26. Vers Venise

Ils prirent vaillamment leur route. La Louvre rongeait souvent son frein mais se contenait et Diego faisait, avec l’aide de son bâton, tout pour marcher le mieux et le plus vite qu’il pouvait. Bien sûr, régulièrement, La Louvre le laissait souffler, parce qu’elle s’arrêtait soudainement comme si elle avait été seule, admirait, flairait, partait pour revenir, chantait en oiseau, chantait avec lui, Diego, devant un nouveau roncier de framboises. Elle voulut savoir ce qu’il en était du Chancelier Séguier. « Oh, Dame Louvre, ce Chancelier Séguier ! (256) ». Il laissa tomber et durer un petit silence avant de reprendre : « voilà, c’était mon maître, notre maître à tous. Celui à qui appartenait le domaine dans lequel je travaillais. Mais il avait aussi d’autres domaines. Tout à lui. Et dans toutes ces terres-là qui sont siennes, il y a des bêtes : des vaches, des moutons, des chèvres. Et alors, comme ça, il y a beaucoup de viande et de peau et de laine, mais aussi, tu vois, cela fait beaucoup de lait. Et le lait, il est dans des seaux. Quand tu trais, il est dans des seaux. Puis des seaux, il passe aux cuves. Et puis, il y a les fromages. Mais l’important, c’est les seaux. On compte les seaux pour compter l’argent. Et si l’on compte bien, c’est le lait qui compte le plus ». Diego s’arrêta de marcher et regarda La Louvre à ses côtés. S’arrêtant elle aussi, elle répéta en appuyant sur chaque mot : « L’important, c’est les seaux ». Elle savait où on en était. Elle comprenait. Continue donc, Diego, semblait-elle dire. « Et tout ce lait, tout cet argent a fait de cet homme ce que les anciens du domaine appellent un vaniteux. Cet homme, ce monseigneur, croit en son importance par l’importance des seaux. Les vieux disaient ça, Dame Louvre. Alors, il se pavanait comme s’il était proche d’un roi. Il mettait des habits comme les gens proches d’un roi. Ses cavaliers de contrôle, il les faisait parfois s’habiller comme valais de roi. Il montait à cheval avec une escorte comme de roi. Les vieux disaient qu’il voulait ressembler à un ministre, lui qui n’est qu’un négociant de lait. Un riche négociant qui avait des terrains. Et je dois te dire maintenant qu’un des ministres de certains rois, un des hommes qui les conseillent et ordonne à leur place quand nécessaire, pour certaines choses, eh bien, on nomme un tel homme : chancelier des sceaux. Mais ces sceaux-là ne sont pas des seaux de lait. Le son est le même, mais le nom dit autre chose. Ce sont des morceaux de métal avec les marques du roi dessus. Comme des lettres ou des signes qui disent : ‘roi’. C’est ce ministre-là qui en a la garde, ce chancelier. Quand un de ces rois écrit une lettre, un message, on met sa marque sur la lettre ou bien on met sa marque dans de la cire molle, chaude, qui, une fois séchée, conserve la trace de cela. C’est bien ça, le chancelier des sceaux. Alors, tu vois, le nôtre, on l’appelle chancelier pour se moquer de sa richesse et vanité. C’est un homme de peu, crois-moi, Dame Louvre. Je l’ai entendu dire et le sais aussi. Il est juste riche, ce chancelier Séguier, ce chancelier des seaux, avec ses chèvres. Ah, les chèvres de ce monsieur Séguier, c’est nous qui les faisons vivre ! Dieu n’est pas avec lui. Et pourtant, le roi l’envie, te rends-tu compte que ce haut personnage de roi envie cet homme, avec son dais et ses ors et ses laquais et son brocard issus du lait des bêtes ! Voilà ce que je peux t’en dire. Mais raconte-moi plutôt Venise ». la Louvre se trouva soudain un peu contrite parce qu’elle sentait, dans son souvenir, que Venise était, comme ce chancelier, par bien de ce qu’elle en connaissait, de ce qu’elle en avait perçu, une ville finalement fort vaniteuse, avec ses ors et son ostentation. Mais elle était belle, malgré tout. Et forte. Et si vivante. Et elle en avait peur aussi, avec toute cette eau. Cette eau marine. Et il y avait l’opéra, si extraordinaire, même si elle le trouvait, comme elle disait, ‘trop humain’. Et le carnaval. Beaucoup de musique. Il y avait Giacomo. Il y avait les grands navires. On pouvait sans doute dire que Venise était une ville vaniteuse. Mais cependant, elle était attachée à Venise. Elle l’aimait. Elle raconta. Elle ne cacha pas qu’elle ne connaissait Venise que depuis une malle d’osier. Cachée dans un grand panier, elle avait été promenée dans Venise grâce à Giacomo et grâce à son chant. Diego rit avec elle de sa position d’alors. Elle aimait son petit rire. Elle raconta tous les navires, depuis l’imposant Bucentaure (257) jusqu’aux si nombreuses noires gondoles et toutes les barques et les nefs courant, filant sur les canaux (258). Elle raconta les transbordements de marchandises, les odeurs de lointains, les cris et les bourdonnements de l’activité incessante. Le foisonnement de mouvements, de remuements (259,260). Elle raconta les bâtiments majestueux, la richesse si visible, les colonnades, les campaniles, les grands hangars de ce qu’elle ne savait pas être l’Arsenal, les places immenses dans cette ville qui était si petite comparée, par exemple, à la vaste cité sur les rives de la rivière Wei, dans le Cathay, d’où elle était partie à la rencontre de Conscient de la Vacuité, dans une malle d’osier, une fois encore. Mais c’était bien de Venise aussi qu’elle avait pris la route du Cathay, sur ce navire si délicieux. Elle raconta encore les chants des gondoliers, les chants des gens partout et l’opéra, de nouveau. Elle ne parla pas des comédiens, sur les petites estrades de rue, mais y pensa (261,262). Dès qu’elle avait commencé à raconter, Diego s’était assis sans façon et ils étaient restés là, avec le récit talentueux de La Louvre qui chantait presque son histoire. « Oh, Dame Louvre, comme tu racontes bien. Cette ville-là vaut bien Naples, je crois ! ». Il mangea de son pain de l’avant-veille, gardé entier dans sa sacoche, et en proposa à La Louvre qui l’accepta. Puis ils se remirent en route. Quand elle lui eut fait, encore à plusieurs reprises, quelques spectacles d’oiseaux, s’arrêtant brusquement, puis levant les oreilles, les faisant bouger, écoutant avec une grande intensité pour finalement partir comme à dialoguer avec tel merle, tel pipit, tel fauvette, il finit par vouloir lui parler de François, dont on l’avait entretenu, quand il était encore sur les terres du Chancelier Séguier. « Dame Louvre, connais-tu François ? ». Elle affirma n’en rien savoir vraiment. Pourtant il y avait eu tout ce qu’ils s’étaient dit, Gian Francesco et elle, devant le tableau, avec les histoires d’ailes, les histoires d’anges. Ce qu’elle voulait, toujours curieuse, toujours avide d’histoires, c’était qu’il dise ce qu’était François, pour lui. « Dame Louvre, ce François est un homme pieux. Très pieux (263). Et l’on dit que, comme toi, il pouvait parler avec les oiseaux ». « Mais je ne parle pas avec les oiseaux, je joue avec eux. Je leur dis juste que je sais faire comme eux. Pour la plupart, je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je comprends les corbeaux, certaines choses des oies ou des étourneaux, mais, par exemple, je ne comprends rien de ce que peut bien raconter dididelio-dilio; comment l’as-tu appelé, au fait ? » « Loriot ». « Oui, c’est ça, loriot ». « Mais raconte, je ne vais pas t’interrompre de nouveau». « Oh, ce n’est pas long, va. Cet homme était un moine, je crois bien. Si je me souviens. Et un jour, il a parlé aux oiseaux. Il leur a dit la parole de Dieu ». La Louvre le laissa dire cela sans faire aucun mouvement, ni aucun murmure, ni aucun bruit soudain. « Il a dit aux oiseaux tout l’amour qui est en Dieu et qu’eux mêmes, eux aussi, pouvaient et devaient le connaître et le célébrer. C’est un saint, Dame Louvre ». La Louvre se mit tout près de Diego dans leur marche, si près qu’il dut s’arrêter de marcher. Et elle frotta son museau contre sa poitrine. Tout cela rappelait à la Louvre à la fois Jérôme et son lion et le moine à l’étoile rouge qu’elle connaissait, celui-là, pour l’avoir rencontré dans le monde éveillé et dans le monde du rêve. «Diego, mon ami, écoute moi. Je crois pouvoir te dire que les oiseaux, tous les oiseaux, aucun oiseau n’a besoin de cet être dont tu viens de parler, celui que tu nommes Dieu (264). Les oiseaux sont magnifiques avec leurs toisons de plumes et leurs vies si brillantes dans notre monde. Ils volent, font de beaux enfants, se nourrissent, observent et admirent leur monde qui est aussi le tien et le mien, tout autant. Ils chantent leurs joies et leurs peines également, sans doute. Bien des corbeaux m’ont dit leurs peines, sois-en sûr. Si ton François, ton saint, a voulu dire aux oiseaux je ne sais trop quoi » « L’amour de Dieu, Dame Louvre ! » « Je ne sais trop quoi, s’il en avait le goût, je veux bien te croire, croire qu’il l’a fait. Bien, il l’a fait. Enfant, avec moi, qui suis très-très vieille, ne parle pas de cela. Cela, sache-le, peut me fâcher. Je suis heureuse avec toi. Et je sens que tu peux l’être aussi. Écoutons les oiseaux et réjouissons-nous ensemble de leur belles vies ». Diego comprit dans l’instant, au ton d’autorité qu’avait soudain pris La Louvre, qu’il était vraiment préférable de ne plus aborder cela avec elle. Elle ajouta encore : « Cet être dont tu parles, cela concerne les hommes, seulement les hommes, Diego. Pas les beaux oiseaux. Tu m’entends bien! ». Il fit bouger sa tête en un oui et eut un peu envie de pleurer, mais elle s’était, immédiatement après, mise à chanter une très gentille ritournelle. Une de celles de leur première rencontre et il se mit à la chanter avec elle, sur leur chemin, pendant qu’ils se remettaient en route tous deux.

Ils marchaient bien, parlant, se taisant, chantant. Le temps était clément. Souvent, Diego descendait dans des villages pour la nuit et le pain et le foin. Parfois, il restait avec La Louvre, contre elle, si chaude, dans un creux de roche. Dans sa sacoche, il avait un petit couteau et un briquet et de l’amadou. D’autres petits choses très utiles aussi, en plus du permis. La Louvre avait à chaque fois peur de son feu, mais il la rassurait, la cajolant des mains. Et c’était vrai que cela pouvait réchauffer en plus de cuire. « Dame Louvre, ce feu me cuit tes bonnes chasses de lapin. Moi, manger cru cette bonne viande, ça ne va pas. Comme ça, avec le feu, c’est bon. Pour le goût, pour le ventre ». Il étripait les lapins. Lui proposait leurs viscères que jamais elle ne refusait. La Louvre n’avait jamais compris pourquoi les humains ne mangeaient pas ces si délicieuses tripailles, si tendres et odorantes. Ils suivaient leur chemin. Diego se reposait sur La Louvre, sur ce qu’elle semblait si bien savoir. Il y eut un peu de pluie dont il fallut se protéger avant de repartir. Il y eut des plateaux avec des grandes roches plates et peu d’humains à éviter (265). Il y eut des habitations à contourner (266), près desquelles il fallait faire attention pour continuer dans la bonne direction sans que malheur arrive. Il y eut des ruines qui rappelèrent les siennes à Diego (267), parce qu’aussi des troupeaux étaient là à paître. Il y eut de magnifiques ciels à admirer longtemps, parfois presque complètement couverts de nuages, puis montrant des bouts de leurs bleus divers (268). Il y eut de magnifiques lumières dont ils parlèrent ensemble.

La Louvre s’inquiéta à un moment de cette bonne direction dont Diego ne disait rien, mais qu’il avait solidement en tête. Elle dit qu’elle devait aller voir un peu autour pour trouver de bonnes traces. Tout d’abord, Diego ne comprit pas. C’est seulement, quand en bondissant, elle lui eut dit « attends-moi là » et qu’elle fut au ciel en un instant qu’il réalisa que cet aspect-là des choses, il n’aurait jamais pu y penser. Il la vit alors onduler, puis la perdit de vue. Il s’assit, ahuri, attendit. Elle revint au bout de ce qui lui parut un long moment. Il ne put s’empêcher de demander : « Alors, ainsi, tu voles au ciel ? » « Eh bien oui, tu as bien vu que je peux être au ciel. Je crois bien avoir trouvé de bons signes. Notre route est bonne ». Puis, plus rien ne fut échangé plus avant à ce sujet. Et ils marchèrent sur ce parcours que La Louvre avait déclaré être convenable. Elle eut l’occasion de repartir se repérer depuis le ciel et affirma avoir vu la mer. « Cela est bien ». Diego trouva lui aussi que c’était bien, oui.

Mais il pensa malgré tout à la mer déchaînée, furieuse en grands vents brisant tout (269). Et il était fatigué de leurs marches. « Dame Louvre, toi qui est très-très vieille, tu ne sembles pourtant jamais fatiguée. Tu as toujours de l’élan sur tes sabots. Tu grimpes. Tu bondis. Tu pars vers nos chasses. Tu reviens. Tu voles en oiseau. Toujours, tu es en mouvement. Moi, maintenant, je me sens fatigué. Quelle route depuis Naples ! Il faudrait trouver un transport ». Il avait en fait une idée, mais n’osait la formuler immédiatement. Qu’en penserait sa compagne, de cette idée si étrange ? « Ah, ah » murmura La Louvre et elle attendit. Diego s’arrêta et se lança à exposer son idée. La Louvre trouva l’idée bonne, astucieuse, audacieuse et terrible pour elle, aussi, et presque fâchante, même. Mais, elle pouvait percevoir que l’enfant, qui ne se plaignait jamais habituellement, avait du mal, maintenant, dans leurs marches, malgré la bonne nourriture et la joie du partage, malgré le temps plutôt clément et les vents vivifiants. Elle voulait continuer la vie du moment avec cet enfant. Elle dit qu’elle était d’accord pour essayer ce qu’il proposait. Que si les choses tournaient mal, ils sauraient s’arranger. Mieux valait cependant qu’il n’y eut pas de chiens, dans les rencontres que Diego prévoyait, envisageait, sur lesquelles il comptait. Il fut très content de sa réponse, le lui dit en caresses et commença à chercher de petits branchages à débiter – au couteau et par pression – en lamelles qu’il assemblerait, de petits rameaux souples et des herbes solides pour, avec tout cela, lui confectionner un beau collier auquel il fixerait une sorte de laisse de fantaisie, tissée de ficelles et rubans qu’il avait trouvés ici et là, au gré des granges, des villages, des passages. Car l’idée était de laisse, oui.

C’était surtout de voir les paysans travailler ici et là, auprès des villages qui avait fait naître cette idée dans la tête de Diego (270). Il voulait profiter de charrettes pour avancer plus vite et se reposer, en même temps. Surtout des charrettes, mais d’autres transports pouvaient aussi convenir, à l’occasion. Il travailla très bien à son petit ouvrage, quand ils se reposaient ou dans les soirs qu’il passait dans des granges. Aux moments de leur repos commun, quand elle pouvait le voir s’activer à ça, La Louvre admirait la vitesse et la précision de ses gestes. « Mon collier sera beau » dit-elle un jour, presque en soupirant. Et Diego la regarda, forcément gêné de ce qu’il tramait à cause de ses pauvres forces, qui n’étaient pas à la mesure de cette si énergique compagne.

Leur parcours les mena dans des bois près d’une ville où deux hommes buvaient auprès d’un ruisseau tranquille. Le plus jeune prenait l’eau à même ses mains et l’autre qui n’avait pas encore bu, une écuelle à son côté, lui parlait notamment de bipède sans cornes et sans plumes. Il était volubile, mais, pour La Louvre, ne décrivait pas correctement les choses. Tout restait, en tout cas, un peu confus pour elle qui écoutait de derrière un buisson. Elle était soudain – à s’intéresser à ces deux hommes – passée dans un lointain de sa vie. C’était comme si elle entendait, au-delà de ces deux qui buvaient, la voix de deux autres – ou bien les mêmes comme revenus dans son présent ? -, l’un traitant l’autre de trompette et le second, en retour, qualifiant le premier de guêpe. Puis ils riaient ensemble. Diego regardait La Louvre dans sa visible fascination de la scène et de qu’elle semblait produire sur elle (271). Il pensait qu’il aurait été préférable d’avancer pendant que les deux hommes étaient occupés à leur conversation au lieu de rester ainsi, plus faciles à repérer ensuite, s’ils venaient à s’interrompre. L’enfant put entendre le premier, étonné des propos du plus âgé, finir par lui dire juste ceci: « bois donc, compagnon. Cette eau est délicieuse. L’animal que tu évoques doit être d’un de tes rêves. Il nous faut continuer notre route. Et trouver à manger aussi ». Mais l’autre repartait vers de nouvelles pistes, cependant. Toujours parlant. La Louvre sembla enfin se réveiller de la rêverie dans laquelle l’avaient plongé les premières bribes de conversation, issues de ces deux hommes et emplissant l’air du hallier. Elle porta son regard sur Diego qui en était encore à la dévisager, parce qu’il avait surpris, dans ses traits, qu’elle s’était trouvée, un instant, comme aspirée vers un très profond passé. Ils furent bientôt vite loin dans le bois. Diego se disait qu’au sortir de cette ville, ils pourraient héler un charretier et monter dans sa charrette, accueillante pour lui et ce qu’il lui faudrait maintenant appeler ‘sa bête’. Ils avaient parlé de cela ensemble et échangé des idées. Ils avaient ri aussi de leur audace commune. Jamais La Louvre n’aurait pu penser se trouver avec un collier et une laisse au cou, menée par un enfant, pour l’heure mendiant et pied-bot de naissance. C’était très excitant en même temps d’essayer cela, d’exercer sa liberté de ce côté-là de la vie. Elle se formulait les choses un peu autrement, mais cela revenait à peu près à des agitations mentales de ce type.

Diego et sa bête virent le bois s’éclaircir. Et, au bout, le soleil donnait toute sa force. Au bout, aussi, outre l’ardeur du soleil qui passait du ciel au sol, passait un large chemin pavé de pierres inégales, mais que des chargements même un peu importants pouvaient facilement emprunter. L’enfant pensa que le mieux était de marcher un peu le long de ce chemin-là et de demander une charité de charrette quand l’occasion se présenterait. « Tu sais, Dame Louvre, ils viennent vendre à la ville et repartent après avec des choses qu’ils ont acheté là-bas, mais une place pour nous, c’est possible ». Son « ils » désignait des paysans des alentours venant commercer directement avec les marchands qui, soit avaient passé commande, en faisant le tour des exploitations pour contrôler la qualité, soit examinaient sur place ce qui leur était proposé. Ils n’avaient marché que peu dans le soleil quand ils entendirent dans leur dos un attelage qui progressait. Diego avait sorti son permis et mis son bâton à l’épaule. De l’autre main, il tenait La Louvre en laisse. Mais de cet attelage, ils ne purent rien faire. Personne ne voulut même les regarder. Ce fut la troisième charrette qui fut la bonne. Il y avait là un père et une mère, deux grands fils et une enfant plus petite que Diego. La charrette était très remplie de ce que la ville pouvait offrir en matières et matériaux qui, forcément, servaient toujours une fois qu’on était retourné dans les lointains de la campagne, mais Diego et sa bête furent accueillis, trouvèrent une place. La Louvre faisait, dirions-nous, profil bas et Diego jouait le jeu du gentil maître. Après avoir annoncé qu’il se rendait vers Venise avec sa bête, les gens dirent, eux, jusqu’où ils allaient et où ils pouvaient déposer leurs passagers. « Oui, oui, c’est très bien. C’est bien pour moi et ma bête » répondit Diego qui ne savait en fait rien de l’endroit indiqué par le père de famille. Peu après, celui-ci brisa le silence qui était retombé entre eux tous. « Petit, tu n’as pas de travail, c’est ça ». « Pour le moment, c’est vrai, je n’en ai pas ». « Je peux te prendre sur ma ferme ; je vois que tes jambes ne vont pas bien, mais tu es costaud, je le sens ». « Oh, je ne dis pas non ! Merci. J’ai travaillé longtemps près de Naples dans un grand domaine. Je trayais des chèvres. Le maître avait de très grands troupeaux. Mais ils ont vendu quantité de bêtes. Et ils nous ont donné congé. Je peux faire beaucoup avec mes mains. Mais, maintenant, je dois aller à Venise, vous savez, je l’ai dit, parce que mon cousin m’a chargé d’aller là-bas pour qu’un dresseur se charge de cette bête. Après, on pourra la vendre. Et après, je viendrai vous voir, oui. Merci ». La femme prit la parole à son tour : « cette bête que tu as, on n’en voit pas par chez nous, vrai ? ». « Vous avez raison. C’est une bête des lointains. C’est une bête d’Asie ». L’homme, comme en une demande de plus de détails, lança : « l’enfant, l’Asie est vaste ». Diego comprit que ce n’était pas assez et surenchérit : « Oh, oui ; cette bête est du Cathay. Il n’y en a rien que dans le Cathay lointain. C’est ce qu’a dit mon cousin de Naples ». Il venait de se souvenir que La Louvre avait parlé de ça au cours de leurs pérégrinations, qu’on pouvait s’en servir. L’homme hocha la tête. « Et quel est son nom ? » « Je ne sais pas son nom d’Asie, mais mon cousin m’a dit de l’appeler Lobocabra. Lui-même l’appelle souvent tout simplement Lobra. Voyez : Lobra ! Lobocabra ! Tu es une magnifique bête, n’est ce pas… » Et La Louvre joua le jeu, se fendit d’un magnifique effet d’oreilles. La femme qui s’était retournée sur elle-même depuis le banc de la charrette fit une grimace admirative : « Elle comprend très bien son nom, elle le reconnait ». Les grands garçons, encouragés par les gestes de Diego, passèrent leurs mains dans la toison de La Louvre, qui, toujours calme dans son apparence, était intérieurement en ébullition de tous ces dialogues. Elle aurait presque eu envie d’en croquer un, mais elle trouvait Diego tellement habile et inventif et drôle. S’ils avaient parlé de l’idée du dresseur ensemble dans leur stratagème et un peu du Cathay également, son nom d’emprunt, c’est lui seul qui l’avait fait naître à l’instant. La Louvre se souvenait que Diego lui avait dit que sa mère parlait cette langue, qu’elle aussi – Louvre dotée du don des langues – connaissait par ailleurs et dans laquelle quand ‘lobo’ est prononcé, on entend et sait que c’est de loup qu’il s’agit. Sa mère avait disparu de sa vie depuis très longtemps, mais il avait donc encore en tête quelques traces de cette très petite enfance. Il venait juste à l’instant de lui inventer un nom vraiment proche du sien, en effet. Elle répéta pour elle seule: Lobra, me voilà Lobra, Lobocabra. La charrette avançait. Les gens parlèrent entre eux, ayant perdu l’appréhension qu’ils avaient au départ pour cette très étrange paire d’un pied-bot napolitain et d’un ou d’une Lobocabra du Cathay. Ils parlèrent aussi des bêtes de leur petite ferme avec Diego qui savait bien des choses sur les chèvres et les aimaient. Puis le chemin devint plus mauvais. De grandes flaques et des ornières rendirent la progression difficile. On s’embourba un peu, presque au milieu d’un troupeau de moutons passant par là (272). Diego fit descendre La Louvre, qui, libérée un instant, trotta le long du chargement. C’était agréable de se dégourdir ainsi les pattes. Les grands garçons poussèrent et tout fut bien. Ils repartirent. La charrette pouvait maintenant peser, sans accrocs ni chaos, sur les pierres du chemin redevenues, plus loin, bonnes à rouler. Ils se quittèrent à l’endroit qui avait été convenu.

Quand ils se retrouvèrent seuls, Diego caressa longuement La Louvre. « Dame Louvre, tu as été très courageuse ». « Diego, tu es fameusement malin. Ton esprit est très aiguisé et charmant aussi. Nous pourrons refaire cela, il me semble. Mais il me faut trouver des repères. Attends un peu ». Et elle prit son envol, passant au ciel en un de ses si extraordinaires bonds. Elle expliqua à son retour qu’ils pourraient longer la côte. Il y avait des chemins et même des routes sur lesquels des charrettes seraient sans doute accueillantes. « Bien sûr, il te faudra redire cette histoire-là, mais j’ai confiance en ton talent, ami Diego » dit La Louvre en souriant.

Ils purent trouver plusieurs autres charrettes de bon aloi. Si, à chaque fois, il fallait en passer par Lobocabra et son dressage, tout alla bien cependant. Ils eurent aussi à marcher encore parce que les charrettes ne faisaient jamais de très longs trajets. Dans leur parcours, ils longèrent des marais côtiers. Qui dit marais dit souvent hérons (273). Et, oui, La Louvre et Diego purent voir de grands et beaux hérons que notre bête aimait beaucoup, peut-être en raison de leur appétit de grenouilles, qui lui faisait penser aux cigognes des migrations, peut-être tout simplement par leur grâce, leur allure, leur élan. « Diego, les aigrettes sont magnifiques, n’est-ce pas ! » Diego fit un petit oui, mais, surtout, regardait avec beaucoup d’attention. Ils restèrent un long moment à observer les déplacements de plusieurs d’entre elles (274). Puis, en repartant, La Louvre dit qu’elle avait déjà eu le malheur de voir des hommes chasser une aigrette en se servant de faucons, de leur force et rapidité (275). Elle avait trouvé cela vraiment affreux. Elle n’avait rien pu faire pour aider ce héron qui était déjà très mal en point et n’aurait pu être sauvé. Elle parla aussi d’un butor, tout juste abattu, dont elle se souvenait (276). « Quelle beauté de plumes, Diego, leurs blancs et leurs gris. Qu’en font les hommes, Diego ? Que font les hommes de cette beauté ? ». Toujours dans ses contradictions de grande chasseuse, elle se tut un instant, comme dans un recueillement, pour reprendre bientôt : « As-tu déjà entendu chanter un butor ? » Diego dit qu’il ne pensait pas, non, vraiment. Alors elle s’arrêta, pris une position de chant et émit quelque chose qui aurait pu être un meuglement de vache ou le son d’une de ces cornes qu’utilisent les navires quand le brouillard est là, épais, et qu’il faut malgré tout rentrer au port. « C’est son chant, Dame Louvre ? Tu dis que tu imites cet oiseau en chant ? » « Tout à fait, Diego ! » « Mais on dirait que tu aspires ton air » « C’est vrai ; c’est comme ça que je peux réussir à l’imiter, en avalant mon air ». Sa voix de contralto – sa voix la plus habituelle – convenait très bien à cette imitation du butor. La Louvre avait maintenant le souvenir précis d’avoir entendu de ces oiseaux d’eau-là, à des retours de chasse de nuit, tout juste quand le soleil va faire son apparition, au ciel.

Ils marchaient seuls, à proximité d’une rivière, quand plusieurs barques mouvantes et des pêcheurs maniant de grands filets depuis la rive apparurent sous leurs yeux. Au sommet de la colline qui dominait la rivière, des habitations se fondaient dans une grande verdure. Sur ses pentes, La Louvre vit un âne. « Diego, regarde moi cet âne, là-haut !». L’enfant le vit enfin et ils rirent ensemble de leur âne commun. Au pied de cette même colline, des moutons pâturaient et d’autres bâtiments, plus austères dans leurs formes, donnaient directement sur un cours d’eau en confluence, dont les flots retombaient à cet endroit, sur toute sa largeur, en une petite chute attirant des oiseaux en quête de nourriture. Des poissons devaient, de leur côté, être en chasse d’insectes dans cette eau très claire.

Ils s’arrêtèrent pour admirer de leur point de vue la scène s’offrant à eux et qui les enchantait l’un comme l’autre (277). Ils se regardèrent et sourirent. Diego ne s’était jamais posé de question sur le sourire de La Louvre. Il l’avait accepté, ce sourire de loup, de louve. Ce lupin sourire si souvent mutin. Pourtant, il aurait pu y voir diablerie, dans la disposition d’esprit qui était la sienne et celle, en fait, de presque tout un chacun, alors, en ces temps-ci. Qui avait donc vu une face de loup sourire ? Mais qui donc avait déjà vu une Louvre, hormis, d’un siècle à un autre, une grande bande de neveux et nièces de musique, d’origine humaine, beaucoup d’oiseaux, des centaures et, oui, bien d’autres êtres de vent et d’air, de terre et d’eau. Reportant le regard droit devant, Diego et La Louvre aperçurent aussi, tout au bord du flot, un cavalier ou une cavalière accompagné d’un marcheur qui devaient, quelques instants auparavant, être encore dans un autre sous-bois que celui qu’ils venaient de parcourir, tout au long de cette matinée. Le paysage n’avait rien de vénitien pour La Louvre, mais elle y trouvait des repères. Et elle voulut voir dans la barque qui abritait des musiciens, peut-être à cause de l’homme qui la dirigeait de l’arrière, godillant de sa longue perche, une sorte de gondolier. Elle pensa aux gondoles. Quelques bribes de musique vinrent jusqu’à eux. La ville devant être derrière ces collines. D’où ils étaient, ils ne pouvaient voir la mer. Mais elle était bien là, avec des bateaux la sillonnant. Ils la trouveraient vite, une fois qu’ils auraient passé les collines.

Quand ils furent en vue de Venise, Diego commença à se préparer mentalement à des au revoir ou même à un adieu. Il y pensa et, finalement, à un moment où ils prenaient un peu de repos, alors qu’il était à manger, seul, un peu de son pain de village, il se décida à exprimer ce qu’il avait en tête : « Dame Louvre, tu dis qu’on va être très bientôt à Venise. Alors on va se quitter. Je vais trouver le moyen d’aller vers la Dalmatie, vers Jean et Jacques et Hansel ; Oh j’espère tant les trouver, ces chers amis! Et toi, tu vas aller chez Giacomo et à l’opéra. Giacomo pourra t’accueillir. Il faudra se dire au revoir ». Il mâchait son pain, déglutissait, avançait à tâtons dans ce qu’il voulait dire. La Louvre ne répondit rien d’abord. Elle s’était couchée devant lui qui, bouchée après bouchée, continuait d’avaler son pain après avoir eu dit ce qui lui avait paru nécessaire. Quand La Louvre finit enfin par parler se fut pour clairement indiquer qu’elle viendrait avec lui, là-bas, qu’elle n’allait pas le laisser, comme ça, partir vers cette Dalmatie. « J’irai aussi. Nous irons là-bas. J’irai à l’opéra une autre fois. Giacomo m’emmènera, bien sûr, une autre fois. Tu sais, Diego, il y a des liens entre nous. Nous avons marché. Tu m’as nommé : Lobocabra. Et puis, les oiseaux sont entre nous, avec nous, maintenant». Elle se mit à refaire le butor en rut, utilisant encore sa voix la plus courante, celle du grave contre-ut, presque toute de poitrine, qui permettait si bien d’imiter cet étrange chant. L’enfant rit de tout ça et, en riant, s’élança vers elle, ce qui fit tomber son pain au sol. Il enlaça sa compagne au cou sans rien dire. « Mais aussi, Diego, Venise est une très grande ville. Nous ne pouvons pas utiliser le stratagème des charrettes, le stratagème de Lobocabra pour entrer là-bas. Et puis, toute cette eau. Il me faudra prendre ma forme feuille. « Ta forme feuille ? » « Oui, tu ne me connais pas encore de cette façon. Mais tu vas voir que j’ai aussi une forme feuille ». L’enfant qui s’était rassis et époussetait son pain avant de le remettre dans sa sacoche restait avec les mêmes yeux ronds que quand il avait, juste avant, prononcé « ta forme feuille ? », en laissant un peu de silence entre chacun des trois mots. Jamais encore, il n’avait pensé à La Louvre comme à un monstre, malgré ses apparences, malgré sa voix, malgré ses vols et ce si étonnant sourire appris de Chiron. Jamais n’était venue à son sujet l’idée qu’il côtoyait chaque jour, depuis presque une lune, un être satanique. Cela aurait vraiment pu être le cas, pourtant. Quand il mendiait, c’était au nom de Dieu. Quand il remerciait, c’était au nom de Dieu. Quand au soir, avant de dormir, dans le foin de ceux qui, cette fois-là, dans ce village-là, l’avait accueilli, il priait, c’était bien le nom du dieu du moment, de ces régions, qu’il prononçait dans ses prières. « Seigneur, je prie pour toi et ses braves gens qui m’ont offert un toit, dans notre voyage ». Diego était imbibé de Dieu, imprégné des rituels qui entouraient ce culte-ci. Sans doute son premier contact avec elle – par son arrière-train de chèvre – avait-il été décisif pour qu’il ne pense pas du tout à enfer en la voyant, en la fréquentant, en marchant avec elle. Et puis, les chansons partagées l’avaient enveloppé d’une sorte de baume qui avait vraiment facilité les choses pour que Satan ne lui vienne pas à l’esprit. Jamais La Louvre n’avait été monstre à ces yeux et cette nouvelle forme annoncée – forme feuille – ne lui fit pas changer d’idée. Ce fut seulement un autre très grand étonnement. Il avait aussi compris qu’entre sa compagne et lui, aucune place n’était disponible pour Dieu. C’était uniquement pour lui et d’autres hommes, Dieu. Et La Louvre le lui avait affirmé, même s’il avait encore du mal à en convenir: les oiseaux n’étaient pas concernés par Dieu. C’était très difficile d’admettre ça. Mais il ne voulait pas de Louvre en colère, oh non ! Et voilà maintenant qu’elle parlait de forme feuille.

La Louvre expliqua un peu, puis – c’était bien mieux ainsi -, se concentrant, passa sous cette fameuse forme feuille. Elle avança en cheminement de chenille vers Diego et monta sur sa jambe, sur sa culotte, jusqu’au niveau de son genou. Elle dit alors : « Diego, je te salue en bonjour ». Diego entendait la voix étouffée de La Louvre et souriait devant cette sorte d’ectoplasme gris, comme empruntant, de La Louvre habituelle, les couleurs de tête et de toison mêlées. L’ectoplasme avait, d’un grand papillon de nuit, vaguement forme et aspect ou, effectivement, cela pouvait être l’apparence de certaines feuilles d’arbres, mais la symétrie était fort incertaine. Il regardait cette chose éminemment mince qui progressait doucement, avec même un peu de peine. Plus de peine qu’une chenille, se dit-il. Mais de quoi était-elle donc encore capable, après cela ? Il lui demanda s’il pouvait la prendre au creux de ses mains et, comme elle avait répondu oui de sa voix un peu lointaine, de sa voix qui ne portait pas, il se mit de lui-même à la bercer comme aurait fait un sylvain. « Ah, Diego, c’est très agréable, cela. Et puis, aussi, je pense à mes neveux sylvains, quand tu fais ça. C’est très doux. Peux-tu chanter un peu ? » Sylvain : qu’était donc cela se demanda l’enfant, mais sans oser pourtant poser de question. Et il chanta. Une fois qu’elle eut reprit sa forme la plus habituelle, La Louvre continua d’expliquer toutes sortes de choses sur sa forme feuille, cette forme qui était pour elle surtout d’observation, une forme si agréable, par exemple, pour voir les oiseaux de très près, jusque dans le creux de leurs nids. Ils répétèrent comme agir ensemble quand c’était le temps de la forme feuille, quand il serait temps de l’utiliser. La Louvre redit encore plusieurs fois à Diego combien elle devenait fragile quand elle était feuille. Le danger de l’eau. Et que c’était fatiguant. « Le mieux, c’est que tu me laisses sur ton bras droit, sur les poils de ton bras, en croisant tes bras sur ta poitrine, quand tu es à l’arrêt. Ainsi je peux voir correctement et puis, je ne glisse pas. Quand nous circulons dans ses marais avec mon Cerf à pattes de cigogne, je me mets sur son front. Mais toi, tu n’as aucun poil sur le front ! Si on te demande ce qu’il y a sur ton bras, dis que c’est un emplâtre parce que tu t’es blessé. C’est tout ».

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