
Le lendemain, Gian Francesco et La Louvre allèrent au bois. La Louvre fit sa chasse. Mais le temps s’était mis à la pluie et ils ne restèrent pas dehors bien longtemps. Ils se trouvèrent contents de retourner à l’atelier où le peintre travailla ferme au portrait. Il en était maintenant à peindre, à commencer et, tout en peignant, tout en demandant souvent à sa tante de ne pas gigoter tant, il sut qu’il ne pouvait avancer dans ce portrait sans tenir compte du fait qu’elle n’avait pas seulement sa forme toison comme apparence, car elle était très clairement un être qui pouvait aussi prendre une forme feuille. Et cet être, dont la peinture était presque dans l’incapacité de dire ou faire saisir qu’il parlait et parlait même aussi bien sa langue, que celle de Charles, que celle des gens du Cathay et bien d’autres encore, assurément, cet être-là pouvait non seulement se déplacer sur le sol, mais aussi dans les airs. Pour le moment, il avait fait, il s’en rendait bien compte enfin, comme si La Louvre qu’il avait pourtant le projet de peindre dans toute sa vérité, n’était qu’un quadrupède à tête de louve et corps de chèvre. Il lui faudrait mettre ça, aussi, dans le portrait. Il savait que c’était possible. Pendant une pose qu’ils se donnèrent dans la journée, le peintre décida de montrer son propre portrait, récent, à sa tante. « Ma tante, nous faisons ton portrait, mais regarde, le mien existe déjà ». « Oh, mon neveu, c’est magnifique ». Elle regardait très attentivement la toile d’assez petit format, avec le grand col blanc et la palette. Elle était ravie. Puis elle regarda son neveu et de nouveau le tableau. « Mon neveu, sur le tissu, ton œil ne glisse pas vers ton nez ». « C’est vrai, Tante Louvre. Tu as parfaitement raison. Sur ce tableau, dans cette peinture, mes yeux sont comme ceux de la plupart des hommes. Quand j’ai fait le portrait, je me suis peint tel que je suis (214). Et j’ai montré cela aux garçons. Ils étaient contents. Ils aiment bien, eux aussi, que nous ne fassions pas seulement le travail des commandes. Certains peignent également pour eux-mêmes, dans ces murs. Je leur en donne la liberté de temps à autre. Mais plusieurs ont dit après quelques jours : ‘Maitre Barbieri – tu sais bien, ma tante, qu’ils m’appellent ainsi – nous voulons que vous changiez l’œil de votre portrait’. Nous avons débattu. Je leur disais: ‘la vérité est celle-ci, celle que vous voyez’. Ils me disaient : ‘Ce n’est pas ainsi que nous vous voyons’. Et nous avons discuté encore. Finalement, je me suis rangé à leur opinion. Ils affirmaient que, pour eux, mon regard était celui d’un grand peintre, qu’ils étaient fiers de notre atelier et qu’il fallait à cause de cela, de tout cela, pour que la plupart des gens puissent saisir mon talent, notre talent, que mes yeux apparaissent comme ceux d’un homme sans ce défaut qui me caractérise, qui est dans mon visage. « Je suis d’accord avec les garçons. C’est très bien ainsi » s’exclama La Louvre. « Oui, ma tante, le garçon qui, ici, parmi nous, est très habile pour les yeux a repris mes yeux de portrait. Voilà pourquoi je suis tel que tu me vois, sur la toile, plat comme une musette dégonflée ! Viens, je vais te montrer une image de cet homme ». Et, dans un coin de l’atelier, ils s’installèrent avec des carnets de Gian Francesco. Le peintre tourna les pages du premier carnet, au sommet de la pile, pour arriver à l’endroit où se trouvait un portrait de fantaisie du garçon dont il avait, juste avant, été question. Le dessin qui le montrait grimaçant et fermant les yeux plut beaucoup à La Louvre (215). « Tu l’as fait ainsi parce qu’il est habile pour les yeux. C’est drôle. J’aime cette drôlerie. Montre-moi d’autres dessins nouveaux. Je ne connaissais pas ce carnet, n’est-ce pas ». « Tu as raison, Tante Louvre, dans ce carnet-ci, ce sont des choses plutôt récentes ». Il lui montra un autre peintre de l’atelier, lui aussi en caricature, avec son nez devenu nez de cochon (216). Il y avait eu une dispute, expliqua Gian Francesco, et il avait dû faire s’éteindre cela. Puis, pour que le rire soit avec tout le monde et même avec celui-là, qui était à l’origine de la dispute, il l’avait ainsi mis sous la forme d’un être grognant. « Ah oui ! Ah, j’aime tes dessins, mon neveu. Tu sais, je pense à Circé aussi, avec ce dessin. Et les compagnons d’Ulysse qui deviennent cochons. Et puis, tiens, dans le Cathay, le compagnon au râteau de fer avait un nez plutôt proche de ce nez-là, oui ! ». « Regarde, ma tante, voici le garçon des vernis, celui qui joue de la musette. Tu sais, celle près du vase précieux. Il m’avait invité à une fête où il faisait danser les gens. Tu vois, il avait mis un beau costume pour cette fête. Il connait son instrument à merveille, c’est certain. Les gens adorent danser sur la musique qu’il joue (217) ». « Mais, est-ce que je ne connais pas ce garçon ? N’est-il pas avec toi depuis longtemps dans l’atelier ? Est-ce que je ne l’ai pas observé travailler, étant sous ma forme feuille, autrefois, dans une de mes précédentes visites? Oh ! Montre-moi d’autres de tes dessins ».



Alors, Gan Francesco fit défiler d’autres images du carnet avec, tout d’abord, des paysages dont La Louvre dit qu’elle avait l’impression de les avoir parcourus, de les avoir senti sous ses sabots, de les avoir senti au bout de ses yeux. Gian Francesco pensa à ces petits morceaux, ces fragments du réel des alentours qu’il saisissait du regard et du trait. Et il pensa aussi au regard de sa tante qui faisait de même et mettait cela dans sa tête, elle, pour s’en délecter en impressions, en souvenirs, en éléments pour sa musique, en recombinaisons entre son passé et ce présent-ci. « Oh, ce musicien, crois-tu qu’il jouait pour les amoureux ? Es-tu allé jusqu’en haut de cette grosse butte avec des bâtiments au sommet ? Voit-on loin de là-haut ?». Elle n’attendait pas qu’il y eut de réponse pour passer à une autre question, tout excitée par la succession des dessins (218-221) . Elle vit aussi une image de carnaval (222) et un homme déjà âgé coiffé d’une toque (223). « Un parent de Giovanna que j’ai revu récemment ». Puis, en tournant les pages, des images de malheur furent là : des mendiants, un village pillé, des hommes pendus (224, 225, 226).










Tout cela satisfaisait La Louvre par la qualité de la facture, même si les dessins montraient, aussi, ce que la vie des hommes comporte comme communes et courantes horreurs. Elle savait cela. Gian Francesco le rendait très vivant, très sensible. Il y avait, pour La Louvre, comme de la vérité dans ce qui avait été perçu et était montré. Elle aurait facilement dit : « C’est très bien, très bien ». Il y avait encore, dans ce carnet, David tranchant la tête de Goliath (227). Il y eut également – et cela les tint longtemps, l’un comme l’autre, dans un silence commun – la représentation d’Apollon écorchant Marsyas.

Il m’a parlé, comme toi, surtout de la cruauté de ce grand dieu. Alors, nous avons décidé que, l’un et l’autre, nous montrerions la cruauté en image (228). Il a ses dessins avec lui chez Luisa et je ne peux donc pas te faire comparer mon dessin et le sien. Mais je crois qu’il a mieux que moi réussi à rendre la vanité d’Apollon dans l’assurance de sa victoire, dans son entière confiance en la décision des Muses, dans son mépris des silènes, des satyres, des êtres aux flûtes de roseau. Gian Francesco parlait à La Louvre des Muses, comme si elle avait pu les connaître. Et si elle les avait connues, se souvenait-elle de leur nom ? Elle semblait si bien se souvenir de Marsyas. « Tu vois, je fais apparaitre la souffrance extrême de Marsyas juste avec son œil. Et la violence d’Apollon, avec un sourire presque tranquille et sa tête penchée. Là est la cruauté. Dans l’assurance de son bon droit, aussi. Mais Niccolò a fait mieux, je te montrerai cela à l’occasion. Tante Louvre. Nous parlons, mais nous devons aussi penser à nous préparer pour le concert de ce soir ! ». Et ils le firent. Le soir, le concert fut agréable, mais ni l’un ni l’autre n’eurent la grande joie qui leur avait été amenée peu avant par l’organiste. Cela tenait surtout à certains effets et à l’ambiance régnant dans la salle. Ceux qui avaient organisé le concert de ce jour-là avaient, par exemple, jugé bon de mettre sur scène, avec la musicienne qui jouait de la viole bastarda, un très jeune enfant qui tenait sa partition. Ils l’avaient voulu nu et l’avaient affublé de petites ailes comme s’il s’était agi d’un ange de comédie (229). Cela rendait les choses un peu ridicules. Et puis l’on souffrait pour ce pauvre enfant qui devait rester les bras au dessus de la tête en se souvenant parfaitement du moment où tourner les pages sans voir du tout la musique écrite. Dans la deuxième partie, consacrée à un duo de chant et luth, la salle bruissait de tant de ragots concernant ce couple qui, rapporta Gian Francesco à La Louvre, faisait jaser bien des gens dans la ville, que la musique en était, parfois, presque difficile à entendre (230). Le luthiste était, il est vrai, hors des salles de concert, un homme doté d’une sulfureuse réputation de larron qui n’était peut-être pas fausse, dit encore le peintre à sa tante. « Mais c’est un bon musicien, ne crois-tu pas ? ». « Je le crois, Tante Louvre, et te suis dans ton opinion ». « Et puis les gens, pour beaucoup, savaient bien qui serait sur scène, n’est-ce pas ? Alors, tout ce bruit ? ». « Cela est vrai, cela est vrai ».


Cela fut pour La Louvre à la fois une épreuve et une occasion de défaire des nœuds en elle. Tout d’abord, elle fut presque fâchée que son propre neveu ait pu dessiner cela. Elle disait : « Marsyas, ce cher Marsyas ». Elle disait « la cruauté, mon neveu ». Elle parlait fort. Elle somma presque ouvertement Gian Francesco d’expliquer pourquoi il avait peint cela. « Et pourquoi as-tu mis une brillance d’étoile au dessus de la tête d’Apollon, comme pour ce qui est de ces si braves médecins dont tu m’as conté l’histoire, avec leur tête tranchée ? ». Voilà qu’elle venait de se souvenir de ce nom d’Apollon, qui avait été si longtemps absent de son esprit. Très vite, elle revit la belle jeune femme-arbre, fort nue et souriante d’un de ses rêves. Et ses bras-branches. Et le jeune homme en adoration devant elle. Maintenant qu’elle voyait Marsyas se faire écorcher vif, elle retrouvait le nom d’Apollon, ce jeune homme en adoration. « Ma tante, nous avons discuté avec Niccolò, mon fils Niccolò. Et il m’a dit ce qu’il pensait de cette histoire. Ceux qui la lui avaient racontée glorifiaient Apollon. Gian Francesco continua à peindre La Louvre dans le jour suivant. Il lui avait conseillé, pour qu’elle restât tranquille dans la pose, pour la lumière, de penser soit à des choses très agréables, soit à des choses fort désagréables. Il était certain que l’excès pouvait aider à ce qu’elle ne bougeât pas. Et cela fonctionnait bien, de fait. Forcément, elle eut très vite Marsyas en tête, de nouveau (231).

Cela lui convenait parfaitement que, de la peau de ce satyre si bon musicien, soit née une eau vive et mouvante et contournant les roches de sa force. L’arrogance d’Apollon était déjà là, avant même sa victoire. Elle en était certaine. Pourtant, bien des oiseaux, elle s’en souvenait aussi, appréciaient ce que Marsyas savait tirer de son aulos. Des oiseaux au chant subtil. Elle aimait que la douleur de Marsyas ait pu se résoudre en eau vivante.

À certains moments, elle ne le voyait même plus en chèvre-pied, mais presque sous une forme humaine et si attentif à la beauté, si attentif à la musique (232). Gian Francesco fit prendre à La Louvre sa forme feuille à plusieurs reprises. Il put observer ainsi – c’est ce qu’il se dit alors n’avoir jamais vraiment vu ni compris – les ondulations de sa tante pour progresser quand elle était sous cette forme. On pouvait penser à une chenille. Elle faisait le gros dos, progressait et recommençait ainsi autant de fois que nécessaire pour atteindre l’endroit qui convenait. Cela allait plutôt lentement. Il comprit combien sa vieille-vieille tante pouvait être éreintée par ces exercices de bête plate. Mais il savait qu’elle aimait beaucoup sa forme feuille, d’observation, de discrétion, d’écoute et vision toute à elle seule, sans le moindre souffle perceptible, sortant d’elle. Il lui expliqua sans détours qu’il n’avait tout d’abord pas pensé à cela. Elle sourit. Il lui dit aussi qu’il faudrait qu’ils trouvent un endroit très tranquille où elle pourrait voler pendant qu’il s’essaierait à la dessiner dans son vol. « Assurément, mon neveu, je suis aussi un être des airs ». Ils parlèrent ensemble de poules en passant dans la cour, au soir. Gian Francesco fit admirer les siennes à La Louvre. Les jolies poules rousses furent, malgré la rassurante voix du peintre, un peu affolées par une certaine présence. Elles allaient et venaient bien vite dans le poulailler, caquetant un peu fort. La tante et le neveu se regardèrent d’un air entendu, puis Gian Francesco finit par dire : « Je te donnerai deux œufs de mes poules ! ». Elle se frotta à lui, en se tortillant à qui mieux mieux. Il ne fallait pas rire. Il fallait se retenir. Les poules seraient mortes d’effroi. Et, fini les œufs ! Alors, dans la tête de Gian Francesco vinrent ces choses qu’il n’attendait pas : on dit que Saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert et, aussi, la fin de toutes choses saintes est dans la joie. Il caressa sa tante en pensant encore qu’il n’aurait jamais apprécié la peinture des petits singes s’il n’avait tant fréquenté cette Louvre-là. Puis il la conduisit vers le taureau blanc, vers son foin, vers sa nuit.
De cette nuit-là, La Louvre garda trois fragments de rêves très différents qui ne laissèrent en elle, dans la vie du jour, pas du tout les mêmes sensations, les mêmes émotions. Elle ne raconta, par exemple, pas à Gian Francesco les deux fragments dans lesquels apparaissaient bien nettement des musiciens. Il y avait eu cette jeune femme jouant de la basse de viole, avec son petit frère derrière elle, regardant avec beaucoup de suspicion l’homme qui avait demandé à rentrer dans la pièce alors qu’ils étaient en train de travailler ensemble et lui montrait ce qui pouvait ressembler à une feuille de partition, mais dont La Louvre – tout comme l’enfant, elle y songea – savait, dans sa nuit, qu’elle contenait des indications et des intentions qui allaient dans une direction tout autre que la seule musique. La tête de l’homme, avec son air à la fois chafouin et hypocrite ne lui disait rien de bon. Il voulait des faveurs, il les voulait vite (233).

Il était venu pour ça la déranger dans cette répétition même. Dans le jour, malgré une apparence et des vêtements fort différents, elle pensa au luthiste du dernier concert, à cause de ce rêve-là, justement. Une apparence complètement différente, il y en avait une aussi, avec l’autre fragment, dans lequel était apparu – en plein sommeil – un joueur de musette. Elle savait, pour sûr, qu’il s’agissait du garçon des vernis, celui que son neveu avait appelé Giovanni et qu’il avait dessiné, quand il avait été invité à cette grande fête pleine de danses. Mais ce Giovanni du rêve était un vieil homme et elle ne percevait aucune similitude de traits avec le joueur de musette du dessin.

C’était un Giovanni plutôt souriant, vieux et barbu (234). Il disait : ‘Oh, Maître Barbieri, comme nous avons bien travaillé à la peinture ensemble. Comme j’ai aimé cet atelier. Vous avez apprécié mes vernis, mon bon maître, n’est-ce pas ?‘ Et Gian Francesco répondait. On ne le voyait pas parler dans le rêve, mais sa voix de maintenant était bien là. ‘Oui, Giovanni, tu es resté longtemps dans l’atelier. Plus que bien d’autres garçons. Et bien au-delà des quatre ans habituels. C’était une grande joie de peinture que tu sois avec nous. Et ta musette, tu en joues toujours à ce que je vois. Tu fais toujours danser ?’. Et ils parlaient encore ensemble dans le rêve. On comprenait clairement ce qu’ils disaient. Il n’y avait pas de grands sauts comme parfois, où tout bascule soudainement d’un monde dans un autre, d’un être en un autre. Non, c’était facile et bien agréable de les entendre. La Louvre entendit même des bouts de ritournelle joués par ce vieux Giovanni qu’elle n’avait jamais vu que sur le papier et ne verrait peut-être jamais plus dans sa forme d’homme de tous les jours, avec sa musette gonflée pour la musique, comme sur le dessin.
C’est du troisième fragment de rêve que La Louvre parla à son neveu de musique. Elle avait eu peur de ce rêve. Et elle n’avait pas pu s’en échapper. Elle disait : « Mon neveu, j’ai essayé, mais en vain; j’ai dû le subir de bout en bout. Cela m’a fatigué ». Elle parla d’une femme allaitant son petit enfant. « Un bel enfant, Gian Francesco. Il était bien tranquille contre sa mère qui le tenait bien fermement sur ses solides cuisses, les jambes croisées. Il aimait son lait. Il ne faisait pas de grands souffles, ni de sons gloutons. Il tétait avec gentillesse, avec grâce. Je suis sûr que cet enfant ne blesse pas les mamelles de sa mère ». Gian Francesco n’aimait pas trop ce ton de La Louvre qui laissait présager, quand elle commençait ainsi, des horreurs à venir. « Mon neveu, je vais te dire qu’avec cette femme assise là, à allaiter, à côté d’elle, près de la table où elle se tenait, dans cette même pièce où moi-même j’étais juchée sur un tas de foin, il y avait un gentil petit singe. Mais imagine, Gian Francesco, ce petit singe n’est pas venu vers moi, n’a pas accouru vers moi, n’est pas venu se mettre sur mon dos, ne m’a pas cajolé ! Il a tout simplement fait comme si je n’étais pas là ». Elle s’était arrêtée, pensive. Gian Francesco dût la solliciter pour qu’elle continue. « La femme me connaissait, mon neveu. C’était comme s’il s’était agi d’une nièce de musique, mais je ne la reconnaissais pas. Te rends-tu compte ! Je ne reconnaissais pas cette nièce. Peut-être n’en était-elle pas une. Mais dans ce qu’elle disait, il y avait tant de choses qui m’indiquaient qu’elle me connaissait comme seuls neveux et nièces me connaissent.

Elle m’a dit qu’elle nourrissait aussi le petit singe (235). Que ses dents ne la blessaient pas. Qu’il veillait à ne pas la mordre et qu’elle partageait son lait comme les femmes mères de jumeaux le font. Elle m’a dit : ‘mais toi, La Louvre, tu n’as pas de bel enfant. Et tu n’en auras jamais, évidemment. Ta matrice est sèche. Elle n’est rien qu’une musette dégonflée dans ton vieux corps.’ Tu vois, Gian Francesco, comme elle me parlait. Alors, j’ai un peu chanté, en haut de mon tas de foin. Mais, elle s’en moquait. L’enfant continuait de téter, sans que mon chant lui gâte son lait. Et le singe restait près d’elle, comme un innocent. Elle a continué à me dire des choses terribles, faisant tout d’abord comme si je ne chantais pas du tout. Elle m’a parlé de mes dents, m’assurant que je les perdrais toutes. ‘Sois certaine, la Louvre, que tu perdras toutes tes dents.’ Alors, j’ai arrêté de chanter et j’ai pris un ton tranquille pour répondre : ‘Je n’aurais plus mes dents quand je serai morte, oui’ Pourquoi ai-je dit cela ? C’est parfaitement incompréhensible…. ‘Non, non, ne crois pas ça.’ a-t-elle repris ‘Tu seras encore vivante et sans dents’. Je m’étais mise à presque trembler. Et elle souriait, Gian Francesco. Pas méchamment, non. Je ne sentais pas de méchanceté. C’était comme pour énoncer une évidence. ‘Tu seras encore vivante et sans dents.’ La Louvre répéta ça plusieurs fois dans le jour de l’atelier, encore un peu gris de nuages passant sans efforts, sans vitesse. On en voyait certains vaguer et divaguer par un carreau. Elle a dit : ‘Tu seras comme mon enfant, sans dents, mais je ne te donnerai pas le sein. N’y compte pas ! J’ai beaucoup de lait, La Louvre.’ Et elle avait un petit rire fluté. Pas méchant, mais terrible. Je chantais triste. Je voyais ses bas rouges sous sa jupe, oui. Finalement, elle m’a parlé de ce qu’elle appelait mon accent loup. Cette femme me parlait dans la langue de Charles. Elle disait : ‘on entend bien que ton accent disparait quand tu chantes, la Louvre. C’est comme les gens de notre sud, tu sais; on dit qu’ils ont l’accent du Midi, mais quand ils chantent, tout s’efface de cet accent un peu chantant, étonnamment. Oui, tu te souviens, quand tu passais par ces régions, autrefois, cet accent qui s’envole et ne revient que quand ils ne font plus que parler’. Pourquoi me disait-elle ça, soudainement ? Et jamais, elle ne m’a appelé ‘ma tante’. Pourtant… ». Gian Francesco comprenait combien ce rêve avait été pénible pour sa tante. Il lui proposa de se reposer, là dans l’atelier, à côté de lui. De reprendre des forces dans un nouveau sommeil qui viendrait comme effacer ce qui l’avait peiné. « Oui, tu as raison, ta présence me protégera ». Et presque aussitôt, affalée sur l’estrade, elle s’endormit, la tête dans les pattes. Il la regarda. Elle respirait doucement. Puis, elle se mit à émettre, de temps en temps, de légers sons d’oiseau et aussi des sortes de rots. Et son souffle repartit pour assez longtemps vers le doux. Il décida de travailler à la petite sculpture. À la continuer. Peu avant qu’elle ne se réveille, La Louvre s’était mise à ronfler affreusement. Enfin elle fut là, pleinement elle, ouvrant les yeux, se secouant, se levant, comme vraiment reposée, s’annonçant Louvre : « mon neveu, j’ai très bien dormi. Oh qu’est-ce que ceci ? Mais c’est quelque chose comme moi ? » Elle regardait avec tendresse ce qui existait déjà de son apparence d’argile. Elle aurait su pleurer qu’elle en aurait pleuré de tendresse. Elle laissa Gian Francesco poursuivre un peu. Puis, quand elle vit qu’il allait s’arrêter, lécha ses mains sur lesquelles restait collée de la glaise.
Ils allèrent au bois seulement le lendemain. La Louvre savait que Gian Francesco voulait la voir en l’air, la voir comme voler, pour faire des croquis. « C’est ce que tu as dit : croquis ? » « Oui, Tante Louvre, croquis ». Il fallait trouver une clairière suffisamment large et vraiment tranquille. L’air était encore chargé d’un peu d’humidité, mais La Louvre déclara que tout allait bien. Elle prit des bonds et vola, en cercle. Elle aurait ressemblé pour nous autres à un artiste de cirque déroulant son numéro favori. Elle regardait Gian Francesco. Pour elle, voler ainsi en rond et à petite altitude, ce n’était pas facile et, surtout, fatiguant. Mais elle restait alerte. Elle s’arrêta un moment, alla boire un peu et, une fois revenue, refit des tours. Gian Francesco était satisfait. Il lui montra son apparence de vol, celle qu’il avait mis sur le papier. « Ma tante, ne veux-tu pas aller vers ta chasse ? » « Oui, volontiers, une petite chasse sera très bien. Très bien ».
Ils s’en revinrent en chantant un peu dans la calèche, en prenant garde malgré tout. La Louvre chantait depuis son panier. Et Gian Francesco depuis son siège. C’était des chansons d’enfant. Si un danger s’annonçait sous forme humaine, un petit claquement de langue faisait taire La Louvre immédiatement. Ils étaient très heureux.
En arrivant, La Louvre regarda son portrait. Cela lui plaisait. Elle dit : « Ah, tu as fini, je sais ça ! ». Gian Francesco savait bien, lui, que ce n’était pas fini et qu’elle pouvait s’en rendre compte, le voir, c’était certain. De toute façon, il pouvait compléter maintenant ce qui existait déjà sans qu’elle soit là et il comprenait bien, aussi, dans le même temps, que sa tante venait de lui dire qu’elle allait partir. « Ma tante, demain, je t’emmènerai au bois, nous nous saluerons en un au revoir et tu prendras ton envol. Qu’en penses-tu ? » « Mon neveu, tu es un esprit charmant, je suis tout à fait d’accord ». Dans le soir, ils parlèrent encore, après une collation. Elle s’exclama tout d’un coup : « Je pense à quelque chose de désagréable. Très ». « Dis-moi ». « En fait, c’est quelque chose de désagréable, parce que je reste sans comprendre. Voilà, la bohémienne, elle donne une image ou une histoire en trouvant les idées dans la main de celui qui demande et comme elle ne sait pas si celui ou celle à qui elle fait ce don lui donnera assez en retour, elle choisit de prendre déjà un « petit quelque chose » qui lui convient… n’est-ce pas. » Elle vit que Gian Francesco hésitait. Elle ne le pressa pas. Mais il hésitait juste parce qu’il fallait qu’il en vint d’abord à comprendre de quoi elle voulait parler, où en était son esprit à ce moment-ci de la soirée. Une fois qu’il eut saisi ce qu’il en était, il répondit d’un coup : « Mais non, Tante Louvre, tu n’y es pas. C’est une voleuse, un point c’est tout ». La Louvre le regarda sans rien dire. Elle n’était pas convaincue. Elle aurait voulu, en fait, que Gian Francesco aille dans son sens. Son « je ne comprends pas » était juste une façon de parler. Elle était certaine d’avoir perçu ce qui se passait, d’avoir – comme cela se dit – vu juste avec le jeune homme à qui il avait été dit qu’il pouvait devenir, d’ici peu, capitaine de gardes. Elle avait aimé en quelque sorte cette habileté de la bohémienne qui avait pris à ce jeune homme riche et le montrant, ce « petit quelque chose » presque insignifiant au vu de l’abondance de ses biens, s’il en était de ses biens comme de sa voyante vêture. Elle changea de sujet immédiatement. Elle était couchée sur l’estrade, avec Gian Francesco devant elle sur son siège de prédilection. « J’ai envie d’aller à Venise, sais-tu ! ». « Tu as raison, je te comprends, c’est une bonne idée, cela fait longtemps que tu n’as pas vu Venise. » « Oui, longtemps ». « Mais Venise est difficile pour toi, même si en volant, ce n’est pas loin. Avec toute cette eau ». « C’est vrai ». « J’enverrai une lettre à Giacomo en lui disant qu’il faudra qu’il pense que tu peux être bientôt là. Qu’il t’attende en quelque sorte. Que tu le visiteras en rêve pour signaler ton arrivée. N’est-ce pas ? Tu feras ça ? Il habite toujours là où il t’avait invité. Tu sauras le trouver. Tu iras à l’opéra avec lui. Il sera très content de te recevoir et de t’écouter. D’entendre tes nouvelles compositions ». La Louvre sourit et ses yeux brillèrent en entendant le mot opéra. Elle voyait même maintenant le bâtiment, près du Rialto. « Tu connais bien mes manières, mon cher neveu ! Mais, tu sais, je veux aussi voir Charles de nouveau, bientôt. Je veux qu’il compose un morceau pour moi, en mon honneur, comme ton magnifique tableau, ton cadeau, ce présent que tu me fais de mon portrait. J’irai. Après Venise ». « Oui, tu me donneras le nom de l’endroit où est la demeure actuelle de Charles et je lui écrirai aussi, pour lui dire tout cela. Peut-être même irai-je le visiter, en passant par la montagne. » « Oh, Gian Francesco, quelle bonne idée, la montagne est si belle. Pleine de magnifiques oiseaux. D’arbres si merveilleux. Et tout est calme et frais, là-haut, souvent. Et tu parleras avec Charles. Ce sera la première fois. Quelle excellente idée ».

Quand il quitta sa tante le jour suivant après l’avoir regardé longtemps en vol jusqu’au bout de son horizon, après l’avoir regardé longtemps en vol jusqu’au bout de son horizon (236), Gian Francesco pensa à ce qu’un ami lui avait dit de contrées lointaines où les habitants des alentours de certains bois ne s’y fournissaient en rien : ni en nourriture issue d’une quelconque chasse, ni en baies, ni en branchages pour le chauffage, ni en bûches pour le charbon, ni en troncs pour la construction. C’était des lieux comme réservés à eux-mêmes que les hommes pouvaient seulement visiter en admiration. Ils pouvaient boire l’eau des sources qui étaient là et se reposer, en écoutant l’air circuler, les oiseaux babiller et chanter, les bêtes aller et venir à leurs affaires de bêtes, féroces et inoffensives tout à la fois. Mais même les souiller de leurs excrétions humaines, de leurs excréments, était interdit. Il voyait maintenant, menant la calèche vers la ville, La Louvre chasser là, en de tels lieux et y boire de la belle eau claire. Il pensa à sa tante qui disait ne pas connaître le Levant, mais qui avait parcouru bien des endroits avec Chiron et Marsyas, peut-être, et d’autres êtres qui, pour lui, étaient pleinement associés à la Grèce. Il se demanda si elle n’avait pas oublié de grands pans de son si profond passé. Il pensa aussi qu’il allait écrire son testament. Il y mettrait que la petite sculpture de La Louvre devrait être avec lui dans la tombe, dans sa belle boîte, avec ses poignées de cristal de roche, faites pour cette seule boîte. Qu’il lui faudrait finir et finir bien, cette sculpture-là. C’est à ça qu’il pensa en encourageant, de temps à autre, Pégase sur le chemin du retour.
Quand elle quitta son neveu le jour suivant, La Louvre ne lui avait toujours pas parlé d’un certain Lucius mâchant son foin dans l’écurie de Charles. Elle était certaine que Charles devait composer une « Louvre ». Mais pas « Un tombeau de La Louvre », non ! Elle pensa aux castagnettes dont Gian Francesco avait joué juste avant qu’ils ne se quittent. Et les castagnettes lui faisaient maintenant penser, dans son vol, aux grandes cigognes des migrations (237). Elle vit leur blanc, leur noir, leur rouge. Leur force. Leur nombre. Elle se vit parmi elles, si puissantes, vers l’Afrique. Elle vola.
