20. Il fait très beau

Le jour n’était pas encore tout à fait installé au ciel quand La Louvre se réveilla en entendant Gian Francesco parler au petit Pégase qu’il venait chercher pour l’atteler à la légère calèche avec laquelle ils iraient au bois. Elle en était à dormir encore profondément il y avait peu, car elle n’avait rien perçu, ni senti de sa présence dans l’écurie quand il était entré (149). Elle ne bougea pas, écoutant et regardant seulement ce qui se passait : Gian Francesco manœuvrait la calèche.

Il l’installait dans la cour pour y atteler Pégase. Elle pouvait voir, de son foin, qu’il prenait soin de bien placer le cuir pour ne pas blesser le petit cheval, toujours en lui parlant (150). Il était, elle le percevait bien, presque prêt maintenant. Et c’était tout à fait ça. Ayant fait reculer Pégase jusqu’à la porte de l’écurie, il vint la trouver et l’inviter à le suivre pour qu’elle s’installe dans la petite malle qui serait, une fois de plus, sa cachette, pendant qu’ils traverseraient la ville et les alentours, avant d’atteindre les bois. « Tante Louvre, le temps est au beau. Cela sera très agréable ». Une fois la ville traversée, Gian Francesco considéra que le peu de gens qui circulaient permettait qu’il ouvrît le panier. Si cela s’avérait nécessaire, il aurait vite fait de rabattre le couvercle. « Ma tante, cela te fait un peu d’air frais ». « Oui, cela est très agréable. Le bois n’est pas loin, n’est-ce pas ». « Il n’est pas loin en effet, tu te le rappelles. » Ils se mirent alors à parler ou plutôt La Louvre interrogea Gian Francesco qui lui répondit et c’est ainsi, sur une de ses questions, que le dialogue commença entre eux, ce matin-là, dans la calèche, avec le jour qui se formait tout à fait. La Louvre avait juste sorti le museau du panier et s’était mise à parler de son rêve de tiare et de pape, tout en regardant le paysage. Elle disait « l’homme richement vêtu, trois fois couronné ». Elle disait les mots « déviant » et « adiémentaires ». Il ne fallut pas longtemps à Gian Francesco pour comprendre que c’était du pape que parlait sa tante. « C’est le pape, Tante Louvre, avec ce grand chapeau, cette grande coiffe de cérémonie, que tu as vu dans ton rêve ». « Tu lui donnes le nom que les enfants donnent souvent à leur père, Gian Francesco ? À cet homme puissant ? ». « Mais, oui, c’est notre père à tous, nous autres humains de ces régions-ci ». « Mais, mon neveu, comment peut-il être votre père à tous ? » Gian Francesco se retourna vers le panier de La Louvre à l’arrière de la calèche et la regarda. « Tante Louvre, tu es bien, toi-même, la tante de nombreux neveux et nièces… » « Cela est vrai, mais c’est bien peu par rapport à ce que tu dis de cet homme. Je ne suis nullement votre tante à tous et ne le voudrais. Bien de mes neveux et nièces sont morts. Mais, c’est vrai que j’en ai un certain nombre ». « Tante Louvre, tu m’avais parlé de sylvains, n’est-ce pas ; il ne s’agit pas que d’humains? » « C’est exact. Et puis, quand il y avait encore des elfes, j’ai eu des neveux et des nièces elfes. Mais ils ont tous disparu maintenant, comme ont disparu les centaures. Je suis presque certaine qu’ils ont tous disparu, ces merveilleux elfes ». Gian Francesco n’alla pas plus avant dans ses explications sur le pape mais dit que ce qu’il comprenait de ce rêve, avec Le Levant et les batailles, avait un rapport sans doute avec des événements qui avaient déjà eu lieu, autrefois.

Des hommes étaient partis d’ici vers le Levant, sur l’ordre du pape, mais c’était un autre homme que celui qui était actuellement appelé pape, un homme qui avait les mêmes fonctions et jouait le même rôle. Il y avait eu là-bas de grandes et terribles batailles (151). Et, oui, il avait aussi entendu dire que des enfants avaient été vus à marcher en grands groupes sur les routes – il y avait quelques mois ou années, il ne savait – comme mus par une très grande frénésie du Levant. Mais il ne pouvait dire s’il s’agissait de quelque chose de réel ou seulement d’une rumeur. Il ne pensait pas que le pape ait pu demander à ce que des enfants aillent là-bas, seuls, sans armes ni aucun guide. Ce qu’il avait entendu laissait penser qu’ils étaient juste comme aspirés par ce lointain. Il dit : « Cela me parait inconcevable, ma tante ». Comme il y avait eu le mot « oisange » prononcé, Gian Francesco demanda à La Louvre ce qu’il en était de ce mot dont il n’avait encore jamais osé lui parler pour en savoir plus. « Mais, mon neveu, c’est leur nom. Tu dis, toi – et d’autres gens aussi, c’est vrai -, anges pour désigner ces êtres magnifiques. Mais leur nom est oisange ». Le ton de La Louvre était d’évidence. « Tante Louvre, j’entends que ce mot s’élance avec le même début qu’oiseau, or tu m’as dit que leurs ailes n’avaient rien de celles des oiseaux. Peux-tu m’en dire plus ? » « Tu as doublement raison, je crois. Leurs ailes sont très mystérieuses et d’une incroyable efficacité dans le vol. Elles ne sont pas de même nature que celles des oiseaux selon moi. Et, aussi, tu as parlé de sons. Je pense bien que c’est à cause du chant des oiseaux qu’il y a le son « ois’ » dans leur nom. Ce sont des chanteurs incomparables. Et leur chant peut se rapprocher de celui des oiseaux dans bien des cas, mais leur subtilité est immense. Mon neveu, je vais te dire : ils ont un langage tout à fait différent de celui des corbeaux ou des oies, de ces oiseaux qui vivent en grands groupes, comme de très grandes familles et que je peux comprendre. Et tu sais aussi que je peux dialoguer avec les oisanges. Les oisanges ne désignent pas l’homme trois fois couronné sous le nom de ‘pape’, non ». Le bois était là, à deux pas. Gian Francesco fit comme s’il ne pouvait tenir compte de ces dernières paroles prononcées. Il lui dit seulement : « Tante Louvre, nous voilà arrivés. Je vais dételer Pégase et m’installer avec mes carnets. J’espère que l’endroit sera giboyeux et à ta convenance. Je me souviens que tu as déjà eu par ici de beaux succès. Je te laisse à ta chasse ». La Louvre ne se fit pas répéter cela deux fois et, en quelques bonds, fut loin du regard de Gian Francesco qui dételait, flattant Pégase de la main tout en remuant quantités de questions qu’il voulait poser à sa tante. Il se demandait aussi si elle accepterait vraiment de tenir la pose, si elle ne déciderait pas d’un coup de repartir sans qu’il ait eu le temps d’en comprendre la raison, si cette joie qu’il avait avec elle serait bien de quelques jours ou seulement de quelques heures. Il pensa à ce qu’elle lui avait dit de l’atelier, de leur travail en groupe. Il pensa aux loups dont ils n’avaient pratiquement jamais parlé ensemble, à ce que l’on disait de leur force et habilité pour chasser ensemble. Il pensa à cette Louvre si solitaire. Il se dit qu’un jour il lui demanderait, étant à ses côtés, de hurler en louve, sur une colline – il savait bien qu’elle pouvait faire cela. Et il rit de lui-même, de cette idée. Il avait déjà une forme de réponse aux oreilles: « tu veux un hurlement, comme quand un puissant te commande un saint à mettre sur un tissu, mon neveu ? ».

Il ne l’entendit pas revenir de sa chasse, tout à dessiner de mémoire des choses qu’il avait en tête.

« Ta chasse a-t-elle été bonne ? ». « Oui, un renardeau très tendre ! » « Je crois bien que cela ne sera pas assez, non ? Il te faudra y retourner. Il y a plein d’oiseaux qui seront sans doute succulents, eux aussi ». « Mais, Gian Francesco, mon neveu, tu sais bien que je ne mange pas d’oiseaux ! » « Ah, vraiment ? Je t’ai déjà entendu me parler de poules succulentes, n’est-il pas vrai ?! » « Les poules ne sont pas des oiseaux. Ce sont des animaux d’hommes ». « Mais tu peux bien manger des canards, qui ne sont pas que des animaux d’hommes. Et des oies, je le sais ! ». Gian Francesco était parti à rire. Et La Louvre ne put se retenir. Elle se mit à rire, elle aussi, de son rire énorme et tonitruant, qui la remuait entièrement. Puis, elle poussa Gian Francesco du museau qui, assis, roula dans l’herbe de la clairière, lâchant son carnet, tout en continuant à rire et à attraper la toison de La Louvre qui le chatouillait de la langue, la lui passant sur la bouche, le nez, les oreilles, le visage tout entier. Pégase vint vers eux et poussa Gian Francesco du museau dans le cou. Ils arrêtèrent là leurs cabrioles. « Pégase veut son avoine, je crois, et des caresses, lui aussi ». Tous trois s’ébrouèrent, chacun à sa façon, et le peintre demanda à sa tante, qui était maintenant à penser à Knut et aux oies, de chanter quelque chose. Elle hésita, puis dit qu’elle allait chanter un morceau que Charles avait beaucoup aimé. Qu’elle lui avait chanté dernièrement. Un morceau assez nouveau. Dans le chant de sa tante, Gian Francesco entendit sa passion pour les paysages qu’elle parcourait, tous ces lieux qu’elle admirait, les qualifiant souvent juste de « magnifiques ». Il savait que ce mot de « magnifique », dans sa simplicité, était comme un mot synthétique et profond pour elle. Le chant était assez bref, très intense et puissant. Il sentait dans le chant des bouts de ses parcours et de ce qu’elle y attrapait du regard et des sabots. Il sentait toute sa joie des couleurs et des textures qu’elle traversait de ses poils et pattes, sans jamais s’en fatiguer, sans jamais trouver à redire de la pluie ou du froid. Pégase n’eut pas peur. Il y avait eu un grand silence dans les alentours. Puis, comme cela s’était produit avec Charles et comme cela se produisait souvent, quantité d’oiseaux se mirent à dire qu’ils étaient là, eux aussi, juste après qu’elle eut fini, faisant tous ensemble des prouesses de chants. Gian Francesco voulut savoir ce qui lui avait plu dans son parcours jusque chez lui, « ce qui t’a le plus touché, plutôt ». Alors, elle parla d’Hanuman et des bateleurs. Elle en parla bien, avec beaucoup de charme et de fantaisie. Gian Francesco rit et la caressa. « Ma tante, tu ne m’as jamais vraiment dit ce qu’il en était pour toi de l’Asie, où sont les singes que tu aimes tant (152) ». Elle le regarda. Il sut qu’elle allait raconter et s’allongea dans l’herbe, les mains sous la tête, le ciel très bleu devant ses yeux.

« Oui, oui, c’est par Giacomo – un ami de Charles, de Venise, que tu connais aussi, n’est-ce pas – que je suis allée vers ces régions très lointaines. Tu sais bien que j’ai déjà migré plus d’une fois avec les flamants et les cigognes. Mais les oiseaux ne migrent pas ainsi, vers ces régions-là et c’est déjà très difficile pour moi de les suivre en Afrique, alors il est aisé d’imaginer que jamais je n’aurais pu aller jusque là-bas par moi-même. Non, c’est Giacomo qui m’a parlé de tout ça. Qui m’a donné le goût d’essayer. Qui m’a fourni l’occasion. Oh, l’équipage de ce navire était magnifique. Je n’avais pas à me cacher, crois-moi. Ils faisaient le commerce des porcelaines pour le compte d’un parent de Giacomo. Tous ces gens sont très riches, comme vous dites. » Comme son neveu n’avait rien dit après son « n’est-ce pas », elle insista : «  Tu connais Giacomo, cet ami de Charles, mon neveu Charles Mouton, n’est-ce pas ? ». Gian Francesco fit un signe de tête pour acquiescer et permettre à La Louvre de poursuivre. « Bien sûr que, pour moi, être sur l’eau, ainsi, ce n’est pas facile, tu l’imagines bien. » Gia Francesco adorait cette façon qu’avait La Louvre de demander souvent l’assentiment. Il tendit la main pour la caresser, la passa dans sa toison et elle continua : « Ce bateau, ce seul bateau nous a amené jusque là-bas, si loin. Nous avons eu l’incroyable chance – disaient les marins – de ne pas essuyer de tempêtes, pas la moindre, entends-tu ? C’est vrai que c’est une incroyable chance. Sache-le, si, comme je le crois, tu n’as pas connu la mer déchaînée et toi dessus. Je te dirai la mer déchainée. Toujours est-il que, pour ce voyage-ci, entre Venise et l’Asie, nous n’avons pas eu de tempête. Ils m’expliquaient. Ils disaient : nous longeons l’Afrique. J’ai dit que je connaissais l’Afrique. Certains ne me croyaient pas. Je leur ai parlé des flamants et des cigognes. Puis, d’autres régions et d’autres encore ont été abordées où nous nous ravitaillions, où nous faisions de l’eau. Quel parcours, Gian Francesco. Des gens de Venise avaient écrit une lettre pour dire que j’étais une bonne chanteuse et que, sans doute, ma musique serait très agréable aux oreilles de grands personnages du Cathay. Parce que ce qu’ils avaient entendu auparavant des musiques de ces régions-ci où tu vis, cela ne leur avait pas convenu. Avant, quand ils avaient pu en écouter, issues d’autres voyageurs. La lettre était, en fait, tout spécialement destinée à un très grand personnage, un très grand roi. Vois-tu ? Je crois que c’est vrai, pour le chant, mais aussi, que cela était bon pour leur commerce. Ce qui était prévu, c’était qu’il y ait le voyage, le commerce, c’était que je chante, que j’écoute et vois des choses et que je reparte avec le même bateau, avec les mêmes marins de Venise, avec, cette fois, le chargement de porcelaines. Mais cela a été très différent. Le grand roi a écouté mon chant à plusieurs reprises. Il a dit que, comme dans leur propre musique, ce que je chantais passait par l’oreille jusqu’au cœur et du cœur jusqu’à l’âme. Je me souviens. Il a dit qu’il sentait et comprenait cela. Alors, évidemment, cela a été bon pour son plaisir. Et cela a été bon pour le commerce. Mais voilà qu’il se met à demander à ce que je rejoigne un groupe de pèlerins parti pour une quête très spéciale dont je ne peux vraiment te dire ce qu’il en était. En tout cas, il disait que mon chant pouvait être d’un grand secours à ces pèlerins. Les gens du navire se sont regardés. Ils m’ont regardé. Et nous avons su que ce que disait cet homme, c’était comme un ordre. Il disait : je souhaite. Cela voulait dire : qu’il soit fait en sorte que cette chanteuse soit le plus vite possible auprès des pèlerins que j’ai envoyé dans la grande quête indispensable. Cela était très compliqué, mais le bon capitaine et moi étions certains qu’il fallait obéir. Nous aurions, sinon, été tous en fort fâcheuse position. Alors, avec l’équipage de Venise, nous nous sommes quittés et moi, on m’a mise dans un grand panier porté par quatre coureurs. Ma vie était entre leurs mains. Ils savaient que j’étais précieuse pour ce roi. Qu’ils devaient courir vite. Sur le chemin, il y avait toujours de nouveaux coureurs qui se relayaient pour mon transport. Nous devions rejoindre et rattraper les pèlerins qui étaient partis depuis plusieurs jours de cette ville immense où se tenait ce grand roi, sur le cours de la rivière Wei. Comment te dire : il y avait là des lieux magnifiques que je pouvais voir un peu à travers l’osier de mon panier et malgré les soubresauts de la course. L’air n’est pas comme ici, ni la lumière. Cela t’intéresserait. Des falaises dont je crois me souvenir qu’elles étaient herbues bordaient l’eau rapide. Nous avons rejoint les pèlerins en remontant cette rivière Wei. Je m’attendais à trouver un grand groupe de gens. Pas du tout, ils n’étaient en fait que quatre. Oh ! Gian Francesco, quels êtres.

Chacun d’eux était en mesure de parler. Le premier avait un aspect de cochon. C’est ça, de cochon. Son nom ? Non, Gian Francesco, cela s’est enfui de ma tête. Je me souviens qu’il disait à propos de l’homme qui était le guide, celui que le grand roi avait chargé de la quête, ou plutôt celui que ces trois autres accompagnaient dans ce voyage très long et périlleux : « le jour, je coltine les bagages et tire la bride du cheval. La nuit, je m’use les jambes à lui porter le pot ». Il était armé. Son arme était un râteau à neuf dents. Un râteau de fer. Il avait donc des bras pour manier cela. Et puis, il portait des souliers. Le deuxième compagnon du grand voyageur, précieux pour le grand roi, était un être de la terre et des eaux. Il pouvait vivre indifféremment dans les deux éléments. Je sais, pour les avoir entendus parler de ça entre eux, qu’il possédait, avant que ce voyage auquel j’ai un peu participé ne commence, une chevelure d’un rouge flamboyant. Mais l’homme-guide lui enjoignit, au moment du départ, de s’en séparer, affirmant qu’il n’était pas correct de faire ce voyage si long et si spécial avec de tels cheveux sur la tête. Alors, le singe dut le raser. Oui, Gian Francesco, il y avait là un singe très étonnant, tellement étonnant. Et le collier de cet être de la terre et des eaux, autour de son cou, ce collier fait de neuf crânes humains, je crois que je pourrais dire qu’il était encore plus visible, à mon avis plus visible, quand son crâne fut nu de chevelure. Mais c’est vrai que je ne l’ai connu moi-même que sans cheveux. Et le singe ! C’est ça. C’était vraiment l’être le plus étonnant des quatre, pour moi. Peut-être le plus proche de cet homme en qui tous trois avaient pleine confiance, auquel ils obéissaient, comme vous dites, sans détours. Le nom de cet homme – comme beaucoup de noms de personnes maintenant – a fui de ma tête, mais si je te dis quelque chose comme Trititaka, Tripitaka ou peut-être Trikitaka, je crois que je ne serais pas loin. Ce qui est très surprenant, c’est que ma pauvre tête a retenu au contraire, je peux te les dire maintenant sans aucune hésitation, quatre autres noms pour ce grand singe fort sur ses pieds, fort dans ses bras et ses mains. Et souple, oh souple ! Oh ! Gian Francesco ! Hercule, notre grand Hercule de cette partie-là du monde, aurait été pitoyable devant l’un ou l’autre de ces athlètes. Ce singe pouvait, écoute bien, être nommé par les uns ou par les autres, je l’ai entendu de mes propres oreilles, à la fois Le vieux singe du Mont des Fleurs et des Fruits, Conscient de la Vacuité, Grand Singe Sage ou encore Grand Singe égal du ciel. Je l’ai vu voler mieux que certains oiseaux. Oui. Je l’ai vu sautiller de nuages en nuages. Oui. J’ai vu son gourdin de fer reprendre, après qu’il s’en fût servi comme d’une arme redoutable, la forme d’une aiguille qu’il plaçait derrière son oreille. J’ai cheminé quelques jours – moins d’une lune, c’est certain – avec des tels êtres, comprends-tu ? Ils aimaient mon chant. Le grand roi qui m’avait fait porter auprès d’eux avait eu raison dans sa décision. Mon chant les reposait. Ils le disaient. Nous avons parcouru des lieues et des lieues le long de cours d’eau fascinants, pour essayer de rejoindre ce qu’ils appelaient le fleuve jaune. Et dont ils voulaient rejoindre l’extrême amont. Et ce n’était là rien qu’une petite partie de leur immense trajet ! Il y a eu, je crois bien, la rivière Tao que j’ai longé avec eux. Quelque chose comme ça. C’était si loin, si loin d’ici, mon neveu. Mais, leur rythme, à ces quatre-là, même celui de l’homme, n’était pas à ma mesure. J’en étais venu à les retarder. Je leur en ai parlé et ils en ont convenu. Ils avaient quelque chose à accomplir. Ils n’allaient pas ici ou là pour l’émerveillement et le vagabondage. Alors, d’un commun accord, ils m’ont confié à des bateliers et comme je leur avais laissé entendre que j’avais, aussi, la nostalgie du Cerf à pattes de cigogne que je connaissais déjà – te rends-tu compte comme nous sommes de vieilles connaissances, lui et moi ?! – ils ont aussi fait figurer dans la lettre, le document qui a été alors écrit par l’homme et circulait entre les bateliers au fil de l’eau, qu’il fallait faire en sorte de me conduire vers la mer. C’est par ce fleuve jaune ou fleuve du paon – j’ai entendu les deux noms – que nous allions, toujours descendant vers la mer. J’avais une grande confiance dans ces bateliers. Ils étaient très tranquilles, même sur des eaux difficiles avec des roches tout autant que des courants traitres, pour tout te dire, imprévisibles. Ils se débrouillaient toujours. L’eau était effectivement jaune en bien des endroits. Des terres coulaient dans le fleuve et le colorait. Cela aurait intéressé le peintre que tu es. Et ces paysages, mon neveu ! Les jambes de certains des bateliers étaient, à voir, comme des troncs de jeunes arbres et leurs bras aussi épais que de solides branches maitresses. Et eux aussi étaient très souples, pour des hommes s’entend. Pas comme le très étonnant singe, évidemment. Ils chantaient, d’une voix souple, aussi. Nous chantions ensemble, même avec des vagues épouvantables, même quand j’avais très peur. J’ai appris de leurs chants. Et aussi, ils acceptaient de chanter des choses que je leur apprenais. Je ne leur ai jamais proposé de ma musique, non, de ma musique que Charles appelle musique naturelle. Non, c’était des chants de cette partie-ci du monde. Ils écoutaient et pouvaient reproduire ces sons et ces mots qui leur étaient totalement inconnus. Il y avait donc – tu comprends bien – comme des relais de poste, de ceux dont vous vous servez ici avec les chevaux, mais là, c’était avec de longues barques très sûres de par à la fois leur construction et surtout l’habileté de ces hommes, qui se relayaient d’un embarcadère à l’autre – celui de quand le soleil sera plus bas dans le ciel ou plus haut – faisant aller leurs perches selon un rythme parfait. A chaque relais, la lettre me concernant était confiée à de nouveaux bateliers qui se la faisaient lire par le gardien du relais. Et toujours, ils étaient admiratifs du contenu de cette lettre et me demandaient de venir me mettre à côté d’eux, face à une de ces statuettes dont je te parlerai par la suite – si j’oublie, rappelle-moi ça, je veux t’en parler, cela t’intéressera, il me semble. Une fois là, ils faisaient comme les moines d’ici. Ils psalmodiaient des paroles, tout à fait comme vos moines selon moi, comme l’homme à l’étoile rouge. Je crois que cela les réconfortait et leur donnait confiance. Parfois, vois-tu, je chantais un peu de leurs hymnes avec eux. Mais, très vite, cela m’incommodait. Je ne le faisais que pour leur être agréable, tu comprends ça ». Elle s’arrêta un instant, à un moment où Gian Francesco pensait qu’il était tout à fait impossible qu’elle s’arrêtât. Il la sentit bien, finalement, cette rupture si volontaire, et lui dit : « Tante Louvre, dis la suite » comme font les petits, comme il faisait avec elle, en son enfance, en allant chanter au bois. Elle esquissa un sourire et poursuivit : « Mon neveu, nous sommes arrivés sains et saufs en bord de mer. Sur les belles barques des bateliers, il y avait eu souvent des singes qui me cajolaient. Nous nous comprenions. Mais, là, c’est devenu très compliqué. Des gens étaient décidés à m’acheter – imagine ça, mon neveu – pour faire je ne sais trop quoi de ma vie. J’ai saisi leur dessein et me suis enfuie en longeant la côte. J’ai fait la rencontre de beaucoup de petits singes qui ont été très accueillants pour moi, sur ma route de fuite. Et puis, le hasard a voulu que je trouve, dans un port, un navire vénitien. Un singe encore m’a aidé. C’est grâce à sa présence, à lui seul, assis sur mon dos et s’accrochant des mains à ma toison, que j’ai pu parler au capitaine qui avait entendu, d’autres marins, mon histoire et ma visite au grand roi. Tu vois bien : le grand roi. Le commerce. Je reste très-très reconnaissante à ce petit singe et à ce brave homme qui m’a accueilli dans son navire. Mais là, dans ce bateau-là, je ne pouvais aller et venir. Son équipage n’aurait pas pu l’admettre. Je me tenais donc le plus souvent dans l’endroit réservé au capitaine, sa cabine. C’était un homme admirable. Nous avons subi plusieurs tempêtes dans ce voyage vers Venise. Dont une, absolument effroyable pour moi. Je me suis rêvée morte, oui. Et même, j’avais perdu mes dents dans ce rêve-là. Te rends-tu compte ? Nous avons eu beaucoup de chance et cet homme, ce capitaine, était très habile et d’un immense courage. Et quelle équipage, mon neveu ! Le bois précieux qu’il transportait n’a pas été gâté. Oh ! Quel voyage. Mais je veux te dire aussi une chose extraordinaire, oui. Tu vois, j’ai rencontré ces êtres dont la vitalité me coupait le souffle et tous ces bateliers, si habiles et joyeux, et tous ces paysages. J’ai eu la joie de ces petits singes qui m’ont réconforté dans ma fuite. C’était beau et fantastique. Mais une chose a été, dans mon corps et dans mon esprit, au dessus de tout ça. Est restée, pour moi, au dessus de tout ça. Après avoir quitté cette Asie que l’on nomme parfois Cathay, le bon capitaine du retour a fait un assez long mouillage dans une grande île magnifique. Les gens ne parlaient pas la langue du Cathay et, si j’ai saisi un peu cette langue, je ne peux m’en souvenir aujourd’hui. Tout a été long pour un mouillage, mais court pour moi. Là-bas, les gens étaient très doux. Ceux que j’ai rencontré, vois-tu. Et ils faisaient une musique tout à fait à mon goût. Je me suis dit que nous pouvions nous comprendre, moi et ces gens. Ils avaient – imagine – toutes sortes de cloches, de vases et de feuilles de métal rassemblés en un endroit, comme quand on voit un orchestre dans cette partie-ci du monde, et ils faisaient avec ça une musique des plus admirables. Les cloches et les vases se parlaient. Les feuilles de métal se répondaient. Ils jouaient leur musique à plusieurs, comme s’il s’était agi d’une grande famille. Et aussi, c’était beau à voir, leur orchestre jouant. En fait, je te dis orchestre, mais ce n’est pas ainsi. Ce qu’il faut dire, je pense, c’est que les cloches, les lames de métal, les tambours, les flûtes et les gens eux-mêmes, oui, tout cela, tout l’ensemble, c’était un seul instrument. Les gens étaient une partie de ce formidable instrument. Je n’avais jamais entendu cela dans ma longue vie et ne l’ai jamais plus entendu depuis. Je crois que tu aurais aimé cette musique-là et ces gens très doux. J’ai chanté avec ces gens. Même ma musique. Ils ont aimé ma musique ».

La Louvre regarde son neveu qui la caresse. Il s’est relevé et assis et lui demande maintenant : « Tante Louvre, récemment un ami m’a parlé d’un éléphant que l’on produisait à Venise. Dans une sorte d’enceinte, sur une piste de bateleurs. Il m’a dit son étonnement et son admiration. Il en avait entendu parler, mais vu, non. As-tu rencontré des éléphants en Asie ? ». Il voit La Louvre esquisser un sourire, en restant silencieuse, semblant toute à quelque souvenir ou à quelque réflexion. « Alors ? » « Oui, j’ai pu rencontrer une fois des éléphants. Ce sont des êtres magnifiques et immenses. Leurs crottes sont de la taille d’un lapereau ou plus ! Ce sont de magnifiques bêtes. Tu aimerais les peindre, mon neveu. Mais, tu sais, ils me font peur. On dit pourtant qu’ils peuvent être merveilleux et doux. Ils pensent beaucoup, dit-on également, et ils sont très fraternels entre eux, si j’ai bien compris. Ils ont accepté les hommes et leurs folies. Des humains se promènent sur leur dos, vraiment (153).

Et ce dos est si vaste qu’on peut même y poser un abri d’homme (154). J’ai vu aussi des tigres, sais-tu ? Je ne dirais pas que les tigres sont doux (155,156,157,158) ». Cela faisait un couplet tout à fait Louvre. C’est ce que se dit Gian Francesco : magnifique, merveilleux, fraternel… mais il aimait tant l’entendre raconter et être à ses côtés. Il la pensait toujours aux confins de son réel. Il la connaissait depuis si longtemps qu’en fait, il se sentait, lui, surtout en sa présence, comme à cheval sur deux réels.

« Ma tante, ne veux-tu pas reprendre ta chasse ? Puis nous rentrerons pour commencer ton portrait. Ce soir, nous allons au concert ». « Oui, c’est très bien, c’est très bien ». Elle était déjà hors de vue.

Pendant son absence, Gian Francesco commença par penser au portrait, mais, maintenant, lui était venue l’idée d’une petite sculpture qu’il ferait aussi de sa tante. Il faudrait qu’il passe, en rentrant, au four à plâtre (159). Il savait en manquer à l’atelier et cela était toujours utile d’en avoir. Celui des garçons qui s’occupait surtout des moulages et des bustes lui avait d’ailleurs rappelé d’en faire commande. Autant y aller aujourd’hui, cela ne ferait vraiment pas un gros détour. Il imaginait la petite sculpture de La Louvre, blanche de toison, le plâtre convenant, en esquisse. Et grise de tête. Bien sur ses pattes. Faudrait-il la faire sourire ? Non, sans doute pas. Il faudrait lui donner quelque chose comme un air naturel. Mais que pouvait donc bien être cet air naturel ? Il fallait y réfléchir. La seule chose dont il était certain concernait, pour le moment, la taille de cette sculpture. Vraiment petite. Petite à tenir dans une boîte qui la protègerait de bien des regards indiscrets, de bien des bavards, des prêtres et de certains marauds de la clientèle. Il y en avait, évidemment, de ces riches marauds, passant commande de portraits ou de bustes ou même de grandes pièces pour leurs éclatantes demeures. Il voyait même la boîte.

Comment la faire confectionner. Il la voyait bizarrement bien mieux que la sculpture pour l’heure. Il la voulait pouvoir s’ouvrir par le dessus, par un couvercle et par le devant, par un abattant. Il savait même à qui il demanderait de lui faire les boutons – en cristal de roche, avait soudain dit sa tête – permettant de manipuler et le couvercle et l’abattant. Cet ami, graveur de pierres, lui taillerait ces boutons-là, certainement (160).

La Louvre revint de sa deuxième chasse du jour, le poil du museau encore humide d’avoir bu au ruisseau proche. Gian Francesco la regarda avec une question dans les yeux. Elle lui répondit immédiatement : « un bon lièvre et quelques succulentes herbes anisées. Veux-tu partir ? ». Il se dit d’accord pour cela et, pendant qu’il préparait l’attelage, elle se coucha sur l’herbe, le museau au sol. Elle le relevait de temps à autre pour prendre le vent, puis le reposait. Quand Pégase fut prêt, elle grimpa sans un mot dans son panier de transport et Gian Francesco dirigea la calèche vers le four à plâtre, sans, de son côté, du tout évoquer avec elle son projet de sculpture. Après qu’il fut sorti du bâtiment du four à plâtre accompagné des ouvriers qui lui portaient le sac jusque dans la calèche, depuis son panier, La Louvre demanda à son neveu : « Mon neveu, tu me parleras du Levant ? Tu connais Le Levant, n’est-ce pas ? ». Il connaissait Le Levant, certainement, et ils en parleraient. Il lui en parlerait volontiers. Quand ils arrivèrent chez lui, ils s’installèrent immédiatement dans l’atelier. Ils étaient seuls évidemment et La Louvre ne put s’empêcher de dire : « ton atelier est beau, Gian Francesco. Et tu es tranquille, là. ». Il se souvenait lui avoir déjà entendu dire cela. « Oui, tu as raison, Tante Louvre. Mais tu sais, je ne suis seul ici, la plupart du temps, que le soir. Et pour le dessin, parce que, sinon, pour peindre, la lumière ne suffit pas. Ou bien pour réfléchir. Il est certain, crois-moi, qu’il y a des peintres qui aiment peindre en compagnie. J’ai entendu parler d’un très bon peintre qui peint souvent alors que sa famille est autour de lui, lors de ce que nous appelons des réunions de famille, justement ; mêlant gens les plus proches, que l’on voit chaque jour et d’autres qui ne sont là que par occasion (161).

Oui, cela est possible aussi. Veux-tu un peu de melon ? J’en prendrai moi-même volontiers ». « D’accord ». Et ils se dirigèrent vers la petite pièce toute encombrée de tables et d’objets qui servait aussi régulièrement, comme l’avait redit le peintre à sa tante, de salle de repos et de repas à son équipe et à lui-même, quand, à cause d’une commande, il leur fallait travailler tard ou longtemps. Comme ils arrivaient dans la pièce, la Louvre dit aussitôt : « tu vois, ce vase, je suis presque certaine qu’il vient de ces régions dont nous avons parlé au bois. N’est-ce pas vrai ? ». « Peut-être est-ce bien, oui, un vase des lointains, un vase du Cathay; Il est toujours là dans cette pièce, depuis quelques mois, et je n’y porte pas attention. Je n’en ai pas l’usage.

Nous venons là pour nous reposer, je te l’ai dit. Tu le sais. Ce vase m’a été offert par un marchand dont nous avons fait le portrait, les garçons et moi-même. Il était très satisfait de ce que nous avons proposé et, en plus de l’argent convenu, il a donné cela. Il ne m’a pas dit d’où venait ce vase de prix et je n’ai, de mon côté, rien demandé. Mais il est tout à fait possible que tu aies raison, ma tante (162) ». La Louvre mâchait avec force bruit sa part de melon, donnée à la main par son neveu. Elle bavait assez lamentablement. C’était sucré et doux, mais ce n’était pas commode, pour tout dire. Elle finit par engloutir d’un coup tout ce qui lui restait de melon dans la gueule, toujours en regardant avec perspicacité les objets présents. Elle pouvait de nouveau parler : « Qui joue donc de la musette ? Toi-même ? Non, toi, tu as tes jolis petits blocs de bois ». « C’est un des garçons, celui des vernis. Il laisse toujours une de ses musettes ici et nous en joue à l’occasion. Regarde, ma tante, sur cette même table, ici, c’est la Chine; c’est le Cathay ». La Louvre ne comprenait rien. Gian Francesco mettait son doigt sur une sphère de métal posée sur la table et lui disait qu’il s’agissait là du Cathay. « Mais, que dis-tu, c’est minuscule, ceci. Le Cathay, c’est immense et très loin sur l’eau marine, Gian Francesco ! Et notre monde est immense, que racontes-tu donc ! Je suis allé en Afrique avec les cigognes, c’est beaucoup de vol, sais-tu ? ». « Ma Tante, vois-tu, ici, c’est bien La Chine ou le Cathay, comme tu veux. » Il pointe de nouveau du doigt et avec insistance à l’endroit où est représentée la Chine. «  Nous sommes sur cette boule, ma Tante. Toi et moi. Et tous les êtres du monde. Tous. Et toutes les forêts. Et tous les lièvres. Et toutes les eaux magnifiques et furieuses aussi. Ou plutôt, cette boule de métal figure notre Terre, un peu comme une sculpture. Mais tous les détails sont comme invisibles. Cette sphère, c’est aussi un peu comme une idée de notre monde, tout à la fois ». « Ah ??? ». La Louvre reste presque interdite, la gueule ouverte, regardant tour à tour la sphère et Gian Francesco, qui a toujours le doigt sur les régions chinoises et pense en même temps à la sculpture qu’il veut produire de sa tante. Le silence dure assez longtemps entre eux. Puis, tout à trac, d’un coup, comme si elle venait d’être touchée d’un éclair d’une grande intensité, modifiant tout dans sa tête, s’agissant de ces choses-là, elle dit : « Ah, vraiment, mon neveu, veux-tu dire que notre monde magnifique est comme une perle dans le ciel ? Comme une goutte de rosée dans le grand ciel ? » « Oui, c’est sans doute comme ça qu’on peut le dire, Tante Louvre. Et tant de grands feux sont aussi au ciel, qui sont les étoiles si loin de notre petite goutte, de notre petite perle, si magnifique. Je crois que ton idée de perle est fort correcte ». Puis elle reprit un tour de Louvre plus habituel : « Quand tu m’auras peinte, je serai aussi plate que cette musette sur ton tissu. Mais ce sera très satisfaisant » et elle sourit.

« Allons nous installer pour ton portrait ». Et les voilà repartis dans la pièce du tuyau accueillant. « Peindras-tu ma face ? ». « Je te peindrai entière, Tante Louvre ; comment pourrait-il en être autrement. Mais avant, il me faut te dessiner et réfléchir à ce qui est le mieux. Pour te présenter au mieux. Pour qu’on voit toute ton apparence ». Gian Francesco voyait à l’œil de La Louvre poindre comme l’ombre de la vanité. Il n’en dit donc pas plus et la laissa s’installer comme elle voulait. Il commença des esquisses sur le papier et, pour qu’elle reste un peu tranquille sur l’estrade, décida de lui parler, pour fixer son attention, au moins suffisamment de temps pour obtenir, de son côté, quelque chose de concluant. « Ma tante, je me souviens que tu souhaites m’entendre te parler du Levant, sans doute à cause de ce terrible rêve qui t’a visité. Et aussi parce tu sais que je connais un peu ces régions. Mais, avant, et parce que, moi aussi, j’ai eu, depuis ta dernière visite, une grande expérience, je vais te parler d’autre chose. Tu as eu, je le comprends bien, une grande joie de musique avec les gens très doux qui faisaient sonner, en longues résonances et hauteurs diverses, leurs cloches et feuilles et plaques de métal, là-bas, dans cette Asie si lointaine. J’ai eu, moi, une profonde expérience de peintre. Une grande aventure de peinture. La Louvre était tout ouïe, ne bougeait plus d’un poil. C’était parfait. « Voilà, écoute bien ». Il continuait, tout en débutant son récit, à saisir ce qui lui paraissait essentiel dans son port, ses expressions, son volume. « Un ami de Venise m’a confié, il y a quelques mois, quelques lunes, deux petits singes pendant un de ses voyages au Levant. Non, non, ils ne sont plus là. Il est venu les reprendre. Et bien, ces petits singes, j’ai essayé de leur donner l’accès aux couleurs, vois-tu ! ». « Ah ! » fit La Louvre. C’était un grand et large « Ah ! ». « Les petits singes à qui j’ai donné la possibilité de peindre ont aimé les couleurs. L’un d’entre eux aimait aussi beaucoup les couleurs sur son corps. Il aimait mettre des vêtements que je lui fournissais. Je l’aidais à s’habiller. Il se regardait pensivement dans les miroirs. Je ne sais s’ils voient comme nous-autres humains ou comme toi. Mais, tout au moins, je comprends que chaque couleur a pour eux aussi une lumière différente, fait dans leurs yeux comme un reflet particulier. C’est ainsi que je l’imagine. Ils se moquaient de représenter. Ils n’y pensaient même pas ! C’est cela que j’ai ressenti. Ils n’ont pas essayé de m’imiter. Ou, plutôt, ils m’ont imité en utilisant les couleurs préparées pour eux et en prenant en main un ou des pinceaux. Je faisais ça le soir, quand j’étais seul avec eux dans l’atelier. Moi-même, je ne travaillais pas vraiment les couleurs, la lumière ne s’y prêtant pas, tu le sais bien. Ils peignaient parfois directement avec leurs mains. Avec leurs langues aussi. Ils regardaient ce qu’ils avaient peint, mis sur la toile, les couleurs assemblées et ils fixaient certains endroits du tableau. Bien sûr, on pourrait dire qu’ils ne savaient pas représenter. Qu’ils n’avaient pas cette capacité. Mais je ne crois pas que je veux suivre de telles pensées, de telles affirmations. Ce qu’ils peignaient, c’était d’une audace folle pour moi (163,164).

Jamais je ne pourrai montrer cela à d’autres hommes. Tante Louvre, en fait, j’y pense, c’est un peu comme ta musique personnelle ». « Ma musique naturelle, comme dit Charles ». « Oui, ta musique naturelle, voilà.  Et si je n’étais pas à côté d’eux dans leur peinture, les petits singes venaient me chercher dans un autre bout de l’atelier et ils voulaient que je les accompagne jusque devant le tableau. Ils me prenaient par la main et m’amenaient jusque devant ce qu’ils avaient composé. » « Gian Francesco, mon cher neveu, pourrai-je voir-contempler les couleurs des petits singes ? Me feras-tu voir cela ? » « Tante Louvre, je n’ai rien pu conserver. L’endroit où je gardais ces merveilles pour moi seul, à l’abri du regard des prêtres et des fourbes, est parti en fumée. C’était une pauvre grange près de l’endroit où nous sommes allés gambader ensemble au bois. Le foin aura fermenté. Cela est possible. » La Louvre pense alors au Cerf à pattes de cigogne. Elle pensa aux marais, aux feux follets. « Oh, tu as raison, c’est une grande expérience. Quelle joie, n’est-ce pas ! » Il continua encore à travailler sur ses essais pendant que La Louvre restait rêveuse. Puis l’horloge lui dit que ce serait bientôt l’heure de se préparer pour le concert. Ils se préparèrent donc et partirent, toujours avec le brave Pégase, toujours avec le bon panier. Et sans oublier ni le brûle-parfum, ni le petit encensoir, qui pourraient se révéler très utiles si quelque fâcheux venait à faire du bruit à propos de l’odeur : « L’odeur, dans cette loge. Qu’est-ce donc ? ».

La Louvre aima le concert bien que l’orgue ne fût pas un de ces instruments préférés. Mais elle n’avait pas souvent l’occasion d’en entendre les sons multiples et l’instrumentiste qui jouait de cet orgue-là, un très beau petit orgue portatif, était d’un incroyable talent (165). Cet orchestre à tout faire, cette machine reproduisant toutes les voix ou bien, si l’on veut, cette voix démultipliée qui pouvait presque tout dire, elle le maniait à merveille. « C’est une grande musicienne, mon neveu ». Elle aima plus, peut-être il faut le dire, parce qu’il s’agissait de cordes, peut-être à cause de son cher Charles Mouton, le joueur de viole qui, en plus de jouer des pièces très subtiles, présenta son instrument et le luthier qui le lui avait confectionné à son entier usage (166). La Louvre put même dans le noir de la salle sortir de temps à autre un œil de son panier. Il n’y eut pas de remarques sur « cette loge, où cela sent si fort ».

Quand ils furent rentrés, l’un et l’autre se déclarèrent comblés et fatigués à la fois. La Louvre ne demanda même pas d’histoire avant de dormir et alla, sans façons, se mettre dans son foin.

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