De l’autre côté du lac, quand elle l’a contourné, elle voit la ville en contrebas. Oui, c’est là qu’il faut qu’elle aille. C’est là qu’il faudra se faufiler sans que quiconque ne la soupçonne, ne l’importune, ne la poursuive. Elle fera ça. Elle ira demain, avant le jour. Elle suivra la bonne piste. Elle saura le moyen. La lune est encore bien haute au ciel quand elle se met en route. Elle repère des passages. Il est vraiment bien rare que les humains ne puissent pas être pris en défaut dans leurs défenses, à un moment ou à un autre, par quelque accident de terrain, quelque butte, quelque nid de très dures roches, quelque vérification approximative, quelque réparation jamais achevée. De la brèche qui lui convient le mieux, elle bondit. Elle est dans la ville. Elle écoute, elle hume l’air avec une extrême attention. Pas de gens qui circulent, pas de guet alarmant, pas de ronde menaçante. Elle avance cependant avec prudence. Maintenant qu’elle est dans les rues, elle prend ici un galop, puis circule très doucement un peu plus loin, ayant jugé cela raisonnable. Elle se répète le mot ‘raisonnable’ pour elle-même et l’entend dans sa tête de Louvre. Elle sent qu’elle arrive. C’est là. Elle bondit d’une borne sur un muret, saute dans la cour. Elle veut que cette demeure soit restée celle de Gian Francesco. Ici, ce n’est pas comme chez Charles, on est en pleine ville. Pas de petit bois en possible échappement, si la nécessité le commandait. Si elle finissait par aboutir dans un endroit qui ne convenait pas, cela pourrait être très dangereux. Pour elle. Pour des humains qu’elle considérerait comme importuns, dont elle voudrait essayer de se défaire. Elle renifle avec soin. Elle prend les odeurs. Elles lui paraissent très bonnes. Elle reconnait un grand volet de bois derrière lequel elle sait pouvoir trouver une des pièces de l’atelier. Elle tâte le volet du museau après s’être dressée sur ses pattes avant. Bien, il n’est pas loqueté. Ils ont voulu que de l’air puisse aller et venir dans l’atelier. Elle passe lentement la tête entre le battant et le chambranle, puis secoue pour se faire un peu plus d’espace, une plus grande ouverture, pour que le reste de son corps de Louvre ne cogne pas au bois du volet, quand elle se décidera à sauter. Elle donne un grand coup de rein et passe à l’intérieur. Il fait sombre là-dedans, mais vraiment, cela n’est rien. Elle y voit parfaitement bien. Elle continue à inspecter du nez. Elle a repéré, c’est certain maintenant, des touches de Gian Francesco sur du bois de siège. Ce sont ses mains. D’autres odeurs sont là qu’elle ne peut raccrocher à aucun humain de son répertoire de nez. Les garçons de l’atelier ou bien des élèves. Elle dit à sa tête : je veux me reposer un peu, le jour n’est pas encore tout à fait là. Elle se couche au sol, dressant cependant toujours l’oreille au moindre bruit – insectes voletant, vers dans les meubles, air se déplaçant – et sait que, bientôt, elle prendra sa forme feuille, attendra, écoutera, se manifestera quand il sera temps. Elle n’a pas encore choisi l’endroit où elle se tiendra en feuille. Elle lorgne une étagère où sont groupés des châssis. Cela la tente et puis elle voit le moyen d’y accéder. Mais elle a peur qu’une fois là-haut tout bascule, elle et l’étagère. Il y a le tuyau du poêle aussi. Très facile. Ils ne vont pas faire du feu dans ce poêle maintenant, en été. Oui, le tuyau est parfait et elle verra tout très bien, s’ils ont à faire par ici. Elle se lève et va quand même se promener un peu dans les autres pièces de l’atelier. Elle ne reste pas longtemps dans chacune, mais peut tout de même voir un plat de figues très alléchantes. Mais est-ce déjà la saison des figues ? Des arbres précoces, peut-être. L’automne passé, elle a dégusté dans les figuiers tant de succulentes figues.

Elle grimpe sur le poêle et, après s’être concentrée, prend sa forme feuille sur le tuyau. Elle reste là, somnolente. Quelque temps après, des voix lui parviennent. Celle de Gian Francesco est parmi les rires qui s’avancent. Quelle merveille. Il n’y a que des hommes. Ils sont une douzaine. Ah, ce sont des élèves. C’est une leçon. Ils s’installent. Ils semblent tous connaître l’endroit (130). Un des hommes se déshabille et va s’installer sur l’estrade, tout près du poêle d’observation de notre Louvre. Il est absolument nu. Il pose son coude gauche sur un bloc de bois et plie aussi sa jambe gauche. Elle comprend qu’il va être peint, celui-là, ou dessiné, car ceux qui le regardent, lui font face, à peu de distance, et ont commencé à s’activer, n’ont pas tous des couleurs en mains. Certains ont juste de grandes feuilles et manient un de ces minces bâtons avec lesquels on trace noir ou gris. Pour l’instant, en dehors de Gian Francesco qui a déjà donné des indications, tous sont silencieux. L’homme qui pose, elle le voit bien. C’est un homme qui doit pouvoir courir vite, peut-être aussi ramer, peut-être remuer le fer. Il est solide. Il n’a pas, à la poitrine, une de ces petites toisons qu’ont certains humains mâles. Mais il porte une moustache, bien différente de celle de Gian Francesco et ses cheveux sont bouclés. Il regarde vers le haut, vers l’étagère, comme pour ne pas croiser le regard des élèves. C’est un bel homme. Elle voit ses génitoires, ses pieds bien proportionnés. Elle comprend – à ce que dit Gian Francesco – qu’il faut que les élèves étudient comment représenter sa décontraction. Mais elle, elle ne sent pas de décontraction chez cet homme nu. Ils se sont mis à parler entre eux, tranquillement, tout en continuant à tracer ou peindre et elle, tout d’un coup, elle se voit là, sur l’estrade, sans toison, grelottant devant une assemblée de boucs qui la dévisagent. Ce sont des boucs très sérieux. Ils ne disent absolument rien. Forcément, ils ne savent pas parler, juste bégueter, bêler, chevroter.Mais ils ne font même pas ça, juste ils la regardent, de leur regard sévère et effrayant, elle, incroyablement nue, comme tondue, et tremblant de froid.

Elle pense juste après à des moutons qu’elle a vus dans son parcours. Ils n’étaient pas nus de laine, mais les femmes à la quenouille qui les gardaient, elle les avait bien entendues parler de tonte, pour le noir comme pour les blancs. Et, soudain, de derrière son buisson, elle a vu une troupe d’au moins six soldats apparaître (131). Les chevaux devaient avoir du feutre aux sabots ou quelque chose d’équivalent, car elle n’avait absolument rien entendu de leur progression jusqu’à ce qu’elle les retrouve dans son large champ de vision. C’était des cavaliers dont certains portaient des vêtements de métal. Cela s’entendait bien, maintenant, ce cliquetis, et, encore mieux, en raison du fait qu’ils ne disaient absolument rien. De là où elle se trouvait, elle, Louvre, elle ne pouvait distinguer aucun visage à ces soldats, comme si leurs faces avaient été lisses de traits. S’ils ne parlaient pas, c’était bien peut-être parce qu’ils n’avaient pas de bouche. Les femmes sur le pré s’étaient tues et l’une d’elle avait même détourné le regard sur sa quenouille. Le silence de ces hommes était très menaçant, très pesant. Celui de ces soldats qui était nain, tout caparaçonné d’un métal comme doré, portait un bouclier, accroché sur son dos, et sa lance immense semblait vouloir déchirer le ciel de sa pointe. Elle avait retenu son souffle un instant. Cette troupe était passée. Les femmes avaient recommencé à parler de tonte, sans prononcer un seul mot sur ces soldats et, de son côté, elle avait repris son chemin pour arriver jusqu’ici, sur son très accueillant tuyau. La Louvre se demandait bien pourquoi, dans cet atelier tranquille, plein de bonne humeur, son esprit l’avait emmené vers cette scène assez effrayante. Elle repensa aussi à la cape noire de l’homme à l’étoile rouge, dans le rêve du tremblement de terre, et à l’habit blanc du dormeur trois fois couronné.
C’est le rire de Gian Francesco qui la ramène dans l’atelier. Ils sont tous toujours là. Ils parlent plus fort. Même l’homme qui a pris la pose s’est mis à parler. Il dit qu’il est fatigué. Tous ensemble, et Gian Francesco en premier, lui proposent, bien sûr, de se rhabiller. C’est assez. Ils discutent maintenant par groupes, se montrent leurs essais. L’homme qui posait est lui aussi peintre, c’est ce que pense la Louvre à l’entendre parler avec finesse. Puis, l’un salue Gian Francesco. Et un autre. La pièce en vient à se vider presque complètement. Il ne reste plus que Gian Francesco et l’homme qui servait aujourd’hui de modèle. Lui-même finit par saluer et se retirer. Gian Francesco s’est assis sur ce siège qui lui semble familier et qui conserve si présente pour La Louvre, sur ses deux bras, l’odeur de ses mains. Il est comme à réfléchir. Alors La Louvre lance, depuis son tuyau, un « Gian Francesco, je te salue en bonjour ». Il bouge un peu la tête, mais ne comprend pas. Elle n’a pas parlé assez fort. Elle recommence. Cette fois, il se lève et cherche les sons sans rien voir, forcément. La Louvre continue. Il se retourne, s’inquiète. Elle n’en peut plus d’attendre. Elle se redonne son corps de Louvre tout entier en un rien de temps, bondit du poêle au sol et fait face à son neveu. «Tante Louvre, quelle chance ! Je ne reconnaissais pas ta voix, dans ta forme feuille». Elle frétille. Elle est si heureuse. Elle voudrait lui mettre les pattes avant sur les épaules et lui lécher ardemment le visage. Mais elle va le blesser de ses sabots. Elle voudrait le renifler partout, comme elle le faisait quand il était enfant. Mais, maintenant, cela ne se peut. Elle le lèche aux mains et vient tout de même lui fourrer le museau sous une aisselle. Ah oui, c’est Gian Francesco, assurément. Il la caresse des deux mains. Ils ne se parlent pas encore. Elle voudrait sauter partout dans l’atelier, le pousser de la tête pour qu’il cabriole avec elle. Mais voilà qu’ils se regardent fixement. Il répète : « Tante Louvre, quelle chance ! Tu es là ». Puis, il dit « attends-moi » et il court d’une pièce à l’autre de l’atelier. Elle entend le bruit de la clef tournée dans la serrure. Oui, c’est mieux ainsi. La Louvre est montée sur l’estrade. Elle ne peut évidemment pas prendre la même pose que l’homme nu, mais elle se trouve une position. Et quand Gian Francesco revient, il la voit, fière d’elle et de sa pose. « Ah, ma Tante, tu es venue pour le tableau ! ». Elle lui sourit : « tu m’as promis, cher neveu ». Gian Francesco ne dit rien, se rassoit, semble de nouveau réfléchir. Puis, très vite, il sort de lui-même et regarde La Louvre, en souriant à son tour. « Tante Louvre, tu vas voir, ça va être magnifique, on va passer un très agréable moment ensemble. Il me faut peut-être quatre ou cinq jours pour bien avancer dans ton portrait. Mais je ne pourrais pas toujours dessiner et peindre. Et toi, tu ne pourras pas toujours tenir la pose. Il faudra nous reposer. Écoute, je vais faire dire aux garçons qu’ils sont libres. Je leur ferai porter à manger pour le midi et le soir. Je vais dire que j’ai des idées pour de nouvelles commandes et que je veux être seul à l’atelier. Il faut que je voie aussi pour Niccolò (132).

Et puis, nous irons au concert, n’est-ce pas ? Et gambader, moi avec mes carnets et toi, avec ta chasse. Et nous parlerons ! Et tu me chanteras de nouvelles compositions ? Nous chanterons ! Qu’en penses-tu ? » Oh, elle restait muette, mais ses yeux brillaient. Quel bon neveu. Quel esprit charmant. Elle lâcha, quand même, ne pouvant plus se retenir : « Oui, c’est très bien, c’est très bien ». Gian Francesco avait pris ses castagnettes et rythmait d’un rythme lent les pensées qui lui venaient. La Louvre lui lécha les chevilles. Il lâcha bientôt ses castagnettes en disant : « chère Tante, je veux organiser les choses. Reste là à m’attendre tranquillement. Repose-toi. Je ferme à clef. Il faut aussi que je voie pour ton foin de nuit. Tu vas voir ! Quel portrait de toi nous allons faire ! ». Il la caressa encore sur la tête et partit en coup de vent. La Louvre était très contente et, même si le tableau n’avait, par malchance, pas abouti, elle serait restée pleine de reconnaissance pour cet accueil et cette attention et cette promptitude à la satisfaire qu’avait manifestée Gian Francesco. De son côté, il confia à son fils qu’il lui faudrait être seul pendant quelques jours pour du travail à l’atelier, qu’il ne pourrait donc pas s’occuper de lui au mieux. Il irait chez sa tante Luisa pendant ce temps. C’était la bonne solution. Le jeune dessinateur s’exclama immédiatement : « Je prendrai mon matériel ! N’est-ce pas ? » « Bien sûr, Niccolò ; mais n’as-tu pas là-bas tout ce qu’il te faut ? » « J’ai des choses en cours ici sur lesquelles je serai content de travailler, mon père ». Puis, quand ils eurent convenu des modalités de son séjour chez sa sœur, qui ne pouvait qu’accepter et recevait de toute façon très souvent Niccolò à l’improviste, Gian Francesco envoya son fils courir chez certains des peintres de l’atelier pendant qu’il se chargeait de prévenir les autres du changement pour les jours à venir. Quand cette partie la plus importante fut réglée, il s’informa sur les concerts à l’affiche dans les prochains jours et contacta des amis pour organiser le transport du panier de La Louvre, ici et là, de ce théâtre à cette salle de concert, paya ce qui était nécessaire pour à la fois faire en sorte d’arriver et repartir avant les spectateurs et faire circuler la malle. Il s’acquitta aussi du prix des places dans des loges suffisamment vastes pour lui et son étrange instrument d’osier. Il réussit à faire tout ça plutôt vite et, quand il revint, trouva La Louvre somnolente dans l’atelier. « Tante Louvre, tout s’arrange très bien, veux-tu manger un peu ? Je n’ai ici que peu de choses qui pourront te convenir, mais, toute de même, j’ai des figues, que tu aimes, je le sais, du pain et une grande part de melon (133,134) ».
« Oui, j’ai vu ces figues, au matin, en faisant le tour de l’atelier. Je veux bien des figues. Et de l’eau ». Gian Francesco alla tirer de l’eau à la fontaine et fit boire La Louvre à la louche (135).




Elle but bien lentement trois de ces louches, puis mangea tranquillement les figues que son neveu lui présentait une à une à la main. « Elles sont délicieuses. L’arbre est précoce, n’est-ce pas ? ». Il hocha la tête en souriant, mais sans rien dire, mettant seulement, au fur et à mesure, les figues sur sa main. « Tu ne manges pas ? » « Je vais prendre un peu de pain et fumer une bonne pipe (136) ». Ah, voilà pourquoi ils font circuler de l’air dans l’atelier pensa La Louvre. Cela m’était sorti de l’esprit. Gian Francesco finit par dire : « Je réfléchis à ton portrait et à nos gambades. Et je veux te montrer les commandes que nous avons terminées récemment et qui seront livrées bientôt. Je suis si heureux que tu aies eu envie de venir me visiter ». Tout en tirant sur sa pipe, il se dirigea vers une des autres pièces de l’atelier et en revint avec deux petits tableaux. La Louvre avait presque fini de manger le reste de ses figues, posées à terre dans une grande assiette de métal. Pendant qu’elle se pourléchait les babines, Gian Francesco lui fit la présentation de ces deux tableaux en lui disant aussi que, pour deux autres beaucoup plus grands, ils se déplaceraient ensemble dans la pièce où ils étaient remisés avant de partir sur les routes, vers leurs destinataires. Le premier des tableaux montrait un homme déjà âgé, barbu et presque nu, terrassé, allongé sur des roches et levant les bras au ciel. Près de lui, un crâne humain fixait ceux qui regardaient l’image. Un très gros livre était appuyé, comme sans doute tombé de sa position verticale initiale, sur un des côtés du crâne.

Au dessus, ce que Gian Francesco allait appeler bientôt un ange voletait en soufflant dans une trompe ressemblant aux trompes de guerre romaines. On pouvait comprendre que le son de la trompe rendait l’homme fou, ses oreilles venant à être comme arrachées par ce son puissant (137). C’est en tout cas ce que La Louvre imaginait, elle, de son côté. Tout était assez sombre dans le paysage d’arrière-plan, au ciel de crépuscule. « Tante Louvre, voici St Jérôme, qui a dit ‘que je veille ou que je dorme, je crois toujours entendre la trompette du jugement’ ». La Louvre le regarda et Gian Francesco sentit de l’étonnement dans son regard. « Mais, mon neveu, Charles ne m’a pas parlé de ça ? Et on voit mal le lion, dans cette image ». Et comme Gian Francesco était à son tour fort étonné, La Louvre expliqua tout. Charles, le livre, l’histoire, le lion, l’âne, les dromadaires, le monastère, ce que Charles avait appelé la piété de Jérôme et sa rigueur, tout autant. Ils se parlèrent de Jérôme. Ce que La Louvre avait compris, ce que celui qui avait commandé le tableau voulait, ce que Gian Francesco avait composé. « Et puis, tu sais, les oisanges n’ont pas des ailes d’oiseau. A toi, je peux le dire. Ne te l’ai-je pas déjà dit ? Mais, au fait, comment dire ça ? C’est difficile. Mais déjà, je peux te dire la chose suivante : il n’y a pas de mystère dans tes ailes. On dirait des ailes de cygne, peut-être ». Elle revoyait maintenant cette matière toujours en mouvement de l’esprit qu’elle avait visité dans la tête de l’homme puissant trois fois couronné. Elle voyait les changements de couleur, le rayonnement. Comme pouvait-elle rendre compte de cela à Gian Francesco ? C’était bien à cela que ressemblait les ailes des oisanges. « Ce que je vois là, j’y pense maintenant, plus qu’à des cygnes, me fait penser à ce que Chiron m’a dit des ailes de sirènes. Mais c’est vrai que je n’ai jamais vu moi-même de sirènes. Des oisanges, oui. Souvent ». Gian Francesco avait toujours du mal à s’imaginer sa chère tante parlant avec Chiron, le centaure qu’elle avait tant aimé. « Je crois que ton tableau est bon. Mais je crois qu’un lion plus présent aurait été très seyant ». «Tante, dans un autre tableau que nous avons composé de La vision de Saint Jérôme avec les garçons, j’ai mis un lion bien visible, crois-moi ». « Ah, voilà qui est bien. Je crois qu’une grande amitié habitait en eux. Une grande amitié liait ces deux êtres, mon neveu. Ce Jérôme était très tourmenté, n’est-ce pas ? Pouvait-il pleinement apprécier la beauté de notre monde. Le penses-tu ? Et puis, je comprends bien que toute sa vie n’a pas été faite que de cette amitié. Je le comprends ». Ils poursuivirent ainsi leur dialogue jusqu’à, comme cela se dit, épuiser le sujet. Tout en continuant à tirer sur sa pipe, Gian Francesco présenta l’autre tableau de petite taille à sa tante, qui fut, tout de suite, beaucoup plus convaincue par cette toile-là. C’était une représentation très libre de Circé, la magicienne, l’enchanteresse, l’ensorceleuse. Il y avait le vase rempli de poison. Il y avait la baguette à transformations. Il y avait un livre rempli de figures qui pouvaient être de constellations et sans doute de formules à pouvoirs.

La Louvre aimait le regard pensif de cette femme mystérieuse et terrible dont elle savait qu’Ulysse avait réussi à déjouer les maléfices. Elle aimait aussi ce très fantastique bijou montrant neuf perles montées en fruits sur des tiges de métal qu’elle pensait être d’or (138). Nous le savons, elle adorait les perles au point d’en arriver, Louvre vagabonde sans logis, libre comme le vent, à les convoiter pour elle-même. Elle y alla d’un de ses si fréquents : « c’est magnifique ». Elle le pensait, comme toujours, en toute sincérité. Gian Francesco l’invita à le suivre pour voir les deux autres tableaux dont il avait parlé. « Ma tante, la lumière sera moins bonne, mais je ne peux les déplacer seul, ces deux-là ». Et ils virent ensemble le Saint François,qui, pour La Louvreétait,« au moins de la taille de deux jeunes enfants, n’est-ce pas ? ».

De nouveau elle fut étonnée des ailes d’anges et le dit. Elle affirma, par ailleurs, n’avoir jamais rencontré aucun oisange violoniste parmi tous ceux qu’elle avait eu l’occasion de rencontrer, côtoyer, admirer (139). « Ce sont de formidables chanteurs, mon neveu ! Mais on peut évidemment composer une chose comme cela, je le comprends bien. Et puis, ceux qui t’ont commandé ce tableau voulaient peut-être un violoniste, n’est-ce pas ? ». Ils parlèrent et parlèrent. Puis passèrent à cette peinture de l’atelier de Gian Francesco représentant Loth, seul avec ses filles qui l’enivraient afin de lui faire perdre la tête et obtenir de lui suffisamment de semence pour que chacune d’elle, dans leur tristesse commune, puisse porter un enfant en son sein. Elle ne connaissait rien de cette histoire qui l’intéressa et l’épouvanta plus qu’un peu. « Et au loin, qu’est-ce donc que tout ce rouge ? ». « C’est un grand feu, Tante Louvre, ce sont deux villes qui brûlent. Deux villes du Levant que l’on nommait, l’une Sodome et l’autre Gomorrhe, et qui ont disparu à tout jamais (140) ».

« Oui, de grands incendies, pleins de feux et d’explosions » dit-elle, très pensive et comme pour elle-même. « Voilà nos commandes, vois-tu ? » « Ah, c’était passionnant, vous faites des choses très belles, avec tes mains et celles des garçons. Vous êtes d’incroyables musiciens des couleurs ». « J’ai de la chance, Tante Louvre, cette équipe de l’atelier actuel est très bonne. L’ambiance est très bonne. Niccolò voudrait travailler avec nous. Je crois que j’accepterai sa demande. Il faudra que les garçons disent eux aussi ce qu’ils pensent. C’est un très bon dessinateur. Mais il connait peu de choses encore aux couleurs. Nous pouvons lui apprendre, évidemment ». En l’entendant ainsi parler, La Louvre se souvint de la toute jeune femme de Gian Francesco, cette belle Giovanna, morte en donnant naissance à ce si subtil et doux fils. Bien sûr, La Louvre ne l’avait jamais rencontré, mais elle connaissait son visage.

Elle se souvenait du tableau qu’avait fait Sandro, l’ami de son neveu, et dans lequel figurait cette tellement douce femme. Elle était vraiment à peindre (141). La Louvre n’avait encore jamais osé demander à son neveu s’il reprendrait femme ni même s’il avait des amies. Cela faisait si longtemps maintenant pour un homme, pensa-t-elle. Elle le regarda et sourit, d’un de ses sourires spéciaux, de Louvre. « Oui, oui », fit-elle, même si elle était ailleurs. Tout en flattant ses oreilles – c’était si bon – Gian Francesco la dirigea vers un petit échafaudage dans une autre pièce bien éclairée. « Nous sommes actuellement sur ce grand chantier, ma tante. Regarde. Bien sûr, tout n’y est pas, mais tu peux, je crois, tout saisir ». La Louvre vit les soldats, les armes. C’était, pour elle, un très grand tableau. Elle pensa: sans doute difficile à composer. Toutes les couleurs n’y étaient pas. Et certains détails non plus. Gian Francesco expliquait : Romulus, roi de Rome, les Sabins, les Sabines, Romulus et Tatius, rois de Rome ensemble maintenant, les luttes fratricides (142).

Il expliquait encore, avec de la conviction. La Louvre n’avait pas trop d’oreille à ça. Elle voyait bien que la facture était très bonne. Elle laissa Gian Francesco expliquer et lui demanda enfin : « C’est un homme puissant qui t’a demandé cela, n’est-ce pas, mon cher neveu ? ». Ils se regardèrent. Il répondit juste « Oui » et ils en restèrent là, lui, caressant sa tante et elle, lui léchant les mains. « C’est très beau ce que vous faites, toi et les garçons. Je suis sûr que ton fils se plaira avec vous ». Gian Francesco, en regagnant la pièce de l’estrade et de l’accueillant tuyau, parla des concerts et parla d’aller au bois; « demain, si le temps est clément ». C’était beaucoup de joie pour eux deux. Ils parlèrent encore longtemps. Gian Francesco évoqua enfin le foin de nuit. « Tante Louvre, tu pourras te reposer pour la nuit dans l’écurie. Tu y seras bien. Je crois que tu y seras bien. Actuellement, j’ai un locataire supplémentaire ici ». La Louvre tendit l’oreille. « J’ai accepté de loger pour quelque temps un grand taureau qui mettait beaucoup de désordre, ces dernières semaines, dans la grange où on le gardait. Il est là depuis plusieurs jours et se comporte très bien. Il n’embête pas les chevaux et ne meugle pas sans arrêt. Je crois qu’il t’acceptera ». La Louvre n’aimait pas trop cette idée de taureau, mais s’il était calme, elle s’y ferait. « Tu verras, demain, je suis certain que le temps restera au beau. J’attèlerai Pégase et nous irons au bois. Tu pourras chasser et te rassasier. Puis nous travaillerons à ton portrait et nous irons au concert ». La Louvre en était restée à Pégase, mais pour elle, ce n’était pas le petit cheval tranquille de Gian Francesco – qu’elle connaissait par ailleurs et dont elle avait forcément oublié le nom – qui était maintenant sur le devant de sa tête, mais un cheval ailé si élégant, avec des pierreries au cou et une barbe folle.

Un cheval de grande fête, de grand mariage, avec un air si malicieux. « Mon neveu, irons-nous à La Mossa ? » « Ah, Tante Louvre, ce n’est plus le temps de la Mossa (143). Nous sommes en été et La Mossa est au temps du carnaval. Tu avais aimé, n’est-ce pas, ces courses de chevaux ! Avec leurs queues et leurs crinières toutes pailletées d’or, les feuilles d’étain qui brillent et volètent à qui mieux mieux. Ils vont si vite. Mais tu sais, des plaques de cuivre et des balles de plombs garnies de pointes d’acier sont attachées sur leurs flancs et, s’ils vont vite, c’est aussi parce qu’ils sont harcelés comme par une armée de taons. Peut-être n’as-tu pas saisi cela de ton panier. C’est une course bien cruelle, d’un certain point de vue ». La Louvre pensa à la cruauté des humains. Mais elle fut vite encore ailleurs, encore plus loin, avec des centaures, galopant, galopant en groupe et elle, essayant de galoper avec eux. Ah les centaures étaient si rapides !
Il lui fallait se mettre au ciel et progresser au ciel pour pouvoir enfin les suivre et même parfois les dépasser. Mais un grand nombre de centaures avaient fait des horreurs, elle le savait (144). Et les centaures avaient été poursuivis, pourchassés. Et massacrés (145). Il y avait pourtant de si bons centaures. Il y avait pourtant Chiron. Et alors, si loin, oh, si loin, il y avait Hercule qui tuait et les juments de Diomède qui mangeaient de la chair humaine (146,147).




Dans ce monde que La Louvre voulait voir surtout magnifique, la cruauté était bien là, elle aussi. La voyant toute pensive, Gian Francesco lui proposa de l’eau. « Volontiers, ton eau de fontaine est bonne ». « Oui, c’est une eau qui m’est amenée d’une belle source des environs. J’ai quelques tonnes en réserve dans l’écurie. Je la trouve pour ma part goûteuse, même si pour toi, qui boit aux torrents et aux lacs, cette eau de fontaine de cuivre peut, je le sais, paraître fort plate ». « Elle est bonne, Gian Francesco ». Le peintre proposa à La Louvre de la viande qu’il irait chercher pour elle. « Tante Louvre, j’ai de la viande morte à te proposer. Elle n’est pas cuite, ce qui te convient mieux, n’est-ce pas ? ». « Oui, oui, sans l’action du feu, c’est mieux ». « C’est de la viande de mouton, es-tu d’accord ? ». « Oui, oui, c’est délicieux ». Elle pensa qu’un jour, dans un rêve, il pouvait, il pourrait lui arriver de manger Charles. Ce serait un très triste rêve. Il faudrait vraiment quelque abomination, quelque désastre, mais les rêves peuvent vous emmener dans de tels mondes. Elle se dit que si, dans un tel rêve, elle avait à manger Charles en son entier, des pieds à la tête, si elle ne pouvait arriver à sortir du rêve à temps, elle ferait en sorte de ne manger ses mains qu’à la fin. Gian Francesco partit et fut vite revenu. Le mouton sentait bon. La lumière déclinait, la nuit était presque là. Il posa la viande à terre et s’assit sur son siège de prédilection. La Louvre le regarda puis commença vivement à déchiqueter la pièce de viande. Il y avait là des grognements de Louvre et de satisfaction tout à fait authentiques. Gian Francesco n’en avait pas pleine conscience, mais il étudiait cela aussi pour le tableau. Il savait qu’il ne fallait rien dire avant la fin de cet engloutissement qui serait rapide et suivi sans doute d’une petite torpeur, d’un léger assoupissement. Il admirait la vitalité de sa tante, sa vigueur, son esprit. Elle l’avait aussi tant aidé quand sa femme était morte. Bien sûr, elle l’avait toujours affirmé, c’était tout à fait par hasard qu’elle se trouvait là juste après cette mort si précoce. Mais, étant là, elle était restée et l’avait tant réconforté de son amour. Ils avaient passé plusieurs jours ensemble, reclus dans l’atelier. Ils dormaient là. Les garçons n’avaient rien demandé, n’avaient pas essayé d’entrer dans l’atelier fermé. Ils étaient moins nombreux à l’époque. Quand La Louvre eut fini, elle le regarda de nouveau, le regard un peu vague. « Ma tante, je vais laver le sol et t’emmènerai à l’écurie. Je suis fatigué. Je vais fumer un petite pipe pendant que tu commences à digérer et je te conduirai là-bas ».

C’est très bien, très bien, pensa La Louvre. Ils s’en furent peu après vers l’écurie, qui, comme tous les bâtiments donnait sur la cour, plantée de plusieurs arbres ombrageants. Le taureau était bien là, massif et sentant fort. Il mangeait son foin sans faire d’histoires (148). Il ne se dérangea pas pour eux. « Tu vois, il restera très tranquille, j’en suis sûr. Je viendrai te chercher de bonne heure demain. Le temps sera beau, tu verras ». Gian Francesco enfouit sa tête dans la toison de sa tante qui frétillait sans rien dire. Puis il partit laissant la porte entrouverte. La Louvre regarda encore un instant ce gros taureau blanc qui sentait si fort que c’en était presque dérangeant, puis sauta dans un bon tas de foin bien sec, se fit une sorte de nid et s’endormit presque aussitôt.