23. Le Levant

Gian Francesco put travailler aux dessins de La Louvre qui se tint tranquille suffisamment longtemps pour qu’il avance assez, à son goût, dans ce qu’il recherchait, dans ses apparences, de son être même. Il trouva des pistes lui donnant l’idée de commencer la toile dès le lendemain. Mais il fallait aussi parler du Levant, il l’avait promis. Et La Louvre l’attendait. Elle le lui rappela : « Me diras-tu Le Levant aujourd’hui ? ». « Oui, ma tante ; je mange un peu et je te raconte. Veux-tu toi aussi manger ? » « Je veux bien un peu de vin ». Et après leur collation, Gian Francesco, bien installé sur son siège préféré, La Louvre devant lui, couchée sur l’estrade, débuta ainsi : « Tante Louvre, au Levant, beaucoup de maisons, de ces abris qu’ont presque tous les hommes, sont blanches; c’est ce que remarquent beaucoup de gens d’ici quand ils voyagent vers les rives du Levant. Cette blancheur. Et la lumière crue, très intense, ils ressentent cela aussi. En plus de la blancheur des maisons, il y a aussi le blanc sur les gens. Oui, il arrive souvent – je l’ai vu – que les femmes portent un voile blanc, une étoffe sur une grande partie de leur visage, de leur face. Les hommes, eux, ont très fréquemment, sur la tête, des tissus drapés en turbans qui les protègent des rigueurs du soleil (181). C’est ça. Au Levant, il fait le plus souvent bien plus chaud qu’ici. Les langues ne sont pas celles que nous utilisons ici pour nous dire l’agréable et le désagréable. Le bon et le mauvais. Les idées et les sentiments. Moi-même, je n’en parle aucune. Et c’est grâce à Mustapha que j’ai pu me déplacer avec plaisir dans ces régions. Il m’expliquait beaucoup de choses. Il m’a présenté à certains membres de sa famille. C’est un homme délicieux. Pour toi, Le Levant serait, je crois, très intéressant. Tu connais déjà, grâce à Jérôme et à l’histoire que t’a contée Charles, n’est-ce pas, cette proximité de la montagne et du désert. Là-bas, le désert n’est jamais loin. Il y a, comme ici, des musiciens merveilleux avec lesquels tu pourrais t’entendre très bien (182, 183,184).

Ils jouent des instruments proches du luth de Charles. Ils jouent de la flûte et de bien d’autres instruments. Ils chantent évidemment. Ils font, sur leurs musiques et leurs chants, danser hommes et femmes. Mais, bien sûr, tu pourrais trouver là-bas d’autres musiciens que tu adores.

Parce que plein d’oiseaux sont partout à vivre leur vie dans Le Levant. J’ai vu des paons que tu connais et qui ne sont pas musiciens, c’est certain, quand d’autres sont des chanteurs merveilleux (185-189). Peut-être que toi, qui est liée à eux depuis si longtemps, tu pourrais dire : oui, celui-ci vit aussi par ici et pas cet autre. Je ne peux moi-même faire cela. Et Mustapha n’est pas très habile s’agissant des oiseaux. Mais je t’assure que tu aurais de beaux concerts, couchée dans des herbes ou à l’écoute, à l’orée d’un petit bois ».

Les oreilles de La Louvre étaient dressées d’attention, presque comme à la chasse, faisant défiler pour elle-même, à mesure que son neveu évoquait ceci ou cela, des images imaginaires, créées instantanément, et qui l’animaient. « Tu ferais aussi de bonnes chasses, avec des lièvres succulents (190). Il y a là-bas, crois-moi, des êtres que tu aimes : des petits singes comme en Asie (191) et de belles chèvres de toutes sortes (192) ». « De belles chèvres ? ». « Oui, vraiment. Mais, tu le sais, dans notre monde magnifique, se promènent et chassent aussi des lions et des tigres ». Il s’arrêta un moment. « Là-bas, ce que j’ai vu, ce ne sont ni des tigres ni des lions qui ont disparu de ces régions, mais des panthères (193).

Quand je dis que j’en ai vu, cela est presque faux. J’ai vu le bout de la queue de deux panthères, cousines des tigres ». La Louvre était très intéressée. Elle relevait de temps à autre la tête comme pour faire rentrer en dedans tout ce récit, sans en oublier une miette. Toujours, elle aimait l’occasion de telles leçons de choses. « Dans le monde du Levant circulent ce qu’ils appellent des histoires, avec des cavaliers ailés (194) et… ». « Des chevaux ailés ou des cavaliers ailés ? » « J’ai souvenir d’avoir entendu le mot cavaliers et on m’a parlé, aussi, de griffons ».

La Louvre savoura le mot griffon (195). Elle se souvenait de grands escogriffes de griffons avec lesquelles elle avait essayé d’avoir de beaux enfants. C’était si loin. Mais, aussi, avec le mot griffon, il y eut comme un éclair dans son esprit, comme si elle se trompait totalement en affirmant haut et fort qu’elle ne connaissait pas le Levant. Elle fut surprise. Mais cela dura si peu : elle était déjà à écouter Gian Francesco raconter d’autres choses, de nouvelles choses. Elle n’allait pas en parler, non. « Certains hommes de ces régions font beaucoup confiance aux abeilles, pas seulement pour les vertus de leur miel, mais aussi pour des sortes de conseils qu’elles pourraient donner (196).

Et puis, bien évidemment, comme dans l’histoire de Charles, celle de son livre, celle qu’il t’a lu, celle de Jérôme, tu verrais beaucoup de dromadaires (197, 198, 199). Tu n’as jamais vu de dromadaires en Afrique ? » « Non. Charles m’a expliqué. Mais, je ne connais pas ces bêtes ». « Je sais pourtant que dans la partie de l’Afrique la plus proche de nos régions, on peut voir des dromadaires. Mais peu importe. Je suis certain que ces animaux t’intéresseraient eux aussi beaucoup. Tu vois, Le Levant, ce n’est pas que la guerre de ton rêve. Avec le pape qui t’a fait peur et t’a donné comme du chagrin ». Gian Francesco sentait bien que ce n’était pas assez. La Louvre voulait encore des histoires.

Elle le regardait, maintenant qu’il restait sans parler, comme en attente. Alors, il fallut bien qu’il continuât son récit. Il perçut facilement le soulagement de sa tante quand il reprit la parole. « Tu sais, Tante Louvre, les hommes d’ici ont visité depuis longtemps les gens du Levant. Il y a, depuis vraiment longtemps, de bons liens entre bien des gens. Ils se sont parlés et écoutés (200). Ils ont échangé des idées et des façons de faire. On ne peut nier que la guerre a désolé, bien des fois, ces régions-là aussi, mais des liens de commerce et d’amitié existent. Des liens solides. De grandes ambassades de gens de Venise, par exemple, ont fait des séjours dans de fantastiques villes du Levant, dont les jardins te seraient agréables à voir, même depuis un panier de transport  (201)». Ils se regardèrent avec complicité. Toi qui connais Venise, tes yeux ont saisi, là-bas, sans le savoir, beaucoup de bâtiments qui ont des traits du Levant. Les architectes ont imité toutes sortes de choses qu’ils ont vues et appréciées dans les villes du Levant. Puis le peintre poursuivit : « Giacomo, que tu apprécies, y connait de belles villes. Il en a visité plusieurs. Et je crois même l’avoir entendu dire qu’il s’est trouvé dans un groupe de gens, qui a pu, fait extraordinaire, voir à la fois, côte à côte, un grand roi, appelé sultan et sa femme la sultane. Je sais que de telles occasions sont très rares, exceptionnelles ». La Louvre se mit aussitôt à penser à un morceau de Charles qu’il lui avait joué et dont il avait dit qu’il s’intitulait ‘La Sultane’. « Et mon ami des petits singes peintres, lui aussi, a visité de tels endroits.

Moi-même – tu te souviens que j’ai dit cela tout à l’heure -, grâce à Mustapha, j’ai pu parler avec des gens là-bas. J’ai parlé avec un de ces neveux qui est un cavalier très expérimenté (202). J’ai parlé avec son grand-oncle, le frère de son grand-père, du côté de son père. C’est un homme qui connaît quantité de choses sur maintenant et sur avant, tout autant. C’est un grand archer (203). Un grand chasseur. Il a également combattu avec son arc. C’est ainsi. Son voix est magnifique, crois-moi. J’ai parlé avec lui et d’autres. Et forcément, bien des choses changent dans la vie des hommes, là-bas aussi. Des choses disparaissent. D’autres apparaissent. Le désert change de forme. Des villes naissent, puis s’éteignent. Tu sais cela, toi, qui a une déjà une si longue vie ? ». « Oui, je le sais. » « Pense encore à cela que je t’ai dit. J’ai parlé des femmes avec l’étoffe blanche sur une grande partie de la face. Tu te le rappelles ? Eh bien, cela n’a pas toujours été ainsi. Et il existe des femmes qui ne veulent toujours pas de ça et qui réussissent, je ne peux te dire vraiment comment, à ne pas se le faire imposer. Des cousines de Mustapha, de fortes femmes, l’une au visage très doux et l’autre plus austère, mais prodigieusement savante, ne portent pas ce voile (204,205).

Elles m’ont dit quantité de choses sur la vie des humains de là-bas. Cela te concerne peu, toutes ces choses d’humains, ma tante, mais sache que, même pour un simple peintre comme moi, cela est passionnant, tout ce Levant ». « Tu racontes bien, mon neveu. As-tu d’autres histoires de Levant ? ». Alors, Gian Francesco raconta à La Louvre, la folie de Sardanapale, les tueries de gens et de chevaux mêlées aux parfums s’échappant de grand encensoirs de métal, les incendies, l’énorme désordre et l’effroyable tranquillité du roi dans ce chaos de sa mort prochaine, dans ce choix de l’horreur (206). Il voyait ses oreilles bouger au récit des éléphants de marbre aux défenses brisées et son museau se friper aux odeurs de feu. « Quelles histoires tu me racontes là, mon neveu. Je te remercie. Comme tu contes ! As-tu un livre avec des histoires de Levant ? ». Gian Francesco savait que La Louvre accordait une grande valeur à ce qu’elle appelait les histoires issues de livres. Elle aimait se placer à côté du lecteur. Elle regardait les signes sur les pages. Et le défilement de ces même pages, tout en écoutant. C’était si étonnant pour elle, toutes ces choses dites, racontées, expliquées, avec seulement du noir et du blanc, avec seulement de minces feuilles assemblées entre elles. Mais il n’y avait, dans l’atelier, pas de livres qui puissent convenir. « Ma tante, je n’ai rien ici. Mais je peux aller te chercher un volume dans lequel je sais pouvoir trouver des histoires de Levant. Des histoires qui peuvent te passionner ». « Ah oui, je veux bien, cher neveu ». Quand il revint, Gian Francesco savait quelle histoire il allait lire à sa tante dans le volume qu’il avait été cherché dans une de ses pièces à vivre.

« Tante Louvre, je vais te lire et raconter une histoire qui, comme celle de Jérôme, est un histoire de saint. Mais c’est une histoire bien plus terrible que celle que Charles a lu pour toi, avec le lion, les moines, les marchands et Jérôme. C’est une histoire de mort, comme pour beaucoup de celles concernant ces hommes et femmes que les gens de cette partie-ci du monde appellent saints et saintes. C’est une histoire de mort, mais tu vas voir qu’elle est aussi très belle. Cela se peut, tu le sais bien. » Il regarda La Louvre qui ne répondit rien, continuant à observer les lettres et les mots sur la page que montrait pour le moment le livre ouvert, portant un regard insistant sur leurs formes noires et puissantes. « Alors, voilà qu’il y avait deux hommes, deux frères. Ces hommes étaient nés dans l’Arabie et avaient voyagé, souvent, dans les régions où Hercule a accompli ses exploits. Ces deux hommes étaient médecins et pratiquaient régulièrement ensemble. Ils connaissaient les corps humains et ceux des animaux d’hommes. Ils connaissaient les plantes et savaient faire des remèdes de simples. Ces deux frères de sang que je vais maintenant te nommer, Cosme et Damien, étaient capables de soigner beaucoup de maux ». Gian Francesco ne lisait pas, mais faisait comme s’il suivait le texte dans le volume qui contenait bien, pourtant, des textes relatant cette histoire qu’il avait suffisamment en tête pour la raconter sans progresser de ligne en ligne sur chacune des pages qu’il tournait, malgré tout, pour bien montrer à sa tante que l’histoire était tout à fait là, contenue dans les signes qu’elle dévorait des yeux. « Ces médecins étaient des hommes de grand renom pour leur savoir et leur pratique, mais aussi, il s’agissait d’hommes qui voulaient du bien à leurs semblables. On les appelait anargyres, vois-tu. Je sais ce mot. Cela signifie qu’ils ne faisaient pas payer les soins qu’ils prodiguaient. Tu sais bien, toi, que l’argent est pour les hommes un grand souci depuis maintenant très-très longtemps, dans ce monde. Un des épisodes de leur vie commune va t’intéresser et est noté ici dans le livre. Un jour, cela se passait une fois qu’ils eurent été suppliciés – je ne te dirai leur mort qu’après t’avoir parlé de cela -, un homme, qui les révérait quand ils étaient vivaient et continuait à leur porter une confiance absolue au-delà de leur mort, comprit qu’il se trouvait affligé d’une grave tumeur. Jusqu’alors, il n’avait rien senti dans son corps. Mais maintenant, la douleur le tourmentait terriblement. C’était à une de ses jambes que la tumeur était venue. Il se désespérait et dormait mal. Mais ce jour-là, ou plutôt donc, cette nuit-là, dans son sommeil, il vit Cosme et Damien qui étaient avec lui, auprès de lui, comme s’ils étaient vivants, avec des onguents et leurs instruments. Il entendit l’un dire à l’autre : « où prendrons-nous des chairs pour mettre à la place de la partie putréfiée de la jambe de ce brave homme quand nous l’aurons coupée ? » L’autre répondit que, dans tel cimetière proche, on venait d’enterrer un Éthiopien, un homme d’Afrique, de ceux qui sont noirs de peau. ‘Va chercher sur son corps de quoi faire la greffe nécessaire’, dit au premier le second frère. Et voilà celui-ci de courir vivement au cimetière. Il apporta la cuisse du Maure et, après avoir amputé celle du malade, ils lui greffèrent les chairs du Maure en oignant tout soigneusement. Au réveil, ne sentant plus aucune douleur, notre homme se mit la main sur la cuisse. Il ne trouva plus de lésion. Il approcha une chandelle, ne vit aucune plaie et pensa qu’il n’était plus lui-même mais un autre avec, qui plus est, sa cuisse devenue noire de peau. Revenu enfin à lui et de sa surprise, il sauta du lit tout joyeux et raconta à tout le monde ce qu’il avait vu en dormant et aussi comment il avait été guéri par Cosme et Damien. Ebranlés, plusieurs personnes furent envoyées au tombeau du Maure et virent que, dans le tombeau, la jambe avait été coupée et remplacée par l’autre, celle qui était rongée par la tumeur ». La Louvre regardait son neveu qui s’était arrêté et il la regarda lui aussi. Il fallait poursuivre. « Maintenant, je dois te dire qu’on considère ces hommes comme des hommes pieux. Comme Jérôme. On dit que ces hommes sont inspirés par notre dieu. Que c’est cela qui fait leur force et leur bonté. Et aussi, il y a eu nombre de gens pour trouver que leur foi était dangereuse. Dangereuse, surtout, pour des hommes qui contrôlent d’autres hommes. Par exemple, ceux que l’on appelle esclaves. « Oui, comme Virginie et le Haut Magistrat ! ». Gian Francesco ne connaissait pas l’histoire de cette jeune Romaine, celle du Haut Magistrat, celle de son père et de son couteau, mais, il dit que oui, c’était ça. Et la Louvre, elle, pensa à Spartacus, mais elle garda ça dans sa tête. Pour elle. Pour elle seule. « Et Cosme et Damien leur faisaient peur » continua Gian Francesco. « Ils diffusaient des idées et des paroles dont ils pensaient qu’elles leur étaient néfastes. Leurs actes et leur bonté montraient tellement combien, eux, étaient des malfaisants ! Alors, je vais te dire leur mort. Ainsi, les malfaisants décidèrent d’éliminer Cosme et Damien, comme d’autres hommes puissants décidèrent d’éliminer, de tuer d’autres personnes semblables à ces deux frères d’Arabie. Quelqu’un comme ce Haut Magistrat dont tu viens de parler, que tu viens d’évoquer, les fit horriblement supplicier aux mains et aux pieds, mais ils ne moururent pas. Il les fit enchaîner et jeter à la mer, mais ils ne moururent pas. Il les fit jeter dans un grand feu, mais ils ne moururent pas et les flammes s’avancèrent même vers la foule conviée au spectacle de leur supplice. Elles tuèrent beaucoup de gens qui étaient là. Il décida, ensuite, de les faire suspendre à un chevalet, pendus, et le supplice fut accompli. Mais ils ne moururent pas. Cosme et Damien avaient trois autres frères. On envoya des soldats pour les chercher à leur demeure et ils furent jetés en prison. Cosme et Damien furent, après cela crucifiés et lapidés par le peuple, sur ordre du Haut Magistrat, mais les pierres, vois-tu, repartirent vers ceux qui les lançaient. Le Haut Magistrat ordonna que des soldats les criblent de flèches mais les flèches se retournèrent contre eux. Alors, fou de rage devant son insuccès constant, il fit décapiter Cosme, Damien et leurs trois frères, près de beaux cyprès alignés.

Il y avait là cinq cyprès (207). Et ils moururent de cette décapitation. Quand leurs têtes furent au sol, quelque chose comme une forme de rayonnement, comme la brillance d’une étoile vint ceindre chacune d’elle. Elles s’étaient mises à tant briller, ces têtes mortes. C’est ce qui est dit. Et je peux ajouter que, dans le livre, on raconte qu’un dromadaire, ayant le pouvoir de parole, intervint pour dire que les cinq frères devaient être enterrés tous ensemble. Voilà, cette terrible et belle histoire ». Juste comme il venait de terminer son récit, La Louvre sortit de son silence et dit à son neveu qu’elle pensait pour certain que les chairs de ces frères, enterrés près des cinq beaux cyprès, leur avaient sans doute été bénéfiques. Que les qualités de ces hommes pouvaient bien être passées en leur chair d’arbres et dans toute leur puissante vie. Que cette mort si affreuse, les arbres l’avaient transformé en une joie durable. Gian Francesco la regardait, très étonné qu’elle ait si brusquement réagi de cette façon à ce qu’il venait de lui raconter. « Tante Louvre, ce que tu me dis de ces arbres et de ces hommes morts, assassinés, que nous avons appelé saints est fort étrange pour moi. Mais aussi, cela me dit combien tu m’es précieuse. Et puis, je sens qu’en fait – cela est si vrai, oh si vrai -, je pense à toi souvent comme un arbre vénérable faisant bruire ses feuilles et les faisant tourner toutes vers la puissante lumière solaire. Tu es juste là. Tu as ta place. Bien sûr, tu es si mobile et rapide que l’idée de l’arbre peut paraitre singulière et, bien sûr, aussi, je peux te comprendre, je peux parler avec toi, ce que je ne peux absolument pas faire avec l’arbre, avec les arbres, si l’on était amené à penser même que les arbres parlent, ce que pour ma part, je ne crois pas. Mais cependant, oui, je te vois arbre, avec la force et la grâce de l’arbre. Quelle chance nous avons d’échanger nos doutes et notre insignifiance dans ce monde. Je suis comblé de ta présence. Je suis comblé de ta confiance. Je sais que tu aurais aimé que je continue à me consacrer à la musique comme toi-même, mais les couleurs m’ont appelé ». Tout cela lui était sorti d’un coup de la tête et de la gorge, après cette histoire de saints et la si subite et étrange réaction de La Louvre. Ils restaient là sans rien dire, presque épuisés. Puis La Louvre posa son museau sur ses genoux, restant parfaitement muette. Et il lui caressa doucement le dessus de la tête.

Dans la nuit, La Louvre réussit à aller jusque dans le rêve du lion de Jérôme. Cela faisait déjà un bon moment qu’elle voulait savoir ce qui avait fait qu’il s’était endormi si profondément et durablement, sans se réveiller au moment où les marchands avaient volé l’âne. Elle y pensait souvent. Elle était certaine de pouvoir entrer dans ce rêve. Mais il fallait l’occasion et la concentration. Et cette nuit-là fut la bonne.

Elle était dans Le Levant. Entre bois et désert. Il y avait bien Jérôme qui priait dans sa retraite, avec son manteau et son chapeau rouges jetés à côté de lui (208). Il y avait des lapins bons à manger, une chèvre égarée dans de hauts rochers à laquelle elle aurait bien dit « biquette cousine, descends donc de là ! », un chien aboyant et courant après un oiseau. Mais ce n’était pas ça qu’il fallait. C’était ce lion endormi. Elle retrouve soudain le lion, mais c’est le lion qui explique aux moines qu’il leur apporte l’âne qui était perdu, avec, aussi, tous les dromadaires de la caravane. C’est le lion d’après. Le lion du succès. Elle le voit bien près du monastère. Non, non, ce n’est pas ça. Il faut le lion endormi. Son esprit est emporté vers une magnifique rivière qui coule dans les lointains, ou bien peut-être est-ce la mer, avec, de nouveau, les dromadaires chargés, comme sortant d’un défilé de roches, l’âne bâté leur montrant la route à suivre. Mais il n’y a toujours pas de lion endormi. Elle a maintenant peur de ne pas savoir retrouver le lion endormi, dans ce rêve-ci. Pourtant, elle a tellement d’éléments, tellement d’indices qui sont très favorables, qui peuvent l’amener jusqu’au lion endormi. Elle fouille encore dans ce paysage de rêve. Elle va dans le bois. Oui, pourquoi n’est-elle pas encore allée là ? Pourtant, elle aurait bien dû. C’est un bon endroit pour la pâture de l’âne. Elle passe d’un arbre à l’autre. Son œil de rêve saute par-dessus les fourrés, par-dessus d’autres troncs et d’autres souches. Eh oui, il est là, le lion somnolent (209) et voilà maintenant qu’il est tout à fait endormi ! Ah, c’est très rassurant de l’avoir enfin trouvé, dans ce bois. À présent, il faut simplement aller dans ce que rêve le lion. Elle sait faire ça, La Louvre. Et, en un rien de temps, elle est dans le rêve du lion. Elle y voit sa mère, qui lui parle et elle comprend ce que dit cette mère. C’est une lionne magnifique (210).

La Louvre a déjà vu de telles bêtes en Afrique. De grandes chasseuses. De très bonnes mères, douces, solides, encourageantes. Dans la vie hors des rêves, pour elle, les lions grognent, rugissent, ronronnent. Jamais, non, elle n’a entendu de paroles de lion comme maintenant, avec, à la fois, des choses très distinctement énoncées et d’autres plus difficiles à comprendre. La belle lionne est en train de raconter à son fils – le lion de Jérôme, qui est allongé, à écouter avec grande attention, dans son sommeil – une histoire très ancienne. Dans ce qu’elle arrive à saisir, il s’agit de l’histoire du grand-père du grand-père de l’arrière-grand père de ce lion. Et ce lion vénérable n’était autre que le lion de Némée, celui qui fut terrassé par Hercule. Là, juste à l’instant, elle entend mieux. Oui, il est bien question du lion de Némée. La lionne dit qu’il est avéré que ce lion à la force terrible, faisait dans les terres d’Argolide, régner la terreur parmi les humains. Elle le dit presque avec un ton d’excuse. La Louvre entend bien le mot Argolide. La lionne raconte. Un jour, après que le lion ait dévoré quantité de chairs, Hercule le trouve sur les collines où il patrouillait dans sa quête et lui lance des flèches qui rebondissent sur son corps, comme celles qui n’ont pas pu tuer Cosme et Damien. Ce lion à la peau impénétrable, qui a eu pour mère la Chimère – à tête de lion, corps de chèvre et queue de serpent – est furieux. Il se jette sur Hercule qui réussit à l’éviter et lui assène sur la tête, dans le même mouvement, de violents coups de sa massue en bois d’olivier (211). Tout en combattant, il se défait peu à peu de ses vêtements, se les arrache du corps. Mon fils, la massue d’Hercule vient à se briser sous les coups répétés. Alors, il attrape la tête de notre parent et ouvre sa gueule jusqu’à presque la briser (212). Le combat est terrible. Hercule est maintenant aussi nu que le lion avec lequel il lutte. Il serre le cou de cet énorme animal contre sa cuisse, contre son flanc, contre son torse et – c’est ça – l’étrangle si fort qu’il l’étouffe tout à fait et le tue enfin (213). Voilà ce que raconte la mère du lion de Jérôme à son fils dans ce rêve si puissant qu’il ne peut se réveiller pour porter secours à l’âne des moines. Si puissant qu’il n’entend rien du manège des marchands voleurs. La Louvre est très satisfaite d’avoir pu enfin trouver une solution à ce qui restait un mystère pour elle. La lionne explique à son fils d’autres choses sur la peau du grand-père du grand-père de l’arrière-grand père. Mais cela l’intéresse moins, ce qui est dit d’Hercule portant presque toujours, dorénavant, cette peau sur son dos ou ses flancs. Cette peau, preuve du premier de ses inestimables exploits. Hercule, meurtrier de Chiron. Meurtrier sans l’avoir voulu. Meurtrier.

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