La Louvre était vraiment ravie de prendre ces chemins dont ils avaient parlé avec l’enfant. Ces chemins-là étaient encore des chemins de parole et de tête. Mais cela combinait tout de même des passages qu’elle connaissait, pour certains, et d’autres, oui, qu’ils découvriraient ensemble. Quand elle avait circulé sur le bras de Diego à Venise, muette comme une feuille que ne touche pas le vent, elle avait beaucoup pensé, dans toute cette grande folie des échanges, des marchandises, des transports, des matières, des tissus, des calculs, aux riches et aux pauvres, une fois encore. Elle s’était dit que, peut-être pour la première fois, ce qu’elle voyait en idée, c’était cela : les humains pauvres volent les riches, les riches volent les riches, les riches volent quantités de pauvres humains. Elle n’avait encore jamais pensé à ça comme ça, sous ces trois formes-là. Elle revoyait en pensée les bohémiennes, les lignes de la main. Le voleur distingué. Elle repensait aux arracheurs de dents. Elle repensait à Louise, aux factions. À des choses très récentes de sa vie. Elle était contente de pouvoir aller par les sentes et au bord des ruisseaux, de nouveau, avec Diego. Loin de la guerre. Tant que c’était possible, aussi par ici. Ils se régaleraient d’oiseaux à écouter, observer, admirer. Elle lui ferait écouter des sources. Il lui raconterait des histoires.
Ils suivirent un moment encore une côte marine, avec quelques traces humaines, comme cette espèce de grand ponton qu’ils distinguèrent bien devant eux, qui était à s’élancer vers la mer et dont ils ne comprirent ni l’un ni l’autre quel pouvait en être l’usage (291). Cela les fit parler. Ils échafaudèrent des hypothèses, échangèrent des idées farfelues à propos de ce presque rien d’autre qu’un trait dans le paysage. Puis vint un peu de pluie qui ne les contraria pas. Ils marchèrent, purent se sécher au vent, continuèrent. Les couleurs des arbres commençaient à changer à certains endroits, mais cela était vraiment variable. Du brun apparaissait ici, quand un peu plus loin, tout restait très vert. Du sommet d’une petite colline, ils entendirent une belle voix d’homme. Ils se regardèrent, se tapirent et observèrent. Ils purent comprendre qu’un homme apprenait une chanson à un autre. Il jouait de son instrument tout en chantant (292). Leurs deux amies avaient décidé d’être toutes nues pour le moment. Elles avaient juste chacune une étoffe sur elles, pour se protéger au cas où le soleil viendrait à se cacher. Elles deux aussi écoutaient le jeune homme jouer et chanter. D’une fontaine toute proche, la plus jeune puisait un peu d’eau pour eux tous, pour boire ensemble après le chant. L’autre, assise, tenait dans ses mains ce que Diego voulut être une flûte. « C’est une flûte d’os, tu crois, ce que tient cette jeune femme, Dame Louvre ? » murmura-t-il à l’oreille de La Louvre qui lui répondit, elle aussi, très bas : « Je crois bien, oui ». Ils écoutaient et retenaient la chanson, en même temps. Mais bientôt un berger sortit d’un petit bois avec son troupeau. Des chiens pouvaient être là. La Louvre fila et Diego courut, lui aussi, un peu, en s’aidant de son grand bâton. Il aimait beaucoup quand il réussissait ça. Il riait tout seul dans sa course, presque à chaque élan. Puis quand ils se retrouvèrent plus loin, après ce qu’ils avaient pu considérer comme un danger possible, ils se mirent d’un commun accord, sans rien s’être dit pourtant, à chanter la chanson de l’homme à l’habit rouge. C’était une chanson qui leur convenait. Ils la savaient maintenant. Ils la chantèrent et la chantèrent tant et plus. La Louvre faisait toutes sortes de variations presque savantes qui auraient pu imiter un hoquet. Un hoquet qu’elle aurait chanté seule, s’appropriant, mais successivement, chacune des voix. Et soudain, La Louvre se tait. Diego voit son nez dressé. Elle lui fait comprendre avec son museau, sans rien dire, qu’elle part immédiatement chasser. Qu’il doit rester là. Ils savent bien faire ça tous les deux. Diego est sans doute un des êtres humains aux côtés duquel elle est restée aussi longtemps, sans presque aucune interruption, depuis bien des lunes et des lunes. La plupart du temps, elle ne côtoie les humains que pour de brèves périodes, même si elle revient vers eux de façon régulière. Diego n’a plus jamais peur de La Louvre, maintenant, alors que cela a pu arriver, quand au début de leur rencontre, certaines de ses réactions lui paraissaient excessives ou bien parce qu’elle allait si vite pour faire ceci ou cela qu’il perdait pied et prenait peur. La voilà qui revient, comme si souvent, vraiment rapidement. Il a l’impression qu’il a juste eu le temps de s’asseoir. Elle a dans la gueule un beau lapin à partager. Il se fait cuire sa part et, dans leur conversation, viennent des histoires de mains, peut-être parce que La Louvre admire Diego quand il bat le briquet ou à cause de chasses d’hommes. « Oui, nous pouvons faire tant avec nos mains; et les animaux, eux, n’en ont pas ». « Que dis-tu, Diego, je ne sais pas si on peut appeler mains ce qui sert aux rats, aux castors et aux écureuils, mais tu comprends bien qu’ils se servent de leurs pattes comme de mains. Moi, je n’ai pas de telles pattes ». « Oui, oui » fit l’enfant rêveur, « et les loutres et les taupes aussi ! » « Oui, oui, les taupes, tu as raison. Elles ne mangent pas avec leurs pattes-mains, non. Je ne pense pas. Elles sont bonnes à croquer, les taupes, mais très futées, difficiles à capturer. Et aussi, peut-être, verrons-nous, dans la montagne, des animaux charmants. Charles les appelle marmottes. Elles sifflent comme ça ». Et La Louvre émit un puissant sifflement de marmotte qui fit presque sursauter Diego, parce qu’on sentait bien que, normalement, ce sifflement était pour emplir l’air d’espaces plus vastes et plus dégagés que ce seul sous-bois. « Les marmottes ont comme des mains, elles aussi. Elles portent leur nourriture à la bouche, avec ça. Et tu sais, les hommes prennent aussi des marmottes pour chez eux, pour plaire à leurs enfants (293). Souvent les marmottes sont douces. Les colporteurs aussi en ont (294). J’espère que nous verrons des marmottes dans la montagne, sans hommes; Avec leurs pattes en mains. Je vais te dire aussi autre chose. Tu m’as déjà dit n’avoir jamais vu des singes avec des bateleurs, n’est-ce pas, Diego ? » « C’est vrai, vraiment !» fit l’enfant. « Ah ! Jamais ? Comment est-ce possible ?» redit encore une fois La Louvre. « Parle-moi des singes ». Et notre être plein d’allant et de fantaisie d’expliquer les singes avant d’en venir où elle voulait en venir. Diego sentait bien, voyait bien que La Louvre adorait les petits singes. Elle se trémoussait en en parlant et en expliquant très précisément. Elle ne put s’empêcher de lui raconter sa rencontre avec Hanuman, dans la montagne. Et aussi, elle sut enfin arriver où elle voulait en venir, c’est à dire les mains des singes peintres de Gian Francesco, telle qu’elle l’avait compris, toute au moins. « Ils sont très habiles ». Mais, changeant brusquement de conversation comme elle en avait l’habitude, elle lança : « Tu sais, mon neveu de musique Gian Francesco a fait mon portait ». « Vraiment ? ». « Vraiment. Gian Francesco est un esprit charmant ». Elle se remit, juste après, à parler de singes en se souvenant de Mirabelle, une nièce de musique qui avait disparu de ce monde. « C’était le nom de cette jeune fille, Dame Louvre ? Un nom de prune ? » « Oui, cela arrive. Diego, tu aurais aimé cette enfant-là, qui était douce et qui est morte. Morte si jeune. Ah les humains; elle aimait beaucoup son singe et jouer de sa grande flûte de métal (295). Et nous musiquions ensemble. Elle jouait très bien. Son instrument était bien plus grand que la flûte de la dame de la colline, vois-tu ? » Diego acquiesça. « Elle mettait des fleurs dans ses cheveux. Et voilà qu’en un rien de temps, son sang s’est mis à partir d’elle par là où les enfants d’humains viennent au monde. Mais elle n’était pas encore prête pour avoir des enfants, pourtant. C’était un petit singe très amical que son singe et ses yeux étaient pleins de rêve, souvent. Je t’ai parlé de Conscient de la Vacuité, n’est-ce pas ? » » Oui, oui, Dame Louvre. Il marchait de nuage en nuage. Il bondissait ! ». « Oui, oui, quel athlète ! ». Et eux s’étaient remis à marcher leur route, après cette collation de lapin. Diego avait dit, juste en partant, qu’il voulait se fabriquer un havresac de branches. « Cela sera peut-être un peu lourd, mais je pourrai emmener plus de choses. Ma sacoche, c’est bien, mais petit. Si je trouve quelque couverture, quelque toile épaisse, je mettrai ça dedans. Nous pourrons rester plus souvent à dormir ensemble. Dans les nuits. Sans aller mendier un toit. Et je te montrerai d’autres étoiles, si le ciel est favorable ». Et ils marchèrent.





À un endroit où La Louvre, seule sur ses pattes, aurait bondi et pris son envol et traversé rapidement la rivière qu’il fallait alors traverser, il y eut bien sûr à prendre un bac. Parce que La Louvre n’estt pas Christophe, ne peut mettre Diego sur son dos et le faire passer d’une rive à l’autre, à sec, et aussi parce que nous savons que pour elle, moins les contacts avec l’eau sont nombreux, mieux elle s’en trouve. Mais pour que les choses aillent bien, c’était vraiment préférable de traverser là sous forme feuille plutôt que de tenter l’exercice de la laisse. Les deux bateliers firent passer quelques voyageurs et l’enfant, avec La Louvre, feuille sur son bras (296). Le ciel s’était couvert et devint presque noir d’une pluie à venir quand leur chemin croisa un grand château qui dominait la rivière (297). La Louvre dit à Diego qu’au prochain village, il serait sage d’aller demander du pain et un toit pour lui parce que sinon la nuit serait trop mouillée pour eux deux. Elle saurait se protéger de son côté, forcément. Et lui pourrait peut-être commencer à travailler à son havresac dans la grange, l’étable ou l’écurie qu’il trouverait. « Demain, nous saurons nous rejoindre, n’est-ce pas ? Grâce à houpoupoup ! » « Oui, Dame Louvre, la belle huppe nous aidera une fois encore ».


Dans sa nuit, Diego rêva de singes et de raisins. Les singes qu’il vit étaient comme des singes du monde éveillé. Vraiment semblables à ceux que nous appelons, nous, singes capucins. Sans doute, l’assemblage qu’il avait fait dans sa tête de tous les éléments donnés par La Louvre dans ses descriptions avait-il permis cela. Les singes du rêve étaient attirés par des fruits dans de grandes coupes : des fruits d’humains. Ils criaient un peu (298, 299). Et le raisin dont il avait parlé dans la journée avec La Louvre était là aussi. En voyant des sarments encore vides de grappes pour certains et pour d’autres déjà riches de nombreux grains, elle avait laissé entendre que ce serait bientôt un grand festin (300). Elle avait fait des yeux d’envie. Comme elle, Diego aimait beaucoup le doux raisin, croquant, sucré, que l’on trouve au bord des chemins ou qu’on va grappiller dans les vignes. Il y avait encore des raisins dans sa tête, au matin, parce qu’y passa l’image d’une belle femme de l’entourage du Chancelier Séguier. Une de ses cousines ? Une des ses jeunes sœurs ? – on ne le lui avait pas dit – qui donnait du raisin à son très jeune enfant. Ce jour-là, on lui avait demandé d’aller porter du lait là-bas, après la traite, un lait très frais pour cet enfant que sa mère ne pouvait peut-être plus allaiter. Il avait été chargé de le faire parce la domestique habituelle était malade. Il avait marché plutôt longtemps pour rejoindre cette demeure-là. Un homme âgé, à allure de domestique mais portant de beaux vêtements, l’avait introduit à l’intérieur et il les avait trouvé tous les deux – mère et fils – avec ce raisin entre eux, ce raisin qui l’avait étonné. Jamais plus, ils n’avaient revu ces gens-là. Mais c’était beau, dans sa tête, cette rencontre presque muette, avec le très jeune enfant assis sur les genoux de cette femme, sur son épais coussin, et qui le regardait avec un intérêt mêlé de surprise, lui, Diego le pied-bot, souriant et son lait au bout d’un bras (301).




Dans les jours suivants, ils furent très près de marais qui bruissaient d’oiseaux (302). La Louvre allait très doucement, savourant chaque pas, avec toute cette musique d’oiseaux dans sa tête. Puis elle s’arrêtait et écoutait encore. Elle s’approcha un moment de l’oreille de Diego pour lui dire : « Tu entends ‘Cours après son chant’ ? ». Si Diego prit tout d’abord un air étonné, malgré tout il comprit vite que c’était le nom qu’elle donnait à l’oiseau qu’elle voulait désigner. Mais la lusciniole, les oreilles de Diego ne savaient pas la distinguer des autres oiseaux qui étaient réunis dans les herbes de ce vaste marais. Il aurait fallu pouvoir l’écouter seule au moins une fois pour, ensuite, essayer de la reconnaître dans un grand concert comme celui-ci. La Louvre écouta encore. Elle dit enfin à Diego dans un murmure, faisant un silence entre chacune de ses phrases : « Elle va vite. Elle brille comme luciole. S’arrête comme luciole. Se remet à briller. Reprend en rossignol ». Comme Diego connaissait le rossignol, comme il l’avait entendu quiritter souvent, gringotter souvent, même s’il ne pouvait pas chanter son chant en imitation, il comprit mieux où se trouvait la lusciniole, d’où venait les sons qui intéressaient tant La Louvre, juste maintenant. Il posa une main sur le haut de sa tête de Louvre et hocha du chef. Elle était satisfaite : elle sentait qu’il avait essayé, au moins, de percevoir quelque chose. Ils repartirent le long de ce marais, toujours d’un pas lent, pour profiter au mieux de toute cette musique entre ciel et eaux. Plus loin, comme ils virent s’approcher du bétail qui s’en allait boire sur les bords des eaux calmes (303), ils surent qu’il faudrait faire attention et au besoin se séparer, La Louvre passant dans des buissons, quand Diego continuerait, lui, sur la sente. Et ils le firent. Juste après s’être retrouvés, La Louvre repartit, à haute voix, dans sa préoccupation de lusciniole qui semblait ne pas l’avoir lâchée et sans du tout prévenir l’enfant de ce dont elle parlait : « Il n’est pas chez lui, ici. Il a dû s’égarer. Le vent. Des orages ». Et puis, vraiment rien d’autre. Diego laissa passer et ne comprit que plus tard qu’elle avait encore voulu, sans doute, parler de ce petit oiseau qu’il n’avait pas vu, mais peut-être un peu entendu, quand ils étaient à marcher en bordure de marais. Cet oiseau qui chantait en phrases hachées, très rapides, qui, comme disait sa compagne, courait après son chant, dans les roselières.


Dans le prochain village où il descendit pour passer la nuit, Diego trouva, devant une maison, très inhabituelle dans ces collines, toute ornée de pignons à redents qu’elle était, un homme qui restait là, comme à attendre, les mains dans les poches de son habit. Il le salua et lui demanda l’aumône de la nuit. L’homme accepta aussitôt, désigna la grange où se rendre à l’autre bout du village, en la décrivant précisément, et, juste après, lui proposa aussi du travail pour le lendemain. Diego savait qu’il fallait accepter et que, de toute façon, il faudrait bientôt racheter de l’amadou, que, de toute façon, passer chez un barbier pour couper ses cheveux serait bientôt nécessaire, que, de toute façon, disposer d’aiguilles plus fortes que celles qu’il avait dans sa sacoche serait vraiment secourable, que, de toute façon, avoir un peu plus de pièces dans sa bourse si légère valait bien la peine. Mais, il y avait à prévenir La Louvre de ce changement. Elle, de son côté, l’attendait, là-haut dans les bois, pour demain au petit jour. Diego remercia, se dirigea vers la grange, travailla à la carcasse de son havresac qui serait vite terminée maintenant et attendit la nuit. Quand elle fut là, il sortit, décidé à trouver sa compagne le plus rapidement possible. La lune n’était pas forte, mais le ciel dégagé laissait voir beaucoup d’étoiles, dont plusieurs qu’il reconnaissait de façon certaine, dans leur arrangement. Leur présence et son savoir le réconfortaient dans la fraîcheur du soir. Quand il fut sur la pente, Diego commença à chanter en huppe. Il tendit l’oreille, mais n’entendit rien en réponse. Il sut se repérer suffisamment pour retrouver l’endroit où il avait quitté La Louvre avant d’aller vers le village de ce jour, continuant à lancer des appels qui ne trouvaient toujours pas d’échos. Dormait-elle profondément ? Était-elle toute aux rêves ? Ou était-elle partie de ces bois sans lui, sans l’attendre ? Diego se mit soudain à avoir peur. La peur peut évidemment vous tomber dessus quand bon lui chante. Et ne pas entendre la réponse d’un houpoupoup faisait chanter cette peur qui grandissait en lui en grincements disharmonieux, en criailleries sauvages. Quel sinistre chant ! Chaque ombre devenait un danger, chaque souffle paraissait sournois. Diego continuait cependant ses appels, mais respirait court et la peur au ventre maintenant. Il s’arrêta contre un arbre, se lançant encore en voix de huppe, alors qu’il était presque au bord des larmes. Et brusquement, d’assez loin, voilà qu’il pensa entendre une réponse. Il fut tellement heureux qu’il essaya de courir dans cette direction, mais il n’avait pas pris son bâton et dut vite se remettre à un ton de marche, tout en huppant à nouveau. Oui, c’était bien une réponse. Et les réponses se rapprochaient maintenant à grande vitesse. Il entendit bruire les fourrés et la vit, face à lui, étonnée et un peu affolée, cette Louvre qui semblait avoir disparu. « Ah Dame Louvre. J’ai eu peur. J’ai eu peur ». Et il la prit par le cou, lui léchant le museau. Comme La Louvre aimait ça ! Elle se trémoussait entre ses mains, cette grande bique de Louvre. Mais ce ne fut qu’après les explications de l’enfant qu’elle comprit sa peur. « Diego, c’est très bien que cet homme t’ait proposé de travailler avec ses bêtes. Nous nous retrouverons le matin d’après. C’est très bien. Nous ferons les huppes, veux-tu ? Je repars. Peut-être vais-je retrouver mon gibier…. ». Et avant qu’il ait pu ajouter un mot, elle était déjà loin. L’enfant, en redescendant un peu à tâtons vers le village, se souvint comme La Louvre lui avait longuement lécher les mains quand, une fois passés les dangers de Venise, il l’avait libéré de la laisse. Il s’était dit alors : c’est la première fois dans la vie de ce très-très vieil être, de cette très-très vieille créature, qu’une laisse cercle son cou. C’est bien possible. Oui, jamais encore, Dame Louvre n’a porté de laisse, c’est presque certain. Quel courage. Et elle a fait ça pour moi. Il pensait maintenant à la chasse de nuit de sa compagne. À sa chasse interrompue et reprise. Qu’avait-elle donc eu ce soir, au bout de son nez, au bout de son flair ?

Quand Diego retrouva La Louvre, il lui parla des baigneuses. C’est ça qui lui vint en premier à l’esprit. « Dame Louvre, hier, au matin, après avoir trait et avant qu’on me donne autre chose à faire, je suis allé le long de la rivière. Celle qui baigne le pied des plus basses maisons de ce village. J’ai suivi un peu le cours de l’eau. Les feuilles, aux arbres, étaient encore toutes vertes, oui. Bien avant d’arriver à un grand pont qu’on voit dans le lointain, l’eau faisait comme une grande belle mare, mais d’eau vive, où j’ai vu se baigner tout un groupe de dames. Fort nues, pour beaucoup (304). Elles semblaient ne pas avoir froid. Pourtant ! Et elles s’occupaient de leurs cheveux, aussi. Ah voilà, Dame Louvre, j’ai trouvé un grand peigne dans la grange de mes deux dernières nuits. Et, ce peigne, je l’ai pris, pour toi, pour ta toison. Si tu es d’accord. Voudras-tu que je te peigne ? » La Louvre avait déjà eu l’occasion d’être peignée, brossée et elle aimait beaucoup ça. Ce que Diego appelait peigne ressemblait plutôt à une légère brosse de métal et il la brandit devant elle à l’instant. Elle fut d’accord. Leur journée commune commença donc par cette tranquille et muette toilette de toison, à l’orée du bois.
En marchant, ils pensaient pour eux même et se parlaient. Ils écoutaient, goûtaient tout, le soleil et la pluie. La vie était facile. Ils n’avaient pas trop à souffrir de mauvaises rencontres. La Louvre devait bien se cacher de temps à autre. Mais c’était aisé de se retrouver. Elle allait si vite. Même s’ils en étaient loin, ou peut-être bien parce qu’ils en étaient loin, justement, et en avaient tous deux l’expérience, ils parlèrent de la mer, sur leur route vers la montagne. Il y eut ainsi entre eux de grandes mers de nuages survolant de grandes mers d’eaux calmes (305). Des flots moutonneux et, aussi, furieux, venant ravager des rivages (306). Il y eut la mer briseuse de vies (307) et des barques nourricières (308). Il y eut ces temps de brume qui ne laissent voir ni vagues ni oiseaux (309). Il y eut de mystérieux ports, un peu angoissants pour l’enfant, dont parla La Louvre, avec, pour l’un d’eux, au milieu de l’eau, cette espèce d’immense statue d’un Hercule – elle disait Hercule – maintenant de tout le poids d’une de ses jambes un être ennemi, homme ou bête, il n’avait pas compris (310). Il y eut un étrange et brillant équipage qui l’avait tant troublé, disait-elle. Elle s’était longtemps demandé ce qu’il faisait là, sur cette grande étendue de sable, entre pêcheurs à voile et pêcheurs à pied, gens de ces côtes, qui – eux non plus – semblaient ne pas comprendre ce qu’il en était de ce carrosse sur leurs bordures, près de leur eau (311). Elle en parla longtemps, en multiples interrogations. Mais elle ajouta qu’elle n’avait pas pu observer cela bien longtemps parce que cet équipage n’était pas fait que d’hommes, il y avait là aussi plusieurs très solides chiens. La Louvre prenait aussi beaucoup de temps à travailler sa musique naturelle: presque chaque jour, elle s’exerçait. Soudain, elle s’arrêtait, écoutait, repartait. Puis, disait : « Ah voilà ». Et s’arrêtant de nouveau, si l’endroit lui convenait, elle partait à chanter des choses dont Diego déclarait qu’elles étaient singulières. « Ta musique est singulière, Dame Louvre ». Il écoutait avec étonnement. Puis ils reprenaient leur route, sans que les jambes de Diego fussent brusquées. Souvent, La Louvre pensait à la Grande Musique Chavirante des oisanges. Celle qui peut visiter, notamment, la tête et le cœur de bien des moines qui roulaient alors des yeux. Ceux de Florence, elle s’en souvenait bien. C’était ça.







Un soir, ils entendirent d’un peu loin des chants et des rires. Ils se regardèrent. Diego sut, à voir comment avançait sa compagne, qu’elle ne sentait pas le moindre danger et, tout en se rapprochant de l’endroit d’où venaient les paroles d’une langue que lui-même ne comprenait pas, elle se mit même à chanter. Le silence se fit un instant parmi les voix humaines. Puis, elles chantèrent toutes à l’unisson ce que chantait La Louvre. C’était gai et fort. Tous ceux-là paraissaient très heureux de chanter ainsi avec cette grande voix qui avançait vers eux dans le bois. Quand nos deux voyageurs furent presque dans la clairière, ils virent plusieurs feux et des gens autour, avec aussi des chevaux et des charrois. Ils se préparaient à manger, parlaient, chantaient, mangeaient. Des enfants vinrent en courant vers La Louvre qui continuait son chant. Ils la caressèrent. Diego était juste à côté d’elle. Les enfants parlaient, mais il ne pouvait pas comprendre leurs paroles vibrantes. Un vraiment vieil homme dit de loin, d’une voix cassée, dans la langue la plus commune de ce côté-ci des montagnes, la langue de Gian Francesco, qu’ils lui prononçaient un bonjour et souhaitaient la bienvenue, qu’ils souhaitaient cela à lui-même et à ce fantastique être chantant qui était à ses côtés. « Répond leur dans ta langue. Peu importe les sons. Donne juste le bon ton (312) ». Et Diego fit aussitôt ce que le vieil homme l’incitait à faire. Très vite, les gens leur offrirent le boire et le manger. Et de rester là pour la nuit. Mais avant, ils chantèrent tous, même le vieil homme à la voix fatiguée. Ils avaient aux mains, pour beaucoup, de ces petits instruments dont La Louvre aimait les sonorités et dont jouait Gian Francesco. Un enfant proposa à Diego d’en jouer, d’apprendre, et, très rapidement, il put faire quelque chose avec ces castagnettes-là. De la musique, c’est bien ça. On aurait pu croire qu’une des bohémiennes connaissait La Louvre de longue date, tellement elle la dévorait des yeux et lui souriait, comme de connivence (313). Des femmes qui épouillaient de jeunes enfants (314) firent venir dans la tête de Diego d’autres épouillages déjà anciens dans sa vie (315). Et le vieil homme si aimable, il lui faisait beaucoup penser à celui qui lui avait appris à reconnaître certains oiseaux et leurs chants. Diego le voyait maintenant aller et venir dans le domaine, tranquillement, et venir aussi l’interpeler. Puis ils se promenaient. Toujours il était amical. Cet homme-là achetait également du lait que Diego lui portait. C’était là-bas, près de Naples, dans sa grande demeure, très vide de compagnie, où il semblait ne rien faire d’autre que penser (316). Le vieil homme de son souvenir était barbu, mais il lui trouvait vraiment des airs de ressemblance avec ce bohémien tout ridé et mélancolique et doux. La Louvre pouvait parler avec eux dans leur langue. Et Diego put parler aussi avec ceux qui, en dehors du vieil homme, parlaient une des deux principales langues qui étaient les siennes. Diego n’avait encore jamais vu La Louvre en présence d’humains familiers. Elle ne l’avait vu qu’en laisse, muette, près d’humains suspicieux ou étonnés. La plupart du temps, elle semblait fuir les hommes comme la peste. Et voilà qu’elle était allée d’elle même vers eux, en chantant à grande voix, et qu’ils l’avaient accueilli comme l’une des leurs. Avant de s’endormir avec Diego tout contre elle, La Louvre pensa une fois encore aux voleurs et aux voleuses dont elle avait parlé avec Gian Francesco. Il y avait dans son esprit toujours le voleur et celui qui dérobe le voleur, le voleur et celui qui dérobe le voleur, le voleur et celui qui dérobe le voleur (317). Elle s’était endormie dans cette répétition, dans cette boucle qui ne pouvait finir de tourner, sur elle-même. Et s’avancer jusqu’à la porte des rêves ? Au matin, elle réveilla Diego à grand coups de langue. Tous, parmi les humains du camp, dormaient encore. Quand il voulut se mettre son havresac de branchage au dos, l’enfant le sentit plus lourd que la veille. C’était bien normal, puisqu’une belle toile, qui serait chaude pour la nuit, y avait été déposée et de la viande sèche et un grand couteau à trancher, bien utile pour découper le gibier. Ah, quelles merveilles il venait de voir dans ce sac ! La Louvre se dirigea vers l’endroit où dormait le vieil homme et lui parla à l’oreille. L’homme se trouva immédiatement réveillé et embrassa La Louvre à plusieurs reprises, comme si c’était sa sœur ou une parente très proche. Il était presque à pleurer, quand, assis par terre, il les regarda s’éloigner sans bruit. Diego sentit bien ça. En se retournant une dernière fois vers le camp, il vit le lent signe de main que leur adressait le vieil homme dans leur départ. Il répondit à ce salut avec un mélange de joie et de tristesse, puis rejoignit, à force de bâton, La Louvre qui trottait devant.






Il ne fut pas question de tout cela entre eux sur le chemin qui les conduisait vers la montagne. Ni l’un ni l’autre ne s’avança à en parler. Pourtant, sur un contrefort, ils purent voir, des bois dans lesquels ils avançaient, un convoi de bohémiens sur un large chemin (318). Ils montaient eux aussi. La Louvre et Diego se regardèrent, toujours sans vouloir, semblait-il, dire un mot de ça. Et la montagne fut là.
Ce qui s’offrit à eux tout d’abord, ce furent bien sûr des habitations humaines. Mais sur des pentes fastueuses. «À donner le vertige » dit Diego qui pourtant connaissait le Vésuve et ses pentes autant que sa fureur de feu. Et surtout, elles étaient faites, ces habitations, de murs aux épaisseurs impressionnantes, fortifiées à foison. Ces grands châteaux roc étaient souvent entourés de demeures fort modestes en comparaison de leur masse et dont on voyait bien qu’elles dépendaient des forteresses maîtresses, lesquelles paraissaient comme directement accrochées à la montagne (319, 320). Tout cela ne pouvait pas vraiment étonner un être aussi caprin que La Louvre, qui avait, par ailleurs, parcouru ces régions maintes et maintes fois. Mais Diego, fut saisi par une telle détermination, une telle audace, de la part des constructeurs, des concepteurs de ces sortes d’immenses nids, au milieu des roches, d’où l’on pouvait sans doute voir fort loin, en contrebas. Des ponts vertigineux dominaient des flots rapides et assurément glacés. Ils passèrent aussi, en entrant plus avant dans les hauteurs, au-delà d’un premier col, par des sortes de bassins circulaires, abrités des vents, où des hommes avaient su faire prospérer de petits vergers d’oliviers. Le sol de ces endroits devait très bien convenir au tempérament des arbres présents là. Ils avaient déjà leurs olives aux branches et nos deux compagnons purent en manger de grandes goulées sans se faire remarquer. On sait que La Louvre adorait les olives. Elle parla, après ce festin, de la beauté du feuillage de ces mêmes arbres qu’elle avait pu admirer en passant par ici, au cours de certains de ses voyages printaniers. L’argent de leurs feuilles, au vent (321). La vigne toute proche ne leur donna rien, elle, de ses grappes. Elle n’avait encore rien à offrir à quiconque, s’agissant de raisin. Diego sentait combien la Louvre aimait ces paysages. Pour lui, la marche était ici bien plus fatigante. Mais il était comme guidé et comme aiguillonné vers l’avant, vers le haut et comme stimulé par l’enthousiasme de sa compagne. En continuant à grimper dans les halliers, ils aperçurent, de derrière des arbres qui les dissimulaient complètement, un ermite qui était à étudier dans des livres, près d’une grotte dont il se servait sans doute en logis (322). Forcément, La Louvre pensa à Jérôme. Forcément, elle pensa à Charles Mouton lui lisant une magnifique histoire de livre, avec âne, lion et dromadaires. Ils admirèrent de beaux frênes, de beaux chênes. Puis beaucoup des résineux très élancés (323). Au soir, ils arrivèrent auprès d’un long lac aux rives presque nues (324). Mais en progressant encore un peu avant qu’il fasse tout à fait noir, ils furent à l’abri d’accueillants buissons qui les protégèrent vraiment bien du froid. Et puis Diego avait maintenant sa belle toile de bohémien pour se couvrir tout entier. Dans le ciel de cette nuit, La Louvre appris de nouvelles choses avec Diego. Elle, si habile avec les langues, n’était pas rapide avec les étoiles. Diego lui dit qu’il était sans doute un mauvais maître, voilà tout. « Mais non, ne dis pas ça. Qui t’as enseigné toutes ces choses? ». Alors, tout en continuant leur observation d’étoiles, de constellations, de formes au ciel, Diego parla de cet homme qui avait dû si brusquement un jour quitter son logis et qu’il n’avait, lui, plus jamais revu. Des soldats étaient venus pour le chercher et l’emmener, mais, par chance, dit-il, il était déjà loin. C’est ce qu’il avait entendu à plusieurs reprises. « Oui. Certains disaient : ’heureusement, il n’y était plus’. J’ai même entendu d’autres affirmer que la maison a été brulée. Mais je n’ai rien vu de mes yeux. Non. Dame Louvre, cet homme était bon. Bon avec moi, en tout cas. Il aimait partager son savoir. Je lui ai donné du lait, en cachette parfois, c’est vrai. Mais la plupart du temps, il l’achetait sans marchander. Il venait nous voir et parler avec nous, gens des bêtes. C’était un homme savant, Dame Louvre. Je suis allé chez lui plusieurs fois. Que de choses, dans ce logis. Des livres, beaucoup de livres, oui. Des vases, des ustensiles. Des outils. Du verre. Du feu vif. Des poudres. Tout était un peu en désordre (325).








Oui. Il était bon et calme. Il enseignait bien les étoiles. C’était agréable et calme, avec lui. C’était reposant, sa compagnie. Il a dû partir, lui aussi. Ils lui voulaient du mal, je crois. Il y avait un globe sur une grande table, dans son logis. C’est vrai. Une sphère de métal ». La Louvre dressa l’oreille et bondit en question : « un peu comme une sculpture ? ». « Comme une très grosse balle. Avec des dessins. Et cet homme aimable dont le nom était Luigi m’a dit que cela était notre monde. Une fois. Le crois-tu, Dame Louvre ? » Elle ne répondit pas mais prononça très bas, pour elle-même, à plusieurs reprises, en tranquille litanie: « comme une perle dans le ciel, comme une perle dans le ciel ». Et Diego continua sa leçon d’étoiles avec une Louvre hésitante, qui ne cessait d’oublier ce que l’enfant venait d’expliquer et sans qu’il sache, lui, ce qu’était ce murmure, avec quelque chose comme « perle », « perle dans le ciel », dedans. « Comme tu connais bien les étoiles, enfant. Toi qui as si peu vécu. Comme tu connais bien le ciel ! ». Ils furent dans ces montagnes plusieurs jours, avec du beau temps et aussi des brumes et de noirs nuages (326,327). Il y eut de l’eau sur eux. Et des grottes où attendre la fin des orages. Quand il vit comment un gros arbre avait été brisé net par la force d’un de ces orages, Diego sut qu’ici, les tempêtes pouvaient être aussi terribles qu’en mer (328). Mais ils ne subirent pas l’assaut de telles foudres. Ils virent et écoutèrent, dans leurs parcours, deux merveilleux merles de roche. La Louvre les connaissait bien, avec leurs têtes bleues et leur ventre orange. «Écoute, Diego, comme ils sont magnifiques dans leur chant. Et regarde cette vêture. Quelle toison de plumes ! ». Oui, l’enfant ne pouvait qu’être d’accord avec sa compagne, en voyant, en observant ces merles-là, posés sur des roches ornées de lichens, d’un vif orange, eux aussi. En plein milieu du ciel, tout autant. A un moment où ils s’y attendaient vraiment le moins, des voix humaines se mirent à résonner dans les parois rocheuses. C’étaient de grands échos de yodels qui venaient de très loin. La Louve adorait ça. Et, se mettant quand même à couvert, elle partit à yodler en réponse, à plusieurs reprises. Elle faisait rapidement passer le chant de sa profonde voix de corps à sa voix de bouche, de tête. Son chant portait sans doute très loin, lui aussi, dans toute sa grave puissance, et semblait se répercuter partout sur les faces des rochers, revenant presque jusque dans sa gorge. Elle dit sa joie de cette grande exubérance. Et les voilà qui arrivent à ce qui sera leur sommet, avec le dernier col, celui qui va les mener sur l’autre versant. Diego n’avait pas flanché. Ses jambes avaient très bien tenu sous ces exercices de roches, de parois, d’étroitesse, d’équilibre, parfois, d’ombre et de lumière intense. La Louvre lui dit être fière de lui. Il se trouva fier de lui-même, mais surtout content d’avoir réussi jusque là. Oh, ce n’était pas fini, la montagne, mais il avait montré sa force, lui dit-elle. Dans leur descente, ils trouvèrent ce que Diego pensa être des chèvres de montagne et ce fut la première fois qu’il entendit La Louvre bêler en chèvre ou faire comme si. Elles étaient en groupe sur des rochers, près de pies qui se taquinaient les unes les autres, perchées, pour certaines, sur des grands bouleaux et d’autres arbres aux troncs épais. Mais ce qui émut vraiment La Louvre – l’enfant le vit bien – ce furent les cigognes qui passaient par ces vallées. Il y en avait plusieurs au ciel et d’autres qui restaient pour l’instant auprès des roches sur lesquelles gambadaient les chèvres de ce jour-là, à fourrager le sol du bec. À se reposer aussi, peut-être bien. Elle les regardait et regardait, sans rien dire. Puis l’une d’elles prit son envol (329). Et alors seulement, La Louvre se remit à trotter. Au bout d’un moment, elle donna un nom humain à ces chèvres beiges. Elle voulut les nommer chamois. Elle pensait toujours pouvoir montrer des marmottes à Diego. Mais aucune ne se manifestait. Elle eut beau siffler comme elle l’avait fait dans le bois, personne ne lui répondait. Elle pensa aux marmottes, tranquillement installées dans leurs nids douillets, avec de beaux enfants, sous les graminées des hauteurs. Dans la journée, La Louvre entendit Diego lui dire : « Dame Louvre, aujourd’hui tes pets sont anisés ! » « Vraiment ? » Elle le sentait bien elle-même. « As-tu mangé des herbes anisées ? » Elle ne répondit pas mais le regarda bien en face. L’enfant lança en souriant : « Beaucoup ? » Ils se regardaient l’un et l’autre sans rien dire du tout maintenant. « Je me suis régalée ! » finit-elle comme en aveu. Et Diego se mit à rire, d’un rire léger et long. Elle aurait alors bien voulu jouer à la bouscule avec l’enfant, en le renversant sur l’herbe, comme elle l’avait fait avec le solide Gian Francesco qu’elle avait mis à terre, dans la clairière d’un matin, d’un petit coup de tête. Mais non, elle ne pouvait jouer à cela avec ce Diego-là. Elle chanta. Ils chantèrent. Dans leur descente, les grands précipices dans lesquels des arbres étaient prêts à tomber ne manquèrent pas (330) et il y eut aussi cette odeur de dragon qui ne plut pas à La Louvre. Et elle voulut en parler et le fit. Elle sut vite qu’elle avait eu tort. Le mot dragon avait eu un effet vraiment très puissant sur l’enfant qui changea du tout au tout pendant assez longtemps. Il ne chantait plus avec elle, regardait ses pieds. La regardait souvent de travers et restait souvent tout à fait silencieux. Ce fut seulement quand ils rejoignirent de belles cascades qu’elle sut regagner la confiance de Diego et chasser sa peur (331).






Il y avait là, sur tout un pan de rive, de grosses taches blanches sur les rochers qui recevaient beaucoup d’eau moussante et chantant fort. « Oh, Diego, je crois bien que nous pourrons voir un vraiment bel oiseau par ici. Un oiseau que tu ne connais peut-être pas ». L’idée d’oiseau venait de vaincre l’idée de dragon car elle vit l’enfant sourire. «Le connais-tu bien, toi ? » «Oui, tu as une partie de lui ici, sur les roches de bord d’eau » dit-elle en désignant clairement ses fientes. « Il faut se cacher et attendre. Il est très prudent, ‘Plonge courte queue’. Il entend tout, malgré le fracas des eaux ». L’enfant la caressa. « Comme tu les connais ! Est-il beau ? » « Il est très-magnifique. Il aime les poissons. Son cou est blanc. Je ne sais pas chanter comme lui. J’espère qu’il viendra ». Ils restèrent longtemps à attendre le cincle des alentours, mais leur attente ne fut pas vaine. Il vint. Et l’enfant l’adora, qui plongeait et ressortait et replongeait. Il plongea une fois encore et le poisson était dans son bec. « Tu aimes ‘Plonge courte queue’, Diego ? » murmura La Louvre. « Oui, Dame Louvre, en verrons-nous encore ? » « Tu as compris comment, n’est-ce pas ». « Oui ». Et l’enfant, en faisant bien attention de ne pas perdre l’équilibre, resta près des roches de ce torrent, puis d’un autre qui menait vers les régions plus basses, de celles que les humains ont faites leurs, à chercher les blanches fientes. Et ils observèrent ensemble, tout à loisir, par là, sur le même cours d’eau, un autre cincle, tout aussi actif à sa pêche que le précédent (332). Toujours en descendant, ils entendirent des échos de voix et des hennissements près d’un minuscule pont de bois au dessus d’un petit torrent (333). Ils surent qu’il était bien préférable de se séparer pour plus de tranquillité. Diego passa au milieu des gens, salua les voyageurs, parla en quelques mots de sa destination. La Louvre prit par les travers, écouta, rêva un peu, le museau au vent. Et ils se retrouvèrent plus loin. En quittant les montagnes qui les avaient accueillies dans leur grandeur et majesté, au pied de ces massifs qui, maintenant, ne montraient d’ici que peu de hauteur, Diego, qui se retourna pour les admirer encore une fois cependant, vit dans le soleil levant, comme un sourire, comme si le soleil formait un instant le contour d’un rond visage, animé d’un sourire (334). Cela lui plut beaucoup mais il n’en parla pas à La Louvre qui était devant et qu’il rejoignit bientôt en courant sur son bâton. C’était ça, ils étaient passés outre-mont.



De nouveau les humains allaient être maintenant plus présents. De nouveau, il faudrait faire attention. De nouveau il serait possible de mendier du pain, un toit, de se proposer pour du travail d’un jour ou de plusieurs. Diego avait beaucoup progressé en habileté à parler, avec La Louvre, la langue de son père. Beaucoup de choses étaient revenues sur le devant de sa tête. Beaucoup de choses nouvelles y étaient entrées. Et ses tours de langue, au contact de sa compagne, étaient moins frustes aussi. Leur proximité les enrichissait de toute façon l’un et l’autre. Il put ainsi, étant seul dans la journée, parler avec un berger qu’il rencontra et expliquer où il voulait aller (335). Il put ainsi comprendre que la direction était bonne. Et il rapporta cela à La Louvre qui le félicita. Ils marchaient, parlaient, riaient, se cachaient, profitaient du temps clément. Mais Diego était un enfant et l’idée des dragons restait dans sa tête, avec sa peur. Il se décida enfin. C’est ce qu’attendait La Louvre. Elle lui dit alors, à sa façon, bien des choses de dragons. Qu’il était connu que la plupart vivaient dans les montagnes. Qu’il était connu qu’ils étaient très peu nombreux et très prétentieux. « Ils sont vaniteux, Diego. C’est à cause de leur grande puissance. Ils ont beaucoup d’atouts pour tuer ». Qu’il était connu que leur soucis étaient la dévoration et le repos, souvent dans des nids de roches et des eaux très profondes, au sein de la terre. « Ils peuvent tout tuer. Il est très difficile de leur échapper. Les serpents les plus forts et terribles par leur poison, ils en viennent à bout. Tous ne volent pas. Tous n’ont pas de pattes. Tous n’ont pas de feu en gueule. Mais tous tuent. Disons : ‘sans pitié’. C’est dans leur nature (336). Ce ne sont pas des êtres à l’esprit charmant. Je ne les aime ni ne les admire. Mais il faut les craindre. Quand j’ai senti cette toute petite odeur qui venait d’une grande crevasse, cela ne m’a pas plu, là-haut. Une odeur de dragon. Tous ont cette odeur, faite comme d’un autrefois, comme de feuilles d’arbres qui n’existent plus dans notre monde, de mousses disparues, d’eaux croupies aussi. De vapeurs très étranges pour nous. Tu as compris cela, que ça ne me plaisait pas. Il ne faut pas les déranger. Si on les laisse tranquille, ils restent tranquilles souvent. Ils n’ont qu’à lécher les parois des cavernes, des crevasses et cela leur suffit, pour leur survie. Pour certains. Pour d’autres, c’est comme s’ils vivaient du suc de la terre. De ces dragons, on pourrait dire peut-être qu’ils sont comme en méditation sur le passé, comme restés bloqués dans le passé. Comme prisonniers. Et aussi, c’est comme s’ils ne pouvaient admettre que le monde change. C’est ce que je pense, moi. Ils sont comme arrêtés, oui. C’est un peu comme si on parlait de pierres vivantes, à leur sujet. J’ai entendu des êtres dire que les dragons aiment beaucoup le cristal de roche des profondeurs et les gemmes. Mais je connais des hommes qui grimpent et explorent et creusent pour sortir du cristal des montagnes qui disent, eux, que non. C’est bien difficile de les connaître, Diego, ces fameux dragons. Tiens, dans cette Dalmatie, où nous nous sommes rendus, dans cette terre où les troubles humains étaient si grands que nous avons fui au plus vite, vivent des dragons qui sautent et poursuivent les gens, même si on passe sans déranger quoi que ce soit, je me souviens maintenant brusquement que quelqu’être m’en a un jour parlé. Mais comment savoir qu’on ne dérange rien, bien sûr ? Peut-être que juste un pas léger peut faire bourdonner leur tête en grand désordre meurtrier. Ce sont les poskok. En eux, on pourrait voir du poisson et du serpent et du chat. J’ai aussi entendu dire ça. Ils sont nommés ainsi, oui : poskok. Tu vois, il y en a de bien différents les uns des autres, de ces dragons». L’enfant hocha la tête. « J’ai vu une fois un dragon mort ». Elle s’était arrêtée dans l’ombre d’un orme et l’enfant s’était assis. « C’est à cause d’un hippogriffe ami que je côtoyais alors. Oh, cela est si vieux, Diego. Tu ne peux pas penser le temps ainsi, je crois. J’en suis presque certaine. Enfin. Cet hippogriffe très aimable avait accepté d’aider un humain valeureux à participer à la chasse d’un dragon qui menaçait toute une région et capturait souvent de belles femmes dont il se repaissait après que des êtres à sa solde les aient, auparavant, souvent abondamment souillées. Et ce Roger, puisque tel est son nom, vint à bout de ce dragon (337). C’était un homme très jeune, mais l’élan qu’il donna à sa lance fut si puissant qu’elle rentra en un seul coup dans la gorge et les entrailles du dragon qui mourut instantanément, après cet assaut fatal. Roger savait qu’il n’était pas possible de percer l’épaisse peau cornée du dragon, c’est pourquoi il avait choisi la voie de sa gorge et visé. Il visa juste, au bon moment, c’est-à-dire, bien sûr, quand le dragon ouvrit sa gueule toute grande. L’hippogriffe de mon cœur ne fut par pour rien dans toute cela. Sa vitesse et sa vitalité au feu jouèrent un grand rôle. Il me fit voir le corps du dragon après sa mort. Il ne fallait absolument pas le toucher. Tout était poison en lui. On m’a parlé aussi d’un autre humain qui délivra toute une région d’un même danger dans des circonstances très semblables. Certains disent qu’il pourfendit ce dragon-là de son épée et d’autres affirment qu’il le transperça d’une lance (338,339). Je ne sais. Mais, je suis, en revanche, presque certaine d’avoir entendu dire que la fin de ce pauvre homme-là fut lamentable. Bien longtemps après ses actes de bravoure de sa jeunesse, il fut atrocement torturé par d’autres hommes, puis tué, sa tête ayant été coupée du reste de son corps. Pauvre Georges (340) ». « Mais Dame Louvre, c’est Saint Georges, ça ! Cet homme dont tu parles ! ». « Oui, cela se peut, ce Georges peut bien être Saint Georges ». Et elle pensa à Jérôme et à Cosme et Damien dont on lui avait affirmé aussi qu’ils étaient saints. Elle resta un instant pensive, faisant presque peur à Diego qui se demandait bien ce qui lui trottait dans la tête, ce qui la laissait ainsi muette. Mais elle fut vite repartie. « Je me souviens aussi maintenant du grand courage d’une femme dont on m’a parlé. Une Marguerite, qui fut habile à tuer un autre dragon, oui (341). Mais il me faut te parler encore, – n’aies pas peur, mon petit ami – de ma propre expérience des dragons. D’un dragon. Et tu vois, je suis toujours là, à t’en parler. C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance ». Diego restait devant elle, la bouche ouverte, avec un air assez ahuri et passablement inquiet.







La Louvre le regarda avec assurance et il se ressaisit. « Cette rencontre – disons cette rencontre, oui – a été très importante pour moi parce qu’elle m’a fait faire connaissance avec mon cher, si cher Cerf à pattes de cigogne. C’est certain. Il m’a sauvé de ce dragon. C’est certain. La chance a été de notre côté en cette occasion. Qui pourrait croire qu’un être aussi tranquille, aussi tourné vers la pensée et l’admiration que mon cher Cerf à pattes de cigogne puisse vous sauver d’un dragon. Pourtant ! Diego, voilà : j’étais alors sur les berges d’un beau petit lac. Oh, ce lac m’a donné une bonne envie de chanter. J’avais toutes sortes de choses en tête à mettre ensemble, à composer en un morceau que je chanterai, peut-être, avec un neveu ou une nièce de musique, ou pour moi seule, plus probablement. J’y pensais déjà, à ce morceau achevé. J’étais presque sûre d’y arriver et le lac me donnait bien du courage, avec ses splendides couleurs d’eau et ses vaguelettes. Je me suis lancée dans un grand chant. Mais, très vite, j’ai vu l’eau du lac commencer à bouillonner. Oh, Diego, la peur m’a pris. Et j’ai pris mon envol. Ce bouillon, ça n’avait rien de bon. Et, de fait, j’ai entendu un grand bruit d’eau, juste après. De derrière moi, l’odeur venait maintenant jusque dans mon nez. C’était un dragon. J’avais réveillé un dragon. J’avais dérangé la tranquillité d’un dragon de lac et il me poursuivait. Diego, je faisais tout mon possible pour voler aussi vite que quand je suis avec les cigognes ou les flamants en migration, quand ils m’aident, par leur nombre et leur élan commun, à garder un rythme tellement extravagant pour moi. Quels athlètes, ces oiseaux ! Je le sentais ce dragon, crois-moi. Je ne le voyais pas. Tout d’un coup, devant moi, en dessous de moi, voilà que s’étendait une grande masse de forêt. Il m’a semblé que c’était une bonne idée d’aller m’enfouir dans cette forêt. Peut-être juste un moment. J’ai pensé ça. Je n’avais pas imaginé que le dragon pouvait enflammer les arbres d’un seul coup, d’un seul souffle. Mais ce dragon-là ne pouvait faire ça. Il ne maniait pas le feu. Cela, je ne le savais pas. C’est seulement après que je l’ai su. Pourtant, au moment où tout cela se passait, je n’y avais même pas pensé. Dans ce grand danger. J’ai galopé dans le bois. Je n’entendais plus le dragon. Puis, me voici arrivée auprès de cette grande belle rivière du nom de Meuse que je connaissais fort bien. Il me faut la traverser en volant. Et, qui est-ce que je devine, plus loin, en vol, sur le cours de la Meuse, le même dragon, au bout de mon regard ! Je me suis envolée malgré tout, sans essayer de me cacher. Et il m’a repéré. Je le voyais maintenant se rapprocher sur mon flanc gauche. Bientôt, grâce à mon vol rapide, je me suis retrouvée au dessus d’une grande étendue de marais que le Cerf à pattes de cigogne appelle ses fagnes. C’est là qu’il reste le plus souvent, pour sa vie. Et il m’a vu en difficulté. C’est à ce moment-là qu’il a agi, sans que j’en sache rien, Diego, sans que j’en sache rien. Et aussi, vois-tu, sur un bord de ces très grands marais, des bois pouvaient m’être secourables. J’ai vu cet être que je ne connaissais pas encore, mon cher ami, qui se dirigeait par là, sur ses grandes pattes. Et moi, en vol, je l’ai suivi. Souvent, il n’avance pas vite, lui. Mais là, c’était comme s’il courait dans le marais. Et nous sommes entrés dans le bois. Et nous nous sommes rencontrés. Je me suis mise à lui parler, avec des mots d’humains de ces régions de Meuse, de ma peur, du dragon, de mon vol. Et il m’a répondu. Mais rien ne sortait de sa gorge. Sa voix venait directement dans ma tête. C’était tellement beau que je ne pensais plus au dragon. Et très vite, j’ai su faire comme lui, oui. C’est ainsi que nous nous parlons, sans voix. Ah, si nous rions, nous faisons de grandes clameurs, de grands éclats. Ça, oui ! Mais, quand il s’agit de parler : rien. Un beau silence de voix. Et le dragon, Diego ? Eh bien, mon cher Cerf à pattes de cigogne avait réussi un tour très extraordinaire. Il m’a dit, après coup, qu’il n’avait pas été sûr de la qualité de sa ruse. Il a dit ‘qualité’. Que le dragon aurait pu ne pas tenir compte de sa question. Pourtant, tout avait admirablement bien marché. Le dragon n’était plus à me poursuivre. Nous étions tranquillement dans ce bois marécageux, où des hommes, en plusieurs endroits, avaient construit quelques bâtisses, depuis longtemps abandonnées (342). Qu’avait-il donc fait pour que la poursuite cesse ? Il me l’a expliqué. Diego, sache-le. C’est ainsi. Il a posé une question au dragon, voilà. Une énigme. ‘Où gît le cœur du problème ?’ Telle était la question que mon ami avait envoyée dans la tête de ce dragon. Et l’esprit du dragon en vol avait bien reçu cette formidable question. Il avait été capable de la comprendre, de la saisir. Il s’était mis à faire tourner cette question dans ses pensées. Et on peut croire que cela l’a suffisamment occupé et préoccupé, on peut croire qu’il a mis de côté pendant longtemps toutes ses autres pensées, notamment celles de dévoration me concernant, puisqu’il a cessé de me poursuivre et qu’on ne l’a plus jamais revu. Ni moi, Louvre, ni lui, Cerf à pattes de cigogne. C’était une vraie énigme. Peut-être quelque chose de tout à fait impossible à résoudre. C’était tellement vaste, finalement ! Et puis que pouvait représenter ‘problème’ pour ce dragon ? Pouvait-il penser qu’il s’agissait du nom d’un être ? Où avait-il idée de ce que ‘problème’ pouvait signifier, d’une autre façon, d’une façon que toi et moi – je crois – pouvons comprendre d’une même manière ? Et il y avait aussi une idée d’ensevelissement : les dragons s’y connaissent en grandes profondeurs et en méditation bouclée. Et ‘cœur’ était habile encore, parce que dedans, le dragon pouvait penser à proie. Cette question était comme un piège qui a fasciné le dragon qui me poursuivait. ‘Où gît le cœur du problème ?’ C’était finalement un peu comme la question que posa à Œdipe cette sphinge, ce sphinx, sur ces hauteurs, vers la route menant à la grande ville de Thèbes (343). Mais Œdipe a donné une réponse que la sphinx a considéré comme juste. Et qui se trouvait être mortelle pour elle, de ce fait. Enfin, tu sais, dans l’énigme de la sphinx, il y avait cette histoire de voix. Elle avait dit ‘pourvu d’une seule voix’. Pourtant, il est bien clair que beaucoup d’humains n’ont pas la même voix quand ils sont enfants et quand ils sont matures. Et leurs voix s’altèrent, aussi, dans leur grand âge. Charles chante toujours magnifiquement, mais je sais bien que sa voix a changé. Ah oui ! Alors, Œdipe avait donné, à cette énigme bancale, une réponse que la sphinx a jugé juste. Pour son malheur. C’est ça. Œdipe a donné une réponse juste. Ce qui n’a pas été le cas du dragon. Enfin, on ne sait pas. Peut-être a-t-il trouvé une solution, à sa façon ? Nous ne l’avons jamais su et tant mieux ! Mais tout cela lui échappait complètement, à Diego, les sphinges, les sphinx, ces êtres-là qui étaient sans doute derrière ces mots. Des fantômes d’autrefois. De quoi parlait donc Dame Louvre ? C’était comme si elle parlait toute seule. D’ailleurs, elle ne le regardait plus, Diego. C’est vrai que la question du Cerf à pattes de cigogne contenait beaucoup de mystère. Et pour un dragon ? La réponse était bien : oui. Était-ce ce mystère déroutant qui avait préservé Dame Louvre, puisqu’il avait cessé de la poursuivre ? En quelque sorte.


En entendant toutes ces étonnantes péripéties effrayantes, l’enfant voyait défiler dans sa tête, des faces de monstres (344,345). Non, il n’allait pas demander à La Louvre ce qu’elle avait vu du dragon des fagnes. Non. Mais des cigognes, il avait bien envie de lui en parler. De leurs grands vols, oui. Il allait le faire maintenant. Le soleil était haut encore et ils étaient bien dans l’ombre de l’orme. L’enfant rappela à La Louvre les cigognes observées en montagne, avec, aussi, leurs craquetements de bec. « Oui, c’est ça, Diego, un peu comme les castagnettes des bohémiens du grand campement, oui ! Elles se préparaient. Elles étaient sur la route peut-être déjà. Vers l’Afrique. L’automne va être là. Et elles veulent trouver de bons marécages giboyeux. Là-bas. Elles partent ». L’enfant demanda encore. « Moi, je n’ai jamais voyagé qu’avec des cigognes blanches. Mais j’ai déjà vu – oh certainement – des cigognes noires. Elles sont magnifiques, Diego, avec leur bec rouge, avec leurs longues pattes rouges. Elles sont plus farouches, celles-là (346) ». L’enfant demanda encore. « Oui, Diego, les migrations, c’est si étonnant. Toute seule, c’est plus fatigant de voler. Avec les grands oiseaux, cela me donne de la force, je vole mieux et plus longtemps. Cela, je te l’ai déjà dit, n’est-ce pas». Diego, d’un coup, dit : « Vole, Dame Louvre ! Vole ! ». Elle le regarde, sourit et, sortant de dessous l’orme, elle bondit et vole comme dans un petit cercle autour de l’arbre et de son feuillage encore fourni. Elle vole autour de Diego qui lève les yeux vers elle, qui bat des bras en riant, tout en sachant bien, pour l’avoir déjà vu, que La Louvre ne se déplace pas ainsi dans le ciel. Alors, il ajoute un mouvement de hanches et de bassin, tout en continuant à battre des ailes, avec ses bras. La Louvre redescend. Ils se remettent dans leur position de dialogue, au pied de l’arbre. La Louvre parle des grues et de leur forme. Elle parle de la chaleur. Elle parle des autruches qui ne volent pas (347). Elle parle de l’Afrique. De ce qu’elle en sait. Pendant qu’elle dit toutes ces choses, Diego la caresse avec un grand bonheur au cœur. « Diego, on m’a dit qu’il y a de petits oiseaux, beaucoup, qui font aussi de grands voyages. Mais je ne connais, moi, que de grands oiseaux de migration. Tu sais, quand nous passons au dessus d’immenses étendues de sable, nous allons vite, bien vite, parce que là, c’est dangereux. Pas d’eau. Pas de repos possible. Parfois, des grues et des cigognes se reposent ensemble dans des marais, sur les parcours. C’est beau, ce gris et ce blanc». Elle se met alors à imiter le grougrou des grues mêlé au craquetement des cigognes. « Vraiment, on peut les entendre de très loin, les grues. Oh, je ne comprends pas grand-chose de ce que disent les grues. Mais des corbeaux m’ont parlé de leurs cousines d’Abyssinie, en Afrique aussi, vers des régions qui me sont inconnues. Leur plumage est différent des grues que je connais, avec un ornement de tête (348,349). Cela fait longtemps que je n’ai pas migré. Ces mêmes corbeaux m’ont parlé de ces oiseaux qui ne volent pas, dans ces mêmes régions, comme je t’ai dit. Comprends-tu cela ? Mais ils courent peut-être bien aussi vite qu’un cheval. En tout cas, vraiment très vite. Avec un long cou et des pattes immenses. Un peu, peut-être, comme mon cher ami des fagnes. C’est comme ça que je vois leurs pattes. A vrai dire, je ne sais pas. J’imagine. Avec ce que m’ont expliqué les bons corbeaux. En Afrique, pendant que les cigognes mangent et mangent et mangent, j’observe. C’est tranquille. Je peux chanter. Je connais peu les humains de là-bas. Certains se couvrent le visage de grands masques de bois, pas de cuir, comme Polichinelle, non. Et ils dansent même sur de grandes perches, où ils sont juchés. C’est comme d’immenses pattes de cigogne ! Et ils dansent, Diego, sur ces perches, comme ils dansent ! Je crois que je peux dire qu’ils dansent, ces gens-là, même si ces danses sont loin de moi. Ils ont de beaux chants, aussi, avec les hommes et les femmes, en canons et répons ». Elle s’essaie à une sorte de chant, comme d’un fragment de souvenir. Diego entend bien comme cela est loin de la musique d’ici, mais combien ça peut toucher Dame Louvre. « Il m’arrive de chasser des gazelles (350). C’est bon, Diego. Il y a aussi de grands oiseaux de marais que les hommes appellent marabouts (351). Je le sais ». Elle continua avec l’Afrique, les lions, les hyènes. Elle parle des nuées de sauterelles et des arbres tout dénudés. Elle dit : « tant d’oiseaux à écouter et admirer, aussi, là-bas, Diego ». Et le retour, après un long séjour près des marécages des cigognes et des flamants. Dans la tête de l’enfant, tout cela faisait comme un conte. « Oh, quelles histoires tu me racontes, Dame Louvre ! ». « Mais ce ne sont pas des histoires ! Tout cela vient de mes vols et de ma vie ! » « Oui, Dame Louvre, je voulais dire que tu expliques bien, que tu racontes tellement bien; c’est ça; c’est ça ! ». L’ombre avait tourné. Ils repartirent d’un pas qu’ils savaient maintenant très bien ajuster l’un à l’autre.








Quelques jours plus tard, dans une ferme où Diego vint à s’embaucher pour du travail de récolte et de traite, une grande rencontre eut lieu. Diego venait de retrouver Geert. Ce très solide gaillard, plus âgé que notre pied bot, avait été, lui aussi, du pèlerinage qui avait fait tellement de tracas et de bizarreries et de folie dans la vie de tant de ces enfants partis en immenses troupes et se trouvant comme dans l’errance de gyrovagues, mais si nombreux, tellement nombreux, pour sauver disaient-ils « la tombe de Notre Seigneur ». Geert et Diego se connaissaient bien. Geert avait protégé Diego à maintes occasions. Ils pouvaient maintenant dialoguer beaucoup plus facilement qu’avant. Il faut dire que Diego avait tellement parlé la langue de son père avec La Louvre qu’elle était vraiment devenue sienne. Et Geert, lui, travaillant ici, en était à parler sans problème ni hésitation ce qui, avant, lui demandait beaucoup d’efforts. Auparavant, il parlait surtout la langue de sa mère, voilà. Et comme c’était le cas pour Diego, la langue de son propre père lui était devenue maintenant presque familière, sans qu’il soit là, sans qu’il ne l’ait même jamais revu. Geert apprit à Diego que sa quête vers Jean et Jacques et Hansel aurait été vaine. Il savait pour certain qu’ils étaient morts et ne s’étaient jamais rendus en Dalmatie. Les prêtres avaient menti ou avaient juste abusé Diego, sans penser à ce qu’ils faisaient, à ce qu’ils pouvaient avoir fait naître dans la tête de cet enfant. Ils travaillèrent ensemble, ces deux-là du grand pèlerinage. Geert avait eu envie de repartir vers la région de sa naissance, après que ces masses d’enfants parcourant les chemins, de village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, se fussent disloquées, en une affreuse déroute. Il le dit. Mais il dit aussi que quand il eut passé la montagne, venant, comme Diego et sa compagne, de Vénétie, ce domaine se trouva sur sa route. Le maître lui convint et Geert convint au maître. Il avait bien un peu la nostalgie des moulins (352,353) et des canaux (354,355), mais tout était calme ici. Et la compagnie bonne. « Bien meilleure que là-haut » dit-il à Diego en faisant un geste comme pour montrer un lointain. « Personne jamais ne me bat. Même si je fais mal une chose. Même si je me trompe ». Geert parla aussi de Simon et Roland. Et Diego fut tout ouïe. Il eut immédiatement envie de revoir Simon et Roland qui avaient été de si bons compagnons, dans cet incroyable égarement du pèlerinage. Quand Geert eut fini d’expliquer où il savait trouver les deux garçons, l’enfant fut certain que La Louvre serait d’accord pour aller les voir et les rencontrer, après leur visite à Charles Mouton. Il lui en parlerait dès qu’il la retrouverait. Dans cette journée même, Diego fut sacré champion. En effet, alors qu’il était à sa traite, il entendit, tout près, de grands cris d’oies. Il laissa son seau, courut avec son bâton et vit, juste là, un grand dogue brun et blanc qui s’était faufilé dans l’enclos de ces bêtes, menaçant de ces crocs oies et oisillons (356). Son sang ne fit qu’un tour. Il ramassa un caillou dans la cour et, visant juste, atteignit le dogue à la tête. Celui-ci fut pris de cours. Avant qu’il ait pu se retourner pour fuir, une autre pierre de Diego venait, cette fois-ci, lui caresser les côtes. L’enfant, criant de toutes ses forces, avait ameuté des valets qui accoururent avec des fourches. Le chien réussit d’abord à s’enfuir, mais rattrapé et battu comme plâtre, on l’enferma dans une souillarde toute proche en attendant la décision du maître. Celui-ci félicita l’enfant : « Tu es petit, mais brave. Geert m’a dit votre infortune commune. Je peux te garder ici. Je sais que tu feras du bon travail. Nous allons être obligés de nous débarrasser de ce grand chien. Il devient fou, pour sûr. Il nous a déjà mangé plusieurs poules et canards ». « Maître, je vous remercie de votre offre. Je vais finir mon travail ici comme nous l’avons décidé à mon arrivée. Ce sera donc demain, au soir, que je partirai. Puis, je vais voir mon ami. C’est ce que je souhaite. Et ensuite, oui, je suis d’accord pour venir travailler sur votre domaine. Geert est un très bon garçon. Je serai content ». Le maître accepta en souriant la proposition de Diego et la façon qu’il avait de formuler tout cela. Dans la nuit qui vint, dans son foin, Diego rêva d’hommes portant de grands masques de bois, haut perchés sur leurs échasses et qui dansaient et dansaient encore. Il rêva aussi de lions tranquilles (357). Le paysage environnant ne ressemblait pas à ce que La Louvre lui avait dit de son Afrique, mais les rêves sont les rêves. Étaient-il repus ou attentifs, ces deux lions tranquilles ? Il se le demanda au réveil.






Quand il retrouva La Louvre le lendemain, Diego parla de Simon et Roland. Elle fut tout à fait d’accord pour partir vers ces amis-là. « Oh oui, Diego, nous verrons Charles, puis Simon et Roland. C’est très bien ». Dans leur route vers chez Charles Mouton, il y eut des landes (358), des étangs (359), des clairières (360). Comme si souvent, il y eut des humains à éviter, qu’ils fussent, comme eux, voyageurs de grands et petits chemins ou juste à s’occuper de leurs bêtes, en leurs prairies (361). Il y eut forcément de splendides couchers de soleil (362). Ils trouvèrent enfin du raisin et en mangèrent, ici et là, avec beaucoup de plaisir. La Louvre pensa, en savourant de belles grappes sucrées, à un endroit – chez un neveu ou une nièce de musique sans doute, mais elle n’arrivait pas à mettre un nom sur l’endroit même – où des grenades bien mûres avaient été mises, à portée de main d’homme, dans un panier, ensemble avec du raisin noir et du blanc (363).
Ils avaient soigneusement préparé leur arrivée chez Charles. Diego savait que faire. Il savait quoi dire. Il savait devoir parler de « sa fameuse tante, celle qui chante ». Ils étaient prêts. Mais rien ne marcha comme ils l’avaient prévu. Ce ne fut pas Charles qui vint ouvrir mais une femme qui dit à Diego, dès le seuil, que Charles Mouton était absent. « Et quand… ? ». Avant qu’il ait pu poursuivre plus avant dans sa question, elle répondit : « Oh, bon enfant, il est à Turin avec des musiciens de ces endroits. Son séjour sera long ». Bien sûr, Diego ne parla pas de tante, de musique ou de quoi que ce soit d’autre à cette femme qui était sans doute celle de Charles. « Non, merci… » il n’allait pas laisser de message. Il remercia encore. Seulement un autre merci. « Merci, merci. Excusez-moi pour le dérangement. Pas de message, non. Je reviendrai le visiter ». En retrouvant La Louvre et en lui expliquant ce qu’il en était, Diego vit bien qu’elle était déçue, mais elle sourit malgré tout en disant : « Diego, sais-tu, cette nuit, nous irons dormir dans l’écurie de Lucius. Nous serons bien, très bien ! Et peut-être Lucius sera-t-il là…» « Lucius est un cheval ? » « Non, non, c’est l’âne de Charles. C’est un beau baudet, tu verras. Attendons tranquillement dans ce bois que vienne la nuit et tout sera facile, crois-moi ». La nuit vint. Ils se dirigèrent vers l’écurie, en grande discrétion. « Un moment, Diego, regardons voir si des roses sont encore à ce buisson, là-bas. Je crois bien sentir la rose » chuchota La Louvre. Il y avait, oui, encore de belles roses que Diego cueillit. Ah, c’était bien plus facile avec des mains et un couteau ! « Tiens-les fort ensemble. Nous donnerons cela à Lucius ». « A cet âne ? » « Bien sûr, mon Diego, Lucius aime mes roses » dit-elle d’un ton de volupté que Diego ne lui connaissait pas. Ils continuèrent à avancer sans bruit, même si aucun chien n’était à craindre ici, Charles n’en ayant jamais voulu le moindre à ses côtés. L’enfant entendit sa compagne dire : « Il est là. Son odeur est dans mon nez ». Diego ouvrit la porte, et s’étant habitué très vite à la semi-obscurité, il marcha dans la paille de l’écurie. La Louvre était à son aise. Elle connaissait l’endroit. Elle connaissait Lucius. Elle lui parla. De Charles, de leur voyage, des odeurs du monde. Et Lucius fut très calme, toujours mâchant. Il fit très attentif aussi. Il mangea, avec un plaisir que même Diego put savourer, les pétales des roses qu’il lui tendait une à une. « Il aime ça, Dame Louvre. Il aime ça ! ». « Oui, tu vois, c’est un brave et beau baudet. Diego, trouve la brosse. Et brosse-le. Il aime ça également ». Diego tâtonna et trouva, avec les indications de La Louvre, la brosse de métal qu’utilisait Charles pour les soins de son cher Lucius. La Louvre continuait de parler et Diego de brosser. Tout allait bien. « Ah, Diego, voilà un âne heureux ! Allons dormir. Nous partirons tôt demain pour rejoindre Simon et Roland, si nous savons les trouver. Mais oui, tu sauras nous mener. Je t’aiderai ». « Oh, Dame Louvre » dit Diego en enlaçant le cou de la bête, « nous sommes si bien, n’est-ce pas. Et ce foin, il sera bon pour dormir ». Ils s’enfouirent dans le foin. Diego s’endormit presque aussitôt. La Louvre pensa à Charles. Elle pensa à Lucius. De sa tête, elle parlait à l’âne : Mon cher Lucius, je ne sens aucun signe dans mon corps de ce qui nous a émus. Il y avait une promesse. Tu y as participé, pour ma grande joie. Mais je pense maintenant que rien ne se fera. Je suis très contente de t’avoir vu de nouveau manger ces belles roses. J’espère revenir voir Charles. Oui, d’ici peu. Après sa musique de Turin. Et nous nous reverrons. Tu seras là, cher Lucius. Je parlerai de mon portrait à Charles. Je musiquerai avec lui. Il composera une « Louvre » pour moi. Puis, elle aussi s’endormit.
Dans la nuit de Diego vinrent des corbeaux. Vinrent aussi des hiboux. Ils parlèrent tout d’abord dans la langue de son père, mais rien de ce qu’ils disaient ne lui parut compréhensible. On entendait juste qu’ils se disputaient, les hiboux jouant une sorte de rôle d’êtres supérieurs, sûrs de leur fait et de leur droit (364). Des mots qu’il aurait pu répéter, mais dont le sens lui échappait totalement comme clivage, catilinaire, antagonisme étaient encore avec lui à son réveil, mais il fut content de vite les oublier. Les corbeaux furent ensuite seuls un moment. Ah ! Ils n’étaient plus que trois, maintenant (365). Ce qu’ils disaient était devenu tout à fait incompréhensible pour Diego. Ils parlaient sans doute corbeau. Ils parlaient entre eux. Après cela, ces corbeaux continuèrent leur dialogue, et, vraiment bizarrement, ce qu’ils disaient, des hommes dont les nez avaient forme de bec de corbeau le disaient aussi (366). De fait, ces trois hommes-là parlaient corbeau, si l’on voulait bien accepter que la langue parlée fût du corbeau. Ils disaient exactement et dans le même temps ce qu’énonçaient les trois corbeaux. C’était juste comme un ton plus haut. Ce rêve était proche du cauchemar. Ce ne fut pas tout, pourtant. Les disputes continuèrent sous une autre forme, avec deux poupons masqués qui en embêtaient deux autres, au bord des larmes (367). Les masques étaient effrayants et la peur donna, en fin de compte, des ailes à ceux qui voulaient fuir. Ils furent bientôt loin. Et Diego réveillé.




Dans la nuit de La Louvre vint Bacchus. Il y eut Bacchus enfant que l’on nourrissait de jus de raisin, Bacchus à qui on portait beaucoup d’attention maintenant, même s’il fallait toujours des cachettes sûres (368). Il y eut aussi Bacchus dans sa gloire, sur un char, tiré par des panthères bien attelées (369). Le raisin était abondant encore et savoureux, forcément. La musique ne manquait pas. La joie était partout. Il y eut également une grande corbeille remplie de raisins blancs et noirs (370) et, par-dessus tout ça, une grappe, comme voyageuse, vraiment énorme, plus lourde qu’homme, portée sur une perche par deux gaillards qui couraient la campagne (371).









