2. La génération

« Nous t’emmenons avec nous admirer, tout près d’ici, un grand prodige » dit l’un des deux anges. « Oh certainement » répondit La Louvre « avec grand plaisir ! Qu’en est-il ?». Ni l’un ni l’autre des anges ne fit alors le choix de prendre plus avant la parole. Ils se contentèrent de hocher la tête d’une façon qui était comme d’affirmer une évidence. C’est pourquoi La Louvre respecta leur silence et les suivit de son bon pas de chèvre. Ces anges-là n’étaient pas comme ceux du Grand Monastère, vêtus de magnifiques robes bleues ornées de broderies blanches. Ils étaient nus, comme elle-même, blanche poilue. Bien que plutôt petits de taille, leur prestance était, aux yeux de La Louvre, insigne, ô combien! Et leur peau luisait, aussi saine et brillante que l’émail de mes dents, pensa-t-elle. Avant que d’arriver juste à l’endroit où devait avoir lieu le prodige, l’ange qui avait déjà parlé reprit la parole : « Chère Louvre, nous connaissons ta discrétion autant que ta belle curiosité des merveilles de ce monde, aussi, afin de saisir au mieux ce qui se prépare, nous t’invitons à aller te cacher dans un des arbres de ce verger que tu vois là-bas à quelques galops seulement. Peut-être prendre ta forme feuille sera-t-il plus approprié pour observer et contempler, en une telle circonstance. Un message nous a permis de savoir que le prodige a lieu depuis plusieurs jours, au lever du soleil et à son coucher. Il se tient dans le ciel et nous deux l’avons admiré déjà une fois. Mais tu verras aussi, ne t’en inquiète pas, que des choses se passent au sol, dans l’herbe drue ». Les trois êtres merveilleux se firent encore quelques signes d’intelligence de la tête et des yeux, puis, ce fut tout. Ils s’étaient compris.


Et, de fait, très peu de temps après qu’ils se soient séparés, le soleil pointant son ardeur au ciel, apparut dans ce même ciel, comme une vapeur qui se matérialisa, devint de plus en plus perceptible, puis visible dans toute sa splendeur. Une magnifique femme ailée était installée là, comme suspendue, à environ deux tailles d’homme au dessus du sol, dans une sorte de longue coquille, plus haute que large et qui était, pour elle, en quelque sorte, un abri pour son dos et ses ailes (2). Devait-elle s’abriter de l’air des alentours pour ne pas froisser ses fragiles ailes? La Louvre, dans son petit arbre, se le demandait tout en étant très attentive à toute la grandeur de cette apparition. Du corps de la belle femme des rayons de lumière faisaient briller tout l’endroit jusque loin autour d’elle, dans presque l’ensemble du verger. Cette lumière-là était bien plus ardente que la lumière du jour. Nous pourrions, nous autres qui vivons dans un temps où l’électricité a été comme domestiquée, comme domptée des éclairs et de la foudre, qualifier cette lumière d’électrique. Mais l’on sait qu’au temps où, dans ce verger, avait lieu ce prodige auquel assistait La Louvre, les hommes ne connaissaient encore rien de l’utilisation de l’électricité. Elle irradiait, cette femme ailée, qui sans être un ange – cela se voyait bien – montrait, par tant de très évidents signes, qu’elle faisait partie de cette grande famille complexe des êtres mystérieux et déraisonnables, familiers de cette Terre, qui hantent les rêves des humains, qui ont ravi l’esprit de bien d’autres. Il y avait cependant une particularité dans ce rayonnement, une particularité qui, tout à la fois, intéressait bigrement La Louvre, l’étonnait, lui donnait à penser, tout en la mettant, c’est cela, presque en colère. Et je vous dirai pourquoi après, parce que je le sais. Cette particularité, c’est qu’une partie du rayonnement naissait du sexe même de cette belle femme ailée. Exactement là d’où sortent les enfants quand ils viennent du monde du ventre de leur mère vers le monde de l’air. Cette partie-là des rayons, qui dardaient intensément, allait comme rejoindre le sol ou mieux, l’herbe drue. Et, de fait, très peu de temps après que l’émission de rayons ait commencé, son effet se fit comme sentir. En six emplacements autour de la large coquille émergèrent, des hautes herbes, six hommes, vêtus eux de pied en cap. Et, dès leur apparition, ils parurent presque foudroyés par les rayons. Ou plutôt que foudroyés, mieux vaudrait dire ensorcelés. Oui, ils émergeaient du flot de l’herbe et restaient là, sous le charme du rayonnement. Leur regard n’était pas vide, mais fasciné. Dans le même temps, il semblait qu’aucun mouvement ne leur fût envisageable. Ils étaient, ils s’étaient, figés. Figés dans l’admiration des rayons. Oh, La Louvre, elle, dans son pommier, se sentait presque défaillir de mélancolie. Elle n’était pas loin de se mettre à hurler en louve, mais elle sut se retenir et continuer, seulement, à admirer tout cela. Elle crut reconnaître un des hommes qui était là. Il y avait, dans l’histoire de cet homme, des événements mélangeant cheveux et ce que nous appelons, nous, le Levant, mais cela restait confus dans son esprit. De plus, si elle avait une très bonne mémoire des noms de lieux, le nom des personnes ou d’autres êtres – mis à part un vraiment petit nombre – lui sortaient du crâne aussi vite qu’ils y étaient entrés. C’était loin déjà, dans sa vie de Louvre, cette histoire d’homme, de cheveux et de Proche-Orient. Puis, très lentement, mais suivant l’avancée du soleil dans le jour, le prodige retourna à la vapeur d’où il était comme sorti. Quelle beauté ! Et quelle mélancolie à la fois… La Louvre aurait voulu, dans le même temps, remercier avec chaleur les anges et arracher les plumes de leurs ailes une à une ! Parce qu’elle comprenait bien une chose, une chose évidente pour elle dont nous avons dit qu’elle était un être femelle, un monstre plein de fantaisie et d’allant, c’est que cette belle femme était, sans absolument aucun doute, avec tout ce puissant rayonnement émanant d’elle, capable de grande génération. Qu’elle pouvait, autrement dit, avoir quantités d’enfants, de charmants enfants, qu’elle pouvait capter en son corps tous les sucs masculins, les transformer en une magnifique liqueur devenant en peu de temps, un bel être, un bel enfant. Oui, La Louvre était comme un peu hautement jalouse de cette fantastique femme, mais aussi, et surtout, admirative.

Et je peux vous dire pourquoi, comme je l’ai annoncé auparavant. Voilà. La Louvre, elle, malgré ses grands désirs d’enfants, de nombreux enfants, n’avait jamais réussi, tout au long de sa très longue vie de très-très, très vieux monstre à en avoir le moindre. A porter un enfant en son sein et à le mettre, comme on dit, au monde. Elle avait essayé d’avoir des enfants avec quantités de griffons, d’hippogriffes, de chevaux ailés, de centaures et d’autres monstres aussi variés que nombreux, et même avec son cher Cerf à pattes de cigogne, son plus cher, son si cher ami qui était lui aussi fort vieux et lui aussi vif comme le feu et qu’elle rencontrait le plus souvent possible, se rappelant même facilement son nom. Forcément, son meilleur ami du moment… Mais rien. Malgré l’amour du Cerf à pattes de cigogne, rien. Lui-même avait eu des enfants avec d’autres êtres mystérieux. Mais jamais avec La Louvre. C’était un grand malheur pour La Louvre que ce manque d’enfant. Elle en souffrait mais avait su surmonter cela; Oh vous verrez, vous comprendrez.

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