
Comme elle redescendait vers des régions somme toute moins caprines et bientôt beaucoup plus humaines, elle trouva, dans un de ses parcours, une bergère qui allait sans doute pour traire sa chèvre. Elle tiendrait le lait dans le grand chaudron de cuivre qui était à ses côtés (117). C’est ce que se dit La Louvre. Elle les regarda de loin avec – elle n’y pouvait rien – de l’envie au cœur. La cousine, qui était très élégante, broutait de succulentes armoises de grand appétit. Alors, à cause de tout ce lait qu’elle voyait déjà par avance remplir le chaudron, elle mangea, mâcha, brouta presque, elle aussi, des armoises, mais elle n’était tout de même pas une chèvre. Toutes ces armoises d’un coup, cela ne lui convint pas. Et puis la pluie est venue. Elle s’est installée dans un sous-bois, sous une roche surplombante. Elle était bien à écouter la pluie tomber. Mais des pensées qu’elle ne commandait nullement vinrent la visiter. Ou plutôt non, c’était comme si elle se remémorait des choses qui lui avaient été racontées. Là, avec la pluie qui lançait ses gouttes à qui mieux mieux devant elle jusqu’à presque former un solide rideau, elle se souvint d’un livre jeté dans un feu ardent, mais qui ne brûle pas et ressort intact, comme expulsé par le feu même. Avec toute cette eau du ciel, la voilà qui pense à ce feu si extravagant. Le livre sortait du feu, comme bondissant et on l’y replongeait comme dans une eau de bouille. Et cela n’en finissait pas (118).

Mais, avant ça, dans ce rêve éveillé, qui reprenait des bribes de choses qui lui avaient été dites – mais qui m’avait donc parlé de ça ? – ce qui s’était passé, c’est que deux hommes avaient beaucoup parlé sur un seuil. Il y en avait un qu’elle connaissait bien, avec son étoile rouge au dessus de la tête qui l’accompagnait en tous lieux et un autre, en habit bleu lumineux. Comme ils avaient parlé l’un et l’autre. Et fort, parfois ! Elle les entendait, dans ce songe comme né de la pluie. Elle les avait entendus, mais si elle comprenait la plupart des mots échangés, elle ne comprenait rien à ce qui se disait, au sens de ces mots assemblés. Et voilà qu’après avoir tant parlé sur le seuil, dans la pièce où un feu avait été préparé, ces deux hommes, maintenant, ils se taisaient. Seul le livre semblait compter. C’était comme une roue tournant sur elle-même. Une roue de moulin, mais il n’y avait pas d’eau, juste ce feu. Le livre, le feu, le saut. Le livre, le feu, le saut. Cela tournait, tournait en rond. Elle voulait sortir de cette pensée qui l’accablait. On lui avait déjà expliqué des choses là-dessus, elle s’en souvenait maintenant, mais vraiment cela la désolait, ce qu’il y avait là-dessous. C’est vrai qu’en son for intérieur, elle avait toujours été favorable à l’homme à l’étoile rouge. Oh ! bien sûr, seulement à cause de l’étoile. Elle aurait, d’ailleurs, elle aussi, aimé pouvoir être ainsi partout accompagnée d’une lumineuse étoile. Enfin peut-être pas partout. Parce que ce n’aurait vraiment pas été commode à la chasse, cette lumière qui vous signale à tous, et surtout aux lièvres, aux rats, aux marcassins, entre autres bêtes bonnes à manger. Et puis, cette chaleur de l’étoile, très dense, très intense, est-ce que ça ne vous chauffait pas le crâne ? Mais cependant, c’était très beau, voilà tout. Elle se disait ça, avec la pluie devant ses yeux, dans sa transparence. Oh, elle comprend depuis bien longtemps que cet homme, ce moine, n’a qu’une chose en tête : le Maître des oisanges. Son esprit est comme totalement habité par ça. Et peut-être plus encore, son seul intérêt dans ce monde serait d’être, de toute sa personne, au service du Maitre des oisanges. Comme les oisanges eux-mêmes. Le livre, le feu, le saut. Le livre, le feu, le saut. Elle veut être libérée, mais c’est la pluie qui gouverne et la pluie finit par la bercer suffisamment pour qu’elle s’endorme. Cependant, dans le rêve qui lui vient une fois endormie, l’homme à l’étoile rouge est encore là. Il se tient des deux bras contre le mur d’un grand bâtiment de pierre, qui ne montre aucune ouverture pour laisser passer la lumière et ne comporte, de plus, qu’une très étroite porte semblant mener vers un intérieur très obscur.

Il pose sur le mur un regard inquiet et elle l’entend parler à ce mur, mais, comme dans le rêve éveillé du livre-roue, rien de ce qu’il dit ne lui est compréhensible. Elle comprend, en revanche, qu’un tremblement de terre a fait basculer ce bâtiment et un autre qui lui apparait un peu plus loin. L’inquiétude du moine est peut-être due à ce tremblement de terre (119). Elle se le demande, mais en même temps, elle voit, tout prêt de ce mur, un homme richement vêtu, trois fois couronné, dormir tranquillement dans un décor ressemblant à celui de ses amis les bateleurs, les compagnons d’Hanuman. Il y a des rideaux comme ceux qui servent à faire patienter le public et lui donner envie de savoir ce qui va bien pouvoir se passer après quand, tout d’un coup, quand on les aura tirés, on découvrira Hanuman en train de cabrioler, puis d’enchaîner tour sur tour et, aussi, le guitariste chantant de belles chansons d’amour. Mais non, ce n’est pas une scène de théâtre, c’est une partie du lit de cet homme qui cache ses mains sous sa cape, dans son sommeil. Il parait dormir d’un sommeil paisible sur sa couche bleue ornée d’or. Pourquoi est-il habillé comme pour une cérémonie avec cette lourde coiffe sur la tête ? Oh, elle voudrait finalement aller dans le sommeil de cet homme, dans ses rêves du moment. Elle sait faire ça, évidemment. Mais, soudain, elle se souvient qu’elle connait cet homme. Oui, elle l’a déjà rencontré. Des oisanges lui ont déjà fait maintes fois rencontrer cet homme dans son immense palais. Ils ont dit qu’ils lui portaient des messages. Ils ont chanté pour lui. Ils lui ont murmuré tant de choses à l’oreille. Bien sûr, c’est cela. C’est cet homme puissant, comme disent les humains. Un homme qui proposent des choses qui sont ensuite exécutées terme à terme. Mais oui, c’est un homme qui ordonne et beaucoup de gens acceptent ce qui est dans ses paroles, les font leurs. Alors, depuis son rêve de Louvre, elle plonge dans les rêves de cet homme à la cape blanche brodée d’or étincelant. Et elle le voit, dans le rêve du moment, comme réfléchissant, seul dans une immense pièce vide et froide, assis sur un haut siège orné d’or. Il est posé lui-même dans son propre rêve. Et tout est toujours orné d’or quand il est question de cet homme. Il a une main sur la bouche et parle un peu pour lui-même, avec lui-même. Oh, ce n’est pas assez ! Elle veut en savoir plus ! Elle se décide. Elle, La Louvre, tout comme le Cerf à pattes de cigognes, son cher ami, elle peut faire ça. La voilà qui plonge, depuis son rêve et le rêve de cet homme, dans l’esprit de cet homme assis sur sa chaise ornée et paraissant réfléchir, en même temps qu’il maugrée ou bien est- ce qu’il lance des ordres tranchants ? Au moment où elle rentre dans son esprit, il est en train d’agiter un peu ses mains devant lui, puis il prend de la droite un des bras de son fauteuil qu’il serre très fort en lançant de nouveau des mots sifflants, mais qui restent incompréhensibles. Et là, une fois installée en lui, elle peut alors comprendre ce qui anime l’esprit de cet homme, en cet instant. C’est comme s’il appelait beaucoup de gens à partir pour le Levant au nom du Maître des oisanges. C’est comme si elle entendait que des enfants même allaient partir eux aussi. Mais comment cet homme peut-il savoir ce que veut le Maître des oisanges ! Ah oui, les oisanges messagers ! Et pourquoi le Levant ? Il y a les mots « déviants » et « adiémentaires » qui reviennent à plusieurs reprises dans l’esprit de l’homme qui habite le rêve du dormeur et qui n’est autre que lui-même. Dans son rêve, malgré ces propos qui déplaisent à La Louvre, c’est assez beau. Ce n’est, en fait, à certains moments, que tissé de couleurs et de mots, comme une broderie mobile, toujours en mouvement, comme une surface d’eau ondoyante. À d’autres moments, on pourrait penser à des feuillages agités par des vents de mots et perlés de couleurs, avec aussi des mouvements sonores et des sortes de racines, comme celles du lierre sur le tronc des arbres s’intriquant aux écorces. Elle reconnait ces formes, ces intrications, ces assemblements, ces motifs qu’elle a rencontré en visitant d’autres rêves, d’autres esprits. Puis, très vite, dans les parties où se trouvaient des racines, on peut sentir se former comme des écoulements de boues glissant le long des falaises de bord de mer, par temps de pluie. La boue file toujours plus vite mêlant des couleurs au fur et à mesure qu’elle progresse et puis, tout vient se confondre dans l’eau marine. Il y a, à d’autres moments et d’autres endroits vers lesquels on est comme projeté, dans cet espace pourtant si étroit d’un crâne, des motifs ressemblant à des robes d’étourneau, des verts et des violets, avec des pointillés très fins, jaunes ou blancs, changeants. Des courants de lumières très rapides circulent, rendant les couleurs incessamment miroitantes. Il y a beaucoup de reflets. Il y a beaucoup de replis. C’est tout cela qu’elle voit et ressent. C’est à tout cela que ça lui fait penser, ce type de visite d’esprit. Elle se sent très mobile, mais ne sait jamais quelle forme elle peut bien avoir. Est-elle comme une galle naissante, sur une feuille déjà bien formée, la plus minuscule des gouttes de rosée dont elle ait gardé le souvenir, une graine de moutarde ? Elle se sent en tout cas bien plus courte qu’un poil de toison et bien plus petite qu’un grain de sable d’un rivage. Elle dont le monde est tellement associée aux odeurs n’a, ici, pratiquement aucun repère olfactif. Les mots qui circulent existent sans diffuser de sons, pourtant elle sait qu’il s’agit bien de mots. Peut-être, finalement, faudrait-il dire les choses ainsi : ce serait, pour elle, comme une broderie d’eaux et de mots et de boues et de plumes, colorés en perles de teintes multiples qui n’en finissent jamais de se réassembler en motifs variés. Mais les mots de la broderie ont, dans cette tête-ci, un air vraiment terrible et certains, affreusement massifs, prennent tellement de place ! Il y a aussi, dans tout cela, comme un peu d’arc en ciel figuré, avec ces assemblages de couleurs et de mots. Nous pourrions décider, nous autres, que ça ressemble à des fantasmagories de couleurs, contenant des gouttes animées de mouvements très rapides et des impulsions de sons. Tout va beaucoup plus vite que dans le monde extérieur, celui où l’on guette, puis capture, puis croque des lapereaux, celui où l’on croque des tiges de sureau très sucrées et où l’on mange des fleurs de chèvrefeuille si sucrées, elles aussi, au parfum exquis sur la langue. C’est vrai qu’elle est allée dans le palais de cet homme – voilà qu’elle se le rappelle – avec eux, cette troupe-ci d’oisanges, il n’y a pas si longtemps, quelques lunes, tout au plus. Peut-être lui ont-ils demandé, à cet homme-là, qui est un maître pour tant d’autres, de migrer vers le Levant en batailles. Mais les hommes emploient aussi parfois le mot maître pour désigner directement le Maitre des oisanges. Comme ils sont compliqués. Et pourquoi les magnifiques oisanges font-ils cela ? Oh ! Ils sont serviles comme des chiens. Et pourtant, elles les aiment tant dans leurs chants. Pourquoi aller chercher noise aux gens du Levant ? Elle voudrait ne plus penser à ça. Mais rien n’y fait. Il lui faut sortir de l’esprit de cet homme. Sortir de son rêve. Sortir de son propre rêve de Louvre. Elle voudrait. Mais cela recommence, recommence. Maintenant il prononce plus fort les mots, l’homme aux trois couronnes, ou bien ils lui sont devenus, à elle, enfin compréhensibles. Ce sont ces mots qui étaient dans son esprit et qui sont maintenant lancés, qu’elle entend maintenant résonner dans l’air froid de l’immense pièce où il se tient seul, homme de rêve. Les mots « déviants » et « adiémentaires ». Cela résonne si fort dans son immense palais : déviants, déviants, déviants. Toute frissonnante et exténuée, La Louvre se réveille enfin. Il ne pleut plus. Il fait même très beau. Elle veut aller chasser, se plonger dans la chasse pour laver tout ceci. Elle décide qu’elle dormira de nouveau après, dans sa digestion.

Elle chasse. Elle fait bonne chasse. Elle poursuit sa route. Elle retrouve des repères. Elle est bientôt sûre de ne pas s’être égarée. Elle voit des tours que nous appelons campaniles, dont la forme dit qu’elle est bien dans ces régions plutôt proches de celles de Gian Francesco (120). Elle voit de belles cascades dont elle aime la musique (121).

Elle voit les montagnes s’éloigner d’elle toujours un peu plus. Elle entend, depuis une petite cachette, des musiciens – hommes et femmes naviguant dans une barque – jouer une musique qui la ravit (122). Oh, ce n’est pas comme avec cette autre, mâtée d’un arbre et au sommet de laquelle veillait, vigie, un crâne humain presque souriant. Comme elle jouait faux, la nonne ! Et comme ils chantaient faux, ceux qui la suivaient dans le chant ! C’était sur sa route vers chez Charles, cela. Elle s’en souvenait maintenant. En bord de mer (123).



Quelle avidité semblait les tenir tous ! Elle avait alors pensé qu’ils auraient pu se dévorer les uns les autres dans l’instant, si seulement l’un d’entre eux avait fait, comme l’on dit, le premier pas. La voilà presque arrivée aux portes d’une ville dont aucun élément ne lui parle (124). Mais d’autres repères viennent l’aider à suivre la bonne direction. De temps à autre, elle prend son envol, puis se remet à gambader après un repas, après un somme, après une nuit de repos. Il pleut parfois, mais cela ne la gêne pas dans le voyage. Elle voit d’autres campaniles et des cyprès. Elle voit des pins et des peupliers au feuillage troublant, qui prend si bien le vent (125,126). Elle s’arrête. Elle les observe. Elle admire leurs feuilles en longues stations tranquilles. Elle survole des ruines de bâtiments qu’elle a pu connaître bruissants de monde, d’excitation (127). Les montagnes sont encore un peu dans son horizon. Elle survole des bâtiments construits il y a peu, qui sont dans la proximité de ruines antiques (128). La lune n’est pas encore dans son dernier quartier quand elle se sait presque arrivée. Oui, ce lac, si tranquille dans le soir naissant, quand elle l’atteint, cela lui dit qu’elle est maintenant très près de l’endroit où elle pense, où elle souhaite pouvoir retrouver Gian Francesco (129).




