Malgré la fatigue de la journée, Gian Francesco ne trouvait pas le sommeil. Il pensait à sa tante, à sa vitalité, à son allant, à sa fantaisie. Quelle force devait avoir en lui ce Conscient de la Vacuité pour que La Louvre se sente si lente, si faible, si maladroite. Quel âge pouvait donc bien avoir cet être si cher, qu’il connaissait, lui, depuis bien moins d’un demi-siècle ? Il songea au Juif Errant, dont il avait vu, encore récemment, le portrait dans de petits volumes vendus par les colporteurs. Les garçons regardaient cela entre eux et lisaient dans ces fascicules. Était elle, comme ce cordonnier, ce savetier, condamnée à l’immortalité pour quelque faute commise dans des temps très anciens ? Devait elle errer de par le monde pour avoir bafoué les conventions de mondes disparus? Il était dit que le Juif Errant se régénérait tous les cent ans. Et elle, qui était toujours égale à elle-même, bondissant comme un cabri et le pas sûr d’une très longue expérience ? Il avait déjà eu envie de pouvoir parler de ça avec quelqu’un de sa connaissance. Ce désir reprenait vie ce soir. Il ne voyait vraiment personne qui convînt dans cette ville, assurément. Seuls d’autres neveux et nièces auraient pu accepter de partager de telles complicités. Il y avait Charles que La Louvre avait évoqué, qu’elle avait visité récemment. Il pouvait parler un peu la langue de Charles et la comprendre. Ce n’était pas si loin. Il fallait traverser les montagnes, voilà tout. Il y avait Giacomo, cet ami de Venise. Mais il fallait faire attention aux prêtres, toujours si vigilants. Le mieux serait sans doute Charles, qui était, lui, resté musicien. Il lui écrirait. Ils pourraient dialoguer. Il lui proposerait – pourquoi pas – de faire son portrait. Et cela plairait à sa tante, aussi. Demain, il lui parlerait du Levant, pendant qu’il dessinerait encore ses traits. Il rit tout seul en pensant qu’il disait à La Louvre : « Tu ne mangeras pas mes poules, n’est-ce pas, ma tante ! » et elle, comme indignée, de lui répondre : « Que crois-tu ? ». Il finit par s’endormir et, dans un de ses rêves de la nuit, il y eut des poules qui revenaient. Il se voyait, vieux, dans un autre corps, mais la voix qui sortait de ce corps qu’il ne connaissait pas, c’était bien la sienne. Et celle, même, de maintenant. L’homme qui était lui sous une autre forme avait une poule sur les genoux. Il semblait la protéger et la cajoler à la fois.

D’autres poules étaient devant lui sur de la paille qu’il protégeait aussi. Il regardait avec méfiance sur sa droite La Louvre juchée sur un tas de foin et demandant une charité d’œufs frais : « Gian Francesco, pourquoi ne pas me donner de tes œufs frais. J’ai si faim ! (167) ». Mais il était inflexible et la menaçait même d’un ou deux bons coups de râteau si elle osait s’approcher des poules. Elle aussi avait, dans le rêve, sa voix authentique, sa formidable voix de contralto. Après sa question et la menace, elle chantait en pleurnichant. Ou l’inverse. Mais il y avait du chant. Au matin, il se réveilla avant le jour, se souvenant de ce rêve si extravagant. Il voulait travailler à la structure de la petite sculpture de Louvre et peut-être même aux premiers éléments de modelage. Il allait commencer avec de l’argile, de la glaise, ce serait le mieux. Il en avait à l’atelier.
Malgré la fatigue de la journée, La Louvre ne trouvait pas le sommeil. Elle pensait à ses nièces, à ces neveux. Elle songea aux oies avec lesquelles elle avait migré vers des régions où la neige restait longtemps au sol. Là-bas, elle avait rencontré Knut. Et Knut était devenu un de ses neveux. Elle avait même revu Knut dans sa maturité, plusieurs fois, grâce aux oies, qui savaient lui dire combien elle allait bien dans le sens de leur un vol puissant dans leurs groupes, au ciel. Les oies étaient très encourageantes. Elle se sentait si maladroite dans ses ondulations, face aux si solides oies. Knut jouait admirablement de sa flûte de métal depuis fort longtemps. Et aussi, il construisait des squelettes pour les abris d’humains. C’était très beau, tout ce bois qu’il façonnait pour leurs maisons. On sentait facilement que ça pouvait résister à de grandes charges de neige, ce qui allait aussi, était aussi incorporé, dans cette beauté. Elle n’avait jamais connu Knut autrement que joyeux.


Il gardait très bien leur secret commun de tante et neveu, de leur parenté de musique, auprès de ses proches et de sa femme tout autant. Knut n’avait pas d’enfants, pas de beaux enfants avec sa femme, mais comme ils jouaient ensemble de leurs flûtes de métal ! Elle les avait entendus. Ils étaient si habiles et gais. Elle revoyait, maintenant, bien des endroits par où elle était passée avec les oies, au cours de ces voyages-là (168-172). Elle pensa à leur vol et à ce qu’elle pouvait comprendre d’elles. Leurs appels. Leurs dialogues. Leurs clairons. Puis son esprit fila vers les petites statuettes d’Asie. Oui, il fallait en parler à Gian Francesco. Elle ne l’avait pas fait avant le foin. Elle pensa à l’enfant dans cette pièce-là, avec ses beaux jouets, dans le parcours. Elle aurait bien fait une nièce de cet enfant. Mais, elle avait continué sa route vers la montagne. Elle finit par s’endormir, comme bercée par les battements d’ailes des oies volant ensemble à grande vitesse. Et, dans un de ses rêves de la nuit, il y eut aussi des oiseaux, mais il ne s’agissait pas du tout d’oies.



C’était un groupe d’oiseaux dont jamais elle n’aurait imaginé qu’ils puissent être rassemblés en un même endroit. Il y avait là, sur un misérable rejet de chêne, posés et perchés, deux énormes paons arrogants, un très grand perroquet qui n’avait vraiment rien de l’agréable aspect des conures de la perruque de rêve de Charles, des hirondelles, un de ces martin-pêcheurs, d’habitude si discrets et élégants, mais qui paradait, celui-là, avec d’autres encore, des pinsons, des chardonnerets et même un pic (173). En fait, elle se rendit bien vite compte qu’aucun ne paradait parmi ces oiseaux-ci. Ils en avaient après elle. Ils criaient, piaillaient, lançaient des invectives qui étaient très claires à ses oreilles de Louvre, maintenant. Et tous, étonnamment, parlaient un même langage qui aurait été un langage d’oiseau. Comme si tous les oiseaux s’entendaient à parler un même langage contre elle. C’était bien ça. Ils se tournaient tous vers elle qui était sur un rocher assez élevé et chantait, s’essayant à une nouvelle composition. Qui répétait, en quelque sorte, cette nouvelle composition, pour se la mettre bien en tête et en gueule. Elle ne se laissa pas intimider par tout ce vacarme et cette animosité fortement déclarée, piaillée, sifflée, criaillée. Elle laissait aller son regard dans le paysage, en faisant tout pour paraître sereine, pour montrer son calme et sa détermination. Elle voulait chanter au ciel ce chant nouveau. Au matin, elle se réveilla avant le jour, se souvenant de ce rêve si extravagant. Elle resta tranquillement dans son foin. Elle n’allait pas déranger Gian Francesco. Elle allait l’attendre là. Le taureau mâchait, mâchait. Comme il sentait fort ! Elle repensa à Knut. C’était si beau chez Knut. Elle se souvint de Gian Francesco sans moustache et sans cette petite barbe sous sa lèvre du bas. Nous autres dirions, cette mouche, au creux de son menton. Elle pensa au lion de Jérôme, à ce qu’avait bien pu être le rêve du lion, quand il s’était endormi si brusquement et si fort qu’il n’avait pas entendu les marchands dérober l’âne des moines qui était sous sa garde et sa protection toute personnelle.
