27. Vers la Dalmatie

Et ils entrèrent dans Venise. Le permis de Diego rendit possible de ne pas payer pour naviguer de la terre ferme à la lagune. La Louvre pensait à Cannaregio, au Ghetto et au palais dans lequel se tenait Giacomo, où elle-même avait séjourné (278). Peut-être vivait-il encore là ? Mais elle ne chercherait donc pas à le savoir, cette fois-ci. Elle s’y voyait, pourtant, dans ce palais magnifique, en princesse Louvre, cajolée par Giacomo pour son chant et sa musique naturelle. Il lui racontait, dans le très beau livre d’images des polichinelles, la naissance de l’un d’eux, apparaissant au monde déjà masqué, issu d’un immense œuf de dinde que la dinde ne pouvait vraiment plus couvrir, ni couver tellement il avait grossi et grossi et grossi, plein qu’il était d’un polichinelle tout prêt à se manifester au monde, notre monde magnifique. Comme elle avait aimé ce que disait Giacomo en faisait tourner les pages de ce livre. Il racontait tellement bien. Et cette voix, comme certains oiseaux. A certains moments, Giacomo se mettait un petit morceau de métal dans la bouche et les sons changeaient. Giacomo disait que les polichinelles étaient fourbes, paresseux, menteurs, mais drôles. « Et puis, Louvre amie, tous ne sont pas ainsi ». Elle répétait après lui « Tous ne sont pas ainsi ». Et aussi, le léopard dans la cage. Et les centaures qui enlevaient des polichinelles (279). Quel livre ! Oh, elle ne se souvenait pas de tout ! Elle sortit de ces pensées-là pour repartir vers le présent très présent : ce qu’ils avaient convenu avec Diego, c’est qu’aujourd’hui, il faudrait essayer de trouver vite une petite embarcation vers la bouche des Trois Portes parce qu’aussi Diego avait clairement affirmé qu’il avait bien peu d’argent; « Tu sais, Dame Louvre, j’ai vraiment peu dans ma bourse. Et il faut compter pour notre retour, avec les amis ». Et puis, rester sous forme feuille longtemps était bien fatigant. Aller vite serait donc le mieux. Diego promit. Il avait son bâton. Il répéta à La Louvre qu’il pouvait courir avec son bâton : « Tu ne m’as vu faire ça, Dame Louvre, mais je peux courir avec mon bâton; oh oui ! ».

Dans l’agitation et le bourdonnement de la ville, La Louvre donnait, de sa voix de feuille, des indications à Diego, petite figure de mendiant parmi tant d’autres, parmi aussi tant de richesses si visibles. Des quartiers les plus visités, mêlant gens de tous horizons et marchandises de toutes natures, ils se dirigèrent ver la bouche des Trois Portes dont La Louvre avait parlé, là où l’eau est mince et ne permet pas aux grandes embarcations de circuler. « Prends par ici, oui, très bien. Et maintenant tourne du côté de ton pied qui fait boiter ; c’est ça ». Les transports à travers la ville furent presque tous gratuits, les bateliers laissant monter Diego avec d’autres passagers sans rien demander. Ils virent, une fois arrivés aux Trois Portes, beaucoup de petits bateaux et des barques. Beaucoup de barques de pêche. Des hommes parlaient entre eux. Des hommes raccommodaient des filets. Des hommes et des femmes vidaient du poisson. Avançant sur les quais, ils entendirent d’un peu loin un négociant qui louait à pleine voix plusieurs équipes de pêche et leurs patrons pour leur excellent travail. Il avait dû vouloir voir de ses propres yeux la pêche de ce jour qui lui avait été rapportée comme particulièrement importante. ‘Mais, c’est la mer dont il faut faire les louages’ entendit aussi Diego de la bouche d’un des vieux patrons, ‘et nos hommes vaillants’ disait l’autre. Un maître d’équipage surenchérit sur le temps si clément. Le négociant fit comme s‘ils n’avaient rien dit. Il était lancé dans ses louanges et continua à les féliciter, les bras au ciel maintenant, pensant sans doute également très directement à ses chères cassettes, à ses coffres. « Je compte sur vous pour de prochaines très bonnes pêches, braves gens » (280) furent les dernières paroles que Diego put saisir en poursuivant sa route sur le quai. Des femmes avaient commencé à trier les poissons. Ces gens-là ne conviendront pas se dit Diego. Ils rentrent, ils sont fourbus. Tous pensent surtout à l’argent qui reviendra, en parts inégales, à chacun. Il connaissait cela. Et La Louvre qui, elle, ne disait rien, maintenant. Il devait décider seul, peut-être était-ce ce qu’elle voulait. Plusieurs barques lui parurent pouvoir convenir. Mais il hésitait. Il n’avait pas parlé avec Dame Louvre de cela : quelle mer devraient-ils affronter ? Comment était-ce long entre Venise et Dalmatie ? Pourquoi n’en avaient-ils pas parlé ? Et maintenant… Non, c’était sa tâche. Et enfin, il se décida pour un homme ni vieux ni jeune, calmement en train de repriser des filets. Son bateau était petit, mais il parut solide à Diego. Il pensa qu’il pouvait facilement manœuvrer seul. L’homme accepterait-il ? Combien demanderait-il ? Il parla. L’homme le regardait avec un bon regard. « Je vais là-bas avec une bête. Nous serons donc deux voyageurs, maître ? » « Ah ? » « Oui, c’est pour la faire dresser. Mon cousin connaît des dresseurs très habiles et expérimentés là-bas. Il m’y envoie » « Tu n’as pas ta bête, là ? » « Non, je l’aurai demain, si nous faisons affaire ». L’homme dit un prix. Diego marchanda un peu et l’homme fut d’accord. « Quelle bête est-ce donc ? Elle tiendra facilement dans mon embarcation ? Elle ne fera pas la folle ? » fit l’homme en riant. « Oh, non, elle sera très tranquille; c’est une bête charmante, très obéissante. Une bête d’Asie. Elle a taille d’une grande chèvre, vous verrez. Elle est très calme. Elle a déjà navigué. Mais, pour la chasse, il faut encore lui apprendre beaucoup de choses. Là-bas, ils savent. Mon cousin l’a dit ». « Oui », dit-il, « faisons ça. Demain, juste avant le jour. Je serai ici même, avec mon bateau prêt pour la traversée. Donne-moi la moitié ». L’homme prit l’argent et, cela fut surprenant pour l’enfant, lui confia en échange un anneau qu’il avait au doigt. « Tu vois, notre affaire est bonne ». « Oui, je le sens bien ». « Mais, tu sais, petit, je dois te dire – sans doute ton cousin ne le sait-il pas, puisqu’il est de Naples -, là-bas, en Dalmatie, de grands troubles se sont installés. C’est comme la guerre, vois-tu ? » « Je comprends, maître. Essayons cependant ». En quittant l’homme qui avait repris sa tâche de filets, Diego pensa à Jean, à Jacques et à Hansel, dans la guerre. Mais ne s’étaient-ils pas tout simplement noyés comme tant d’autres quand c’était le temps du pèlerinage ? Diego tourna cela dans sa tête en avançant sur les quais. Il finit, malgré tout, par un autre « essayons », à mi voix, pour lui-même. Il jeta un long regard sur la lagune, aux eaux calmes, avec ses nombreux pieux fichés dans l’eau, dans les sédiments accumulés, entre mer et terre. Des barques et d’autres embarcations circulaient comme sans efforts, dans une grande fluidité (281). On devinait au loin quelques chants sur l’eau qui, comme le ciel de cette fin de jour, montrait des teintes violettes. De grands nuages à forme d’oiseau ou bien était-ce de dragon – il hésita – le retinrent encore. Oui, cet endroit, même loin de ses ors et de son luxe, était à admirer. Puis, il s’en fut à la recherche d’un toit pour la nuit. Son permis lui fit trouver une bonne grange. La Louvre redevint Louvre de toison. Elle était fatiguée, mais le félicita et lui lécha les mains. «C’est très bien. C’est très bien. Tu es très habile. Cet homme m’a plu, à moi aussi. L’anneau, c’est très bien ».

Le lendemain, très tôt, Diego et La Louvre, à la laisse, attendirent un peu sur le quai mais virent bientôt arriver le bateau qui serait le leur. L’homme, à qui Diego venait de rendre son anneau, fut impressionné par La Louvre. Elle passa très calmement dans l’embarcation, par un saut agile qui ne fit presque rien bouger. Et, une fois installée le museau sur les pattes, elle resta à faire comme s’il n’y avait pas toute cette eau autour d’elle. Sa voile bien déployée et pleine, le petit bateau courut tout de suite sur l’eau. L’homme manœuvrait bien (282). Il prenait le vent avec assurance et la mer était bonne. Au bout d’un moment, depuis sa barre, toujours en regardant La Louvre, il demanda, comme si Diego ne lui en avait pas parlé la veille : « Que vas-tu faire en Dalmatie, petit ? ». Diego ne s’inquiéta pas de cette question : «  J’ai des amis là-bas, dont un qui pourrait aider mon cousin de Naples pour dresser notre bête. Il a eu à dresser même des serpents. Oui, même des serpents qui peuvent danser avec de la musique. » « Vraiment ? » « Assurément. Vous ne savez pas ça vous qui êtes de ce grand port qui commerce avec tout l’Orient ? » « Je ne suis qu’un pêcheur et je fais aussi un peu de contrebande… Oui la pêche et la contrebande. Et cette bête-ci, est-ce un animal rare ? ». Diego sentit que l’homme, malgré sa gentillesse, pouvait avoir des idées qui tourneraient contre la Louvre et lui-même. Il fallait se méfier. «Oh non, il suffit d’aller en Asie, on en trouve plein. Et à Venise même, il existe un commerce pour cette bête, vous ne le savez pas ? ». « De quelle Asie parles-tu ? » De nouveau, cette question revenait, comme avec le paysan de la première charrette. Et Diego de répondre, forcément : « Du Cathay ! ». Diego ne pouvait plus arrêter l’homme dans ses questions : « Est-ce que c’est une bête qui travaille ? » « Oh non ! on ne peut ni l’atteler, ni la mettre aux troupeaux ! » « C’est une bête de compagnie, alors ». « Cela se peut. Mais je la connais surtout pour la chasse. C’est pour ça qu’on la connait, en Asie. Elle est bonne pour la chasse ». L’homme parut, une fois de plus, très intéressé. Diego vit que La Louvre le lorgnait. « Mais, maître, il faut que ces bêtes soient dressées. Mon cousin, celui qui me l’a confié, a bien dit ça. Plusieurs fois. Il faut être expert. Il a dit : expert. C’est bien plus difficile que pour les chiens. Sans un long dressage, elles restent à chasser pour elles seules. À Venise, des bêtes comme celle-ci se vendent, croyez-moi ». Diego, tout contre La Louvre, sentait ses réactions aux paroles échangées. Il la caressait quand elle poussait de petits gémissements plaintifs, de temps à autre. Finalement, l’homme n’insista pas plus avant et, avant le soir, ils étaient à aborder une petite île des côtes dalmates. L’homme s’approvisionna en eau. Et montra à Diego d’autres îles en chapelet d’où l’on pouvait voir la terre ferme. Sur une des celles-là, il acheta un peu de nourriture et la partagea avec Diego, qui lui donna l’autre moitié de la somme due pour la traversée. Quand ils abordèrent, l’homme recommanda Diego et sa bête à Dieu, en redisant qu’ils devaient se garder de la guerre. La première chose que trouva à dire La Louvre quand ils furent seuls fut à propos des bêtes communes. «Pourquoi as-tu dit que j’étais une bête commune ? » « Dame Louvre, je sais bien, tu n’es ni une bête, ni une bête commune, mais crois-tu que j’aurais pu dire à cet homme que tu allais lui chanter une jolie ritournelle ? Et si je lui avais dit que, oui, tu es un être rare, ce contrebandier-là aurait bien pu vouloir faire de toi son bien. Il aurait essayé de m’éliminer. Tu m’aurais défendu. Mais nous n’aurions pas su mener ce bateau à la côte. Et n’oublie pas que tu as peur de l’eau ». Ah, Diego ! La Louvre aimait ses astuces, son aplomb, sa maîtrise des situations. Son audace.

Malheureusement, dans cette région blanche de calcaire où ils avaient abordé (283), si certaines vallées vivaient encore très tranquillement, d’autres étaient déjà à feu et à sang. L’homme de la traversée avait dit vrai. De petits massifs de roche vive s’étiraient le long du rivage, avec des villages perchés (284), mais, plus loin, vers l’horizon, on distinguait facilement de bien plus hautes montagnes ou alors était-ce l’escarpement d’un fort plateau ? Diego et La Louvre comprirent qu’il serait très difficile de passer d’une vallée à l’autre (285). De plus, si on pouvait compter sur le don des langues de notre bête qui, au bout de peu de temps, serait à même de rassembler ce dont elle saurait se souvenir de comment on disait ceci et cela par ici, pour y être passée il y avait bien-bien longtemps et d’apprendre vite également d’autres choses, Diego ignorait tout, quant à lui, des mots de cette région. Il tenta d’expliquer – après que la Louvre lui eut fait répéter ce qu’il devait dire – où il voulait aller avec sa bête en laisse. C’est-à-dire là où les prêtres avaient dit que pouvaient se trouver ses trois amis. Mais les gens interrogés le regardèrent de travers et lui firent comprendre que se déplacer n’était plus à l’ordre du jour de ce côté-ci de la mer. Ils entendirent bientôt – le lendemain de leur arrivée – l’immense rumeur de ce qu’ils comprirent être une grande bataille (286). Puis, très vite, ce furent, toujours plus nombreux et visibles, les morts, les blessés, les hommes et femmes entravés, les gens voués à l’esclavage, la furieuse violence ouverte (287, 288, 289), la tourmente et tous ceux qui fuyaient par la mer qu’ils avaient, eux deux, traversé quasiment l’avant-veille. La Louvre chassa un peu de nuit, pour elle-même. Mais tout était très dangereux par ici. Des hommes étaient embusqués partout. Beaucoup de chiens circulaient, souvent en meutes d’affinité, dévorant les cadavres et capables de s’attaquer à tout, puisque presque tout pouvait faire office de proie. Diego comprit, comme La Louvre le comprenait, qu’ils ne pouvaient rester. Ils se le dirent. Ils virent des barques filant vers l’autre rive, vers Venise, pour certaines, probablement (290). Ils l’espéraient. Dans le grand désordre qui régnait là, ils réussirent, sans que quiconque posât de questions, à embarquer sur l’une d’elle et repartirent, sans presque payer, vers la grande ville que La Louvre adorait. Diego, sur l’eau de ce retour, pensa au fantôme de bateau d’un de ses rêves récents. Il y pensa tant et tant.

Quand ils furent à Venise et que La Louvre, après être repassée sous sa forme feuille, pour plus de facilité et de sécurité, put enfin, dans une écurie, redevenir Louvre à toison, ils parlèrent beaucoup ensemble. Ils se parlèrent toute une nuit, ce Diego et cette Louvre. Et au matin, quand ils rejoignirent la terre ferme, s’ils étaient un peu fatigués, ils savaient au moins bien clairement ce qu’ils allaient faire ou plutôt ce qu’ils voulaient faire. Ils iraient tranquillement, sans stratagème de charrette, sans stratagème de Lobocabra, au rythme de Diego, vers chez Charles Mouton, où La Louvre voulait retourner maintenant. Elle voulait que Charles lui composât une « Louvre » sur son luth. Elle voulait présenter Diego à Charles. Et Diego était tout à fait d’accord. Et même cela lui plaisait. « C’est un de mes neveux de musique, sais-tu ? Il est magnifique. Sa musique est magnifique. Et il porte une perruque, parfois. Une belle toison de tête. Je l’ai vu. Maintenant, je le sais ». Diego ne connaissait pas les montagnes dont La Louvre disait tant de bien. Quand il avait voyagé des régions de son père vers Naples, avec sa mère, il y avait très longtemps – très longtemps pour lui, enfant -, cela s’était fait par bateau. Il ne savait vraiment plus grand-chose de ces endroits. Mais il dit quelques mots de là-bas, et comme La Louvre lui répondit aussitôt dans la même langue, il fut très heureux. Elle dit : « C’est la langue de Charles ». Et lui de répondre : « C’est la langue de mon père, Dame Louvre !» « Ah ! Nous parlerons cette langue pendant notre route. Cela te la remettra en mémoire. Quand nous arriverons là-bas, de l’autre côté des montagnes, tu seras très à l’aise avec ça, vois-tu ? ». Ils ne parlèrent pas de ce père. La Louvre avait bien senti qu’il ne le fallait pas. Diego resta comme prostré un instant, mais elle s’était mise soudain à chanter une ritournelle plaisante et joyeuse. Et il la chanta immédiatement avec elle. Les voilà qui étaient déjà sur leur route, ces deux-là.

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