un peu pour ramasser le sac et trouver ce qui était dedans. « Voilà tout. La vie n’est pas toujours méchante ! » Ils s’étaient affublés de ces queues pendant plusieurs jours. Et réussirent à les vendre toutes, en les montrant, par les bourgs qu’ils traversaient, exposées sur des sortes de capes que Diego leur avait confectionnées (399).

En retrouvant sa compagne, Diego raconta. Ce soir-là, ils dormirent à la belle étoile. La Louvre se mélangea de nouveau dans ce que l’enfant lui disait du ciel. Il brossa et peigna notre bête au matin, puis partit vers ses compagnons. « Tu seras par ici, Dame Louvre. Tu m’attendras, quand ce sera nuit ? ». Elle promit.