Elle vola longtemps dans un air qui n’était pas trop sec et se fatigua de cette humidité. Elle voulait se sécher un peu, mais aucun rayon de soleil ne pouvait percer les nuages, aucun rayon sur lequel compter, pour que cela se fasse depuis le ciel même. Il fallait des herbes. Il fallait des fougères. Quand elle en eut repéré, elle se posa et alla se rouler la toison dans leurs tiges et leurs frondes, aplatissant tout en cet endroit qu’elle avait d’abord foulé des sabots. C’était nettement mieux maintenant. Elle coupa d’autres fougères et se fit une litière confortable contre une roche. Quelques moments de repos et elle partirait en chasse. Elle n’eut pas longtemps à attendre pour sentir arriver dans ses narines la trace vraiment proche d’un lièvre qui, lui, n’avait vraisemblablement rien perçu encore de sa présence.

Elle se leva très doucement et alla le plus discrètement possible dans le sens de la trace, de cette bonne odeur de lièvre, jusqu’à apercevoir celui-ci. Une belle bête (238). Elle bondit alors de toutes ses forces, mais le lièvre s’était déjà lancé en avant de toute sa puissance, de toute sa souplesse. La poursuite dura plus que La Louvre ne s’y attendait. Il s’agissait, à n’en pas douter, d’un vieux lièvre expérimenté, fort de nombreuses déroutes pour bien des poursuivants, bien des assaillants. Il l’emmena ici, puis là, à découvert, puis de nouveau dans le sous-bois. Elle faillit perdre patience, mais réussit un bond qui la jeta sur lui. Il était à elle et à ses crocs. Elle se trouvait alors de nouveau à découvert et comme énervée de cette course. Elle ne prit ni le temps ni le soin d’aller dans le sous-bois pour se repaitre de cette très appréciable proie. La tête tournée vers le sommet de la pente herbeuse sur laquelle elle se tenait, elle commença avec beaucoup d’énergie à dépecer ce mets de choix. Elle en était à presque finir en son entier le délicieux lièvre de sa chasse quand elle entendit une voix humaine. Tout à son affaire, elle n’avait rien entendu venir, ni non plus senti, le nez dans les chairs du lièvre. La voix était douce et riante. Pas du tout menaçante. Celle d’un garçon déjà un peu grand. Tout allait très vite dans sa tête. Elle avait arrêté de faire fonctionner ses mâchoires et mis en action toutes ses facultés de pensée, de ruse, de détection. Il fallait chanter. C’est ce qu’elle sentit. Et elle commença doucement une ritournelle, une de celles qui se chantonnaient beaucoup, ici et là, sur ses derniers parcours. Qu’elle savait être reconnaissable par beaucoup. Et apaisante. Elle avait bien entendu, tout d’abord : « mais que fais-tu là, toi, grande biquette, toute seule ? Où est ton berger, où est ton troupeau ? » Mais maintenant qu’elle avait commencé à chanter, c’était le silence. Elle savait que l’enfant s’était arrêté d’avancer vers elle. Il devait être stupéfait. Aurait-il peur ? Elle était furieuse en même temps de s’être ainsi laissée aller à manger à découvert. Elle devait en fait être proche d’une sente qui courait sur la pente et n’avait rien vu, rien examiné comme il l’aurait fallu. Elle continua son chant, restant dans la même position qui laissait seulement voir son arrière train, mais pas sa tête, toujours près du sol et comme cachée par son échine et sa belle toison. L’enfant écoutait. Elle comprit, aux quelques bruits qu’il faisait, qu’il s’était assis sur l’herbe de la pente et écoutait. Il n’avait donc pas peur. Cela lui plaisait. Cela convenait. Elle continua et, profitant d’un pont dans une phrase, sauta dans une autre petite chanson. L’enfant connaissait celle-là et se mit à la fredonner très doucement. Cela fonctionnait. Il s’enhardit, chanta plus fort. Alors, restant dans la même position, La Louvre cessa de chanter et dit qu’elle s’appelait La Louvre. « Je suis une chanteuse. Cela s’entend, n’est-ce pas ! Et toi, quel est ton nom ? » L’enfant était tellement ahuri qu’il reprit un peu peur. Mais il trouva finalement bon de dire qu’il était Diego. « Quelle bête es-tu donc, toi qui semble chèvre ? Oh, comme grande chèvre ! Tu as forme de chèvre ! Tu aurais pu être chèvre de mes troupeaux, je dis » lança-t-il sur un ton tout de même d’inquiétude. « Je ne suis nullement une bête. Je te l’affirme. Je suis La Louvre. » L’enfant n’en revenait bien sûr pas. « Chante encore, Dame Louvre, c’est si beau. Tu as une voix magnifique ». Ah, si l’enfant décidait que c’était magnifique, les choses devenaient peut-être plus faciles, même avec les quelques restes sanguinolents d’un lièvre sur l’herbe verte. La Louvre leva un peu la tête, toujours sans se retourner et chanta le début d’une autre ritournelle. L’enfant connaissait celle-là aussi. Il l’aimait. Cela s’entendait. Ils chantèrent ensemble et toujours en chantant, La Louvre commença à se retourner sur elle-même très doucement. L’enfant put voir apparaître les formes loup de cet être si étrange, mais comme elle poursuivait son chant, lui-même restait comme pris dans la musique et leur élan commun. Elle était maintenant face à lui. Elle chantait. Il s’était arrêté, avait un peu reculé sur l’herbe. Il la regardait. Il l’écoutait. Elle cessa et sourit. « Tu chantes bien, toi aussi, Diego. Je suis très contente de ta petite voix ». L’enfant qui avait parlé familièrement un instant à cet arrière-train de chèvre qu’il avait apostrophé, ne savait que faire avec cette tête au museau rouge du sang d’un lièvre dont on ne voyait plus, au sol, qu’ un bout de crâne et juste une oreille, comme abandonnés, derrière La Louvre. Elle-même, tout en continuant à sourire, le détaillait. Son grand bâton était au sol. Il allait pieds nus et elle vit que l’un d’eux n’était pas comme l’autre, qu’il n’était sans doute pas bon pour la course. Elle sut tout de suite que ses proportions n’étaient pas habituelles : ses jambes étaient trop courtes. Ce garçon serait un peu comme nain, quand il aurait atteint sa maturité. Ses cheveux étaient coupés court et son vêtement brun. Sur sa taille et jusqu’aux genoux, de la toile forte en culotte et la même toile, pour une façon de blouse jusqu’à son cou. Quand il chantait, elle avait vu que ses dents, comme son pied droit qui l’empêchait de courir, ne devaient pas lui permettre de bien mordre tout ce que l’on peut mordre. Il lui plaisait, ce Diego, avec sa petite voix. Il se mit à lui sourire – quelle merveille – et à lui proposer de la débarbouiller en herbe. « Dame Louvre, je vais te frotter le museau, veux-tu bien ? » Il arracha quelques touffes d’herbe, s’avança vers elle sur ses genoux et passa l’herbe sur la fourrure de son museau, sans même penser, semblait-il, aux puissantes mâchoires et aux crocs qui étaient là-dessous. Elle ne disait rien, se laissait faire. « Ah, c’est mieux ainsi. Tu souris bien. » fit-il quand il considéra que La Louvre était nettement plus présentable dorénavant. « Connais-tu celle-là, Dame Louvre ? ». Elle connaissait ce qu’il lui proposait. Elle avait chanté cela avec Gian Francesco enfant et même, il y avait vraiment peu, au fond d’une grande malle d’osier, avec Maitre Barbieri, peintre de renom, guidant Pégase depuis le siège de la calèche, en route vers son chez lui, vers son portrait de Louvre. Ils chantèrent et s’encouragèrent dans le chant. L’enfant était proche de La Louvre, de son souffle, de son haleine encore pleine de lièvre. Il la regardait, si étonnante dans sa force musicale, dans la puissance de sa voix qui remplissait l’air alentour. Puis, leur chanson fut finie. Ils se sourirent encore. Il était si étonné de voir cet être sourire. « Diego, es-tu de par ici ? Que fais-tu donc par ici ? Où t’en vas-tu ? ». Il y avait trop de questions à la fois, mais l’enfant ne se laissa pas égarer. « Je voyage, Dame Louvre. Je vais vers la Dalmatie ». « Ah ? ». « Je veux retrouver des amis. De chers amis. J’espère les retrouver.

Je pourrai peut-être ». Ils étaient tous seuls sur cette pente d’herbe et il venait de lui dire déjà tout ça. Il s’était relevé et lui souriait, le bâton sur l’épaule et, à la main, ce « donnez-moi l’aumône pour l’amour de Dieu », en latin, sur un permis de mendier établi en bonne et due forme (239). « Où est cette Dalmatie ? Comment y vas-tu ? ». « C’est de l’autre côté de la mer de Venise, la Dalmatie. C’est ce qu’on m’a dit. C’est loin. Mais les amis y sont peut-être bien. Je dois le savoir ». La Louvre avait entendu ‘Venise’, tout allait bien. « Je crois que nous pouvons voyager un peu ensemble, si tu es d’accord. Je vais vers Venise ». L’enfant sentait bien la force de La Louvre et, même s’il n’en eut pas pleine conscience, compta, immédiatement après, sur cette force pour se protéger des malfaisants dont le monde est peuplé toujours plus qu’on ne le souhaite. « Oui, voyageons ensemble, Dame Louvre. Nous chanterons ». La Louvre dut se mettre au pas de Diego qui, pour elle, était bien lent. Puis, au fur et à mesure qu’ils avançaient dans les collines, elle se permit de partir d’abord devant pour revenir lui tenir compagnie un moment, repartir et parler avec lui, de nouveau revenue. C’était agréable pour eux deux.
Leur route leur fit croiser un grand buisson de framboises très alléchantes. Ils s’y mirent chacun de leur côté, mais comme Diego voyait les dégâts que La Louvre faisait au buisson en happant de grandes goulées de framboises et de feuilles, elle lui dit d’attendre un peu et qu’il l’aiderait à mieux apprécier les baies. Elle obéit sans manières et le regarda remplir un petit bol de bois qu’il avait tiré de sa sacoche. Quand il fut rempli, il posa son bol au sol, mit plusieurs framboises dans le creux de sa main et les tendit à sa compagne de route. C’était indéniablement très agréable. Il y avait tout le sucre et l’arôme des baies, sans tout ce bris de feuilles et de tiges souvent piquantes que La Louvre engloutissait, habituellement, quand elle fouillait un roncier de framboises. Il la regardait manger dans sa main et il en mangeait lui aussi. Il cueillit de nouveau et il lui présenta de nouveau sa main. Il la caressa sur le haut de la tête. Ils firent cela plusieurs fois. Ils étaient très vite devenus familiers l’un de l’autre. « C’était délicieux, Dame Louvre ». « C’était délicieux, Diego ». Il avait du pain dans sa sacoche et expliqua à La Louvre qu’il l’avait mendié dans un village proche de l’endroit de leur première rencontre. Il avait si content, dit-il, de tout ce pain qu’il en avait oublié, un moment, de ranger son permis, ce qu’il avait fait depuis, l’ayant placé entre deux minces feuilles de bois bien à l’abri au fond de sa sacoche fourre-tout. « Qu’est ce permis, mon ami ? ». « Des prêtres ou des moines, je ne sais pas, m’ont donné cela. Avec, je peux mendier sans me faire battre. C’est écrit ». « Sais-tu lire ? » demanda La Louvre avec grand intérêt, voyant déjà Diego lui lire des histoires. Avant de dormir. « Non, Dame Louvre. C’est écrit par les prêtres. Ça dit que j’ai le droit. Voilà. C’est précieux. Faut pas le perdre. Faut pas le gâter, ce papier, ce permis ». Et restant tranquillement côte à côte près de leur fourré de framboises, Diego commença à parler de lui. Il dit qu’il était de nouveau mendiant depuis peu. Il avait perdu son travail – « J’ai perdu ma tâche, Dame Louvre » – à la suite d’une dénonciation mensongère. Un des garçons des équipes de traite qui travaillait moins vite et moins bien que lui, remplissait moins de seaux que lui, avait été raconter qu’il buvait du lait en cachette, à même les seaux. « C’était faux et sans doute jalousie, sais-tu, Dame Louvre. Je gagnais plus ». Il n’avait pas pu, pas su se défendre une fois encore et avait été chassé du domaine, sans même qu’on lui payât son dû pour le travail accompli dans les derniers jours. « Oh, c’était de grands troupeaux (240). On trayait des chèvres, des brebis, des vaches. J’aime traire les chèvres. Elles sentent bon. Elles sont douces et amusantes. On se dit qu’elles comprennent beaucoup de choses. Je les connais bien. Souvent, elles m’apprécient ». Il avait alors pris la route, depuis les environs de Naples où était ce grand domaine pour partir à la recherche d’amis très chers. « Dame Louvre, des prêtres m’ont dit que certains de mes amis pouvaient être maintenant en Dalmatie». Puis il se mit à raconter les amis. Il dit les enfants sur les routes vers Le Levant, en immenses troupes, allant tous ensemble pour sauver la tombe de Notre Seigneur (241,242). « Nous disions cela ».



Tant de malheureux qui ne savaient rien de rien. La rumeur passait de village en village, de ville en ville. Il fallait partir. Des bruits et d’autres encore avaient circulé. Le pape avait demandé à ce qu’ils prennent la route. « Notre pape, béni soit son nom, nous a envoyé là-bas, Dame Louvre. C’est ce qui se disait. C’était en son nom. Alors, nous avons tout laissé et sommes partis ». Sur la route, des prêtres affirmaient que cela était faux. Le pape n’avait rien dit de tout cela. «Ils criaient, ces prêtres: ‘mais non ! Pourquoi dire cela !’ Mais personne ne les écoutait et nous avancions. Nous devions aller le plus possible à pied. C’était un pèlerinage. Pour le bien de tous. Et souvent, nous recevions des aumônes de nourriture ». Certains, parmi les plus petits, se faisaient voler leur vie par des brigands qui leur crevaient les yeux ou leur sciaient les jambes pour les exposer, les exploiter, prendre leur argent de charité, sans parfois même les nourrir de plusieurs jours. D’autres pouvaient continuer vers la mer qui les porterait vers Le Levant. Ils marchaient. Et pour Diego, c’était si difficile – racontait-il – de garder le rythme des autres. « Pour moi, ils marchaient vite, sais-tu, même si je faisais tout mon possible ». Bien sûr, son bâton l’aidait beaucoup et ses chers amis aussi, mais chaque jour, on imaginait que c’était encore si loin. Il fut de ceux qui purent monter – il se demandait encore comment cela avait pu réussir – sur un navire. D’autres de ses compagnons chevriers eurent aussi la chance – il disait bien : la chance – d’embarquer sur d’autres bateaux. Pour sa part, le jour même de son départ, une tempête se déchaîna si brusquement que l’embarcation fut repoussée à la côté en un rien de temps et un grand nombre d’enfants se noyèrent. Il sut s’accrocher à une pièce de bois sans la lâcher. Il ne mourut pas de froid. Il fut porté par le flot furieux jusqu’au rivage où de braves gens le sortirent de son évanouissement, le nourrirent, le confièrent à un maître d’attelage qui le mit sur la route de Naples. Il marcha. Se fit porter par d’autres charrettes. Marcha encore et regagna le domaine dans lequel il était apprécié comme garçon de traite. « Tu comprends, pour suivre les troupeaux, mes jambes ne sont pas assez bonnes. Mais traire, c’est bien ». La Louvre écoutait toutes ces choses, ces aventures d’enfant avec beaucoup d’intérêt et d’émotion. « Connais-tu Naples, Dame Louvre ? ». Elle dit qu’elle ne pensait pas connaître cette ville ou alors pas par ce nom-là. Diego fut content de lui dire un peu de Naples, de ce qu’il en savait et qui était peu, forcément. De son immense baie. De ses environs (243, 244 ; 245). Du Vésuve (246, 247) qu’il avait vu une fois cracher ses flammes et ses cendres d’enfer (248, 249). La Louvre semblait vraiment ne jamais avoir parcouru ces régions et se fit redire plusieurs fois le feu dans le ciel qui l’effrayait tant, les explosions. Elle connaissait les tremblements de terre, mais paraissait n’avoir jamais assisté à une éruption de volcan. En entendant ce que Diego disait, Elle pensa aux feux de Sodome et Gomorrhe dont Gian Francesco lui avait parlé. C’était pourtant des feux humains et non des feux de terre, mais l’histoire de Loth restait très présente dans sa mémoire du moment (250,251). « Tu n’a jamais vu d’éruption, Dame Louvre ? » « Non, jamais ; je ne pense pas que j’aurais oublié cela » « Pourtant, tu m’as dit : ‘je suis fort vieille’ » « C’est vrai, Diego. Et on m’en a parlé, c’est certain. Mais, vu cela, non, moi qui ai vu, ah oui, beaucoup de choses. Et toi, Diego, as-tu déjà vu des singes, de jolis petits singes ? »…









Ils marchèrent jusqu’à voir en contrebas des maisons qui étaient les premières d’un village. Diego demanda à s’arrêter. Il fallait se concerter. « Dame Louvre, je vais descendre dans ce village. Je mendierai. Avec mon permis. Et aussi, peut-être y aura-t-il un peu de foin pour moi pour la nuit. Je ne crois pas que tu viendras avec moi ». « Je ne viendrai pas ». « Mais, il faut nous retrouver ! Pour demain. Notre route ». Ils furent dans leur silence quelques temps, à se regarder et à réfléchir, avec, autour d’eux, les sons de vie des oiseaux, des insectes, des feuilles qui bruissaient, des craquements d’écorce. Diego perça ce silence d’un « Je sais. Écoute ! ». Il lui dit l’avoir bien observé et entendu à un moment quand elle était devant lui sur leur parcours. Il lui dit l’avoir vu s’arrêter, relever les oreilles et s’intéresser à un loriot. « C’était bien un loriot, n’est-ce pas, cet oiseau ? ». La Louvre ne savait pas le mot loriot, ne savait rien de sa chair de mot. Beaucoup des oiseaux qu’elle connaissait, elle les nommait souvent – nous le savons -, pour elle-même, par leur chant ou des éléments de leur chant. Et le loriot, pour elle, était « dididelio-dilio », selon son chant sifflé, joyeux et comme interrogatif. Diego était sûr d’avoir vu l’intérêt de sa compagne pour le beau loriot qu’il n’avait pas pu, pour sa part, saisir dans son jaune éclatant, mais qu’il avait clairement entendu, reconnu. Elle avait même sifflé en loriot, devant lui, comme parlant au loriot, à juste quelques longueurs de bâton. Mais elle restait silencieuse, la tête un peu penchée de côté, comme si elle ne comprenait pas. « Si, Dame Louvre, ce bel oiseau tout jaune ! Tu as même chanté sa voix ! ». Et il siffla un peu en loriot. Elle fut comme instantanément réveillée : « Oh oui, il est magnifique, n’est-ce pas. Oui, je l’aime. Tu sais un peu son chant, toi aussi. Tu connais les oiseaux et leurs voix ? » « Un peu. Et cela m’a donné une idée. Écoute». Et il se mit à lui expliquer son idée de huppe. Bien sûr il fallut de nouveau faire l’exercice du chant. Tout comme loriot ne disait rien à La Louvre, huppe ne lui parlait pas plus. Mais son chant était proche vraiment de son nom. C’était facile. Et elle aima l’idée de Diego. « Oui, ton idée est très bonne. Si nous ne nous voyons pas demain matin, nous nous retrouverons grâce au bel houpoupoup. Comme il est beau, houpoupoup ! Avec son bec en arc. Ses plumes de tête. Et ses couleurs si élégantes. Quelle toison de plumes ! As-tu déjà vu ses petits ? ». Après que Diego eut répondu que non, ils jouèrent ensemble à chanter en huppe, se lançant le chant l’un l’autre, à de nombreuses reprises, sans se fatiguer. C’était comme s’ils s’exerçaient pour le lendemain au cas où ils ne se retrouveraient pas à l’œil et au nez. Ils firent cela un long moment, face à face. « Je viendrai te chercher par ici, Dame Louvre. Avec le soleil. Es-tu déjà allée à Venise ? » « Oh oui ! Et toi ? ». Il fit un signe de tête qu’elle comprit vouloir dire non. « Je te dirai Venise demain, sur notre chemin ».

Quand il eut mangé son pain frais du jour, donné par ceux qui lui avaient aussi offert l’accueil du foin, dans une vaste grange bien sèche, Diego trouva dans son sommeil des souvenirs du domaine qu’il avait dû quitter. Il aimait cet endroit qui avait été longtemps tranquille pour lui, à s’occuper de traire et traire encore. Il vit la grande ruine dans laquelle il logeait avec d’autres employés : pâtres, écorcheurs, tondeurs de tous âges (252). On était bien dans cette ruine où des sortes de petites cabanes qui réduisaient les courants d’air avaient été aménagées au fil du temps, avec des branchages et des cordes récupérées ici et là. De vieilles personnes prenaient soin de lui là-bas et avaient été vraiment attristées de son renvoi. Personne n’avait rien pu faire. Personne n’avait en fait osé. Certaines étaient dans sa nuit, dans son rêve, où se trouvaient aussi deux de ces hommes qui venaient contrôler le travail, au nom de celui que tout le monde, tous ceux qui accomplissaient les tâches de chaque jour avec les bêtes en tous cas, appelaient Chancelier Séguier. Bien sûr, si par hasard, ce maître, ce monseigneur du lait, passait par là, on ne le nommait pas ainsi. C’était son nom de dérision pour eux, entre eux, eux tous qui travaillaient pour lui. Les cavaliers du contrôle passaient régulièrement à cheval et regardaient tout dans ce vaste domaine. Ils étaient toute une troupe. Ils demandaient tout sur tout, voulaient tout savoir. Il vit aussi, et s’en souvint, un port à l’eau presque sage, plein de lune et d’un beau feu de cuisson sur un des quais les plus proches de la mer.

Des gens parlaient de voyages, de traversées, appuyés à de grandes tonnes. Il pouvait comprendre l’idée de mer qui circulait entre eux, mais pas du tout les détails (253). D’autres regardaient juste faire l’homme qui s’activait à réduire le trop de fumée du feu. Il y avait aussi des marins ou des passagers pour s’embarquer, ce qui était facilité par cette grande lune claire. Il ne reconnut pas l’endroit, mais cela lui rappela son embarquement vers Le Levant. Il vit encore un bateau, comme abandonné, sans plus la moindre voile, au milieu de brumes. Un bateau qu’il aurait pu qualifier de fantôme de bateau et dont il continua à penser avec peur quand il s’en souvint au matin (254).

Quand elle eut mangé jusqu’aux moindres petits os de son excellente chasse, La Louvre trouva facilement où se blottir pour dormir sans s’éloigner de l’endroit où elle avait convenu avec Diego qu’ils se retrouveraient au matin. Sa nuit la mena dans un rêve très inhabituel pour elle. Dans ce rêve, il n’y avait aucune trace d’histoire, d’événements même confus, de gens ou d’êtres se parlant, accomplissant des jeux, des actions de chasse ou de lutte. Tout passait par l’œil. Tout était en images fixes et images éparses, par ailleurs. Tout était d’admiration. La taille des différents animaux et des autres éléments était étonnante. Des insectes étaient bien plus gros que des bêtes à fourrure et pattes à bondir et courir. Une chenille était bien plus grosse que des perdrix familières. Il y avait là-dedans, dans ce rêve-ci, des êtres qu’elle adorait : un petit singe, aux oreilles poilues et comme pointues, qui allait pour commencer à manger une sorte de racine, des noisettes encore couvertes de leur gaine feuillue, des papillons dont un qu’elle savait associer aux feuilles du groseillier, des oiseaux en quantité. Il y avait des choses bonnes à manger : une hermine, une genette, des escargots, une sauterelle si grosse qu’à elle seule, elle lui aurait rempli l’estomac pour plus d’un jour, un lézard lui aussi fameusement grand, de bonnes baies. Il y avait des fléaux d’hommes et un autre outil qu’elle connaissait pour l’avoir vu en beaucoup d’endroits, un outil dont elle avait compris qu’ils l’utilisaient pour comparer comment était lourd ceci par rapport à cela. Elle vit aussi une bête dont Gian Francesco lui avait parlé quand c’était le temps de parler du Levant. Il avait dit que c’était une bête dangereuse, peut-être même plus que certains serpents. Une bête petite, avec beaucoup de pattes. Une bête très puissante pour apporter la mort par le poison contenu dans son corps. Elle était ici représentée dans le rêve toute dorée sur un sol bleu, cette bête à redouter. La Louvre comprenait, avec la description qu’il lui en avait été faite, que c’était bien cette bête-là que la nuit lui révélait, dans ce rêve silencieux, où même les oiseaux se taisaient. Ce qui lui plut le plus, ce furent, rassemblées, dans un même coin, les images de trois êtres qu’elle chérissait, mais à des titres bien différents : un écureuil, très bon à manger, s’appuyait de ses pattes avant sur une sorte de roue dans laquelle se trouvait, inscrit en un dessin, doré sur fond bleu lui aussi, un centaure bandant son arc. Elle pensa forcément à son cher Chiron, quand elle se réveilla de cette nuit-là. A côté de l’écureuil et du centaure, on voyait s’envoler un beau houpoupoup, que nous autres appelons huppe, huppe fasciée, avec sa magnifique crête plumée qui se déploie quand elle sort de son vol et se pose au sol pour aller picorer et pâturer vers et insectes et larves, avec, encore, sa robe bigarrée de couleurs attachantes, fauve et orange, noir et blanc (255).

Au matin, elle pensa que l’idée de huppe de Diego était vraiment bonne. Son chant très simple portait très bien. On pouvait facilement se répondre, même avec de la distance. Si on imitait correctement houpoupoup, il était très aisé de se retrouver. Elle s’était réveillée avant le soleil, dans l’impatience de Diego. Elle flairait. Elle attendait. Elle le sentit enfin et fila immédiatement dans sa direction sans un bruit. Elle contourna sa trace et le vit, la culotte baissée, tranquillement se soulager dans le bois. Elle attendit qu’il fût reparti pour aller humer sa crotte et faire ainsi un complément dans ce qu’elle savait de Diego, si cela était nécessaire, si houpoupoup ne suffisait pas, si d’autres éléments dans son nez ne l’aidaient pas. Elle entendit l’enfant chanter en huppe. Elle le dépassa par le travers sans se faire voir ni entendre. Et elle lui répondit. Il s’arrêta alors et sourit. Puis il lança de nouveau sa voix en huppe dans l’air du bois. Il était très content de son idée. Il était très content de cet être si extraordinaire qui s’était trouvé sur sa route de chagrin. Il était très content du beau soleil naissant, dont les rayons commençaient à filtrer dans le couvert.