17. En voyage, premier croissant

D’être dans la joie de son vol n’empêchait nullement La Louvre de penser, en pensées de Louvre, vagabondes et profondes comme d’amples inspirations, qui s’associaient, de fait, fort bien à ses amples ondulations dans le ciel calme et serein. Tout est favorable au vol, aujourd’hui. Elle pense à Louise en longeant cette côte. Elle songe aux migrations et viennent à elle les mots air et ailes. Elle songe aux bateaux et aux voiles et viennent à elles les mots eau et flots. Elle pense à Charles et elle le voit jouer son Mouton, cette canarie qu’il interprète avec tant de mélancolie dans le regard. Elle pense à des endroits par où elle est passée il y a fort longtemps, il y a tout simplement de cela des lunes et des lunes et des lunes, tant de lunes, et qui étaient restés, jusqu’à encore peu, vides d’hommes. Maintenant, tout lui semble toujours plus petit dans ce magnifique monde. Beaucoup d’humains se sont installés en une multitude de lieux et places, construisant des bâtisses de bois avec les arbres des forêts, de pierre avec les roches des plateaux, construisant des ponts, des engins, maniant de grands feux. Elle a vu des villes se faire et se défaire, de grands massacres de gens (84,85,86).

Elle a vu des migrations d’hommes et de femmes. Elle a vu des berges de rivières se couvrir de maisons. Elle se souvient d’hommes vivant dans de très petits hameaux, dans des abris-cabanes. Et maintenant, les carreaux de leurs fenêtres scintillent de mille reflets, de jour comme de nuit. Pour elle, cela complique les déplacements, tous ces humains partout. Il faut faire beaucoup plus attention. Elle en est venue à toujours et toujours beaucoup plus se cacher. Il est bien plus difficile de prendre ses aises. Ici où il n’y avait rien, elle sait qu’on peut trouver un relais de poste, où se pressent des gens partant au loin (87). Dans sa tête passe le bruit des roues des diligences sur le pavé, entre fer et pierre, passe le souffle des chevaux frais et celui des chevaux fourbus. Elle voit toujours plus de gens arrivant de partout, en un grand flux, se retrouvant et parlant dans leurs retrouvailles. Et des chiens, des chiens, toujours des chiens. Là où ce n’était qu’herbe verte, a été construit, sur une colline, un somptueux château qu’elle voit flamboyer dans la lumière du soleil couchant (88).

Et un autre qui, elle s’en souvient, quand on le survole, semble aussi vaste et étendu qu’une petite ville (89). Mais là où s’élevaient de grands édifices, voilà des ruines presque moussues qui surgissent (90). Elle pense aux repères qu’elle doit prendre. Elle pense à Charles. Quelle chance, Louise et puis Charles. Comme ils ont pu parler ensemble ! Elle est heureuse dans son vol, cette vieille-vieille créature. Elle imagine son trajet, son parcours jusque chez Gian Francesco, puisque c’est bien chez lui qu’elle a décidé de se rendre. Et si, comme Charles, Gian Francesco avait quitté l’endroit où elle pense pouvoir le trouver ? Elle veut essayer, malgré tout. Elle va le faire. Elle voulut évaluer la durée de son voyage. Mais elle connaissait la difficulté d’une telle évaluation. Elle ne peut pas toujours voler, elle n’est pas un oiseau. Il ne faut pas s’épuiser. Et passer la montagne, voilà qui demandera des efforts, même à une grande gambadeuse. Elle le sait bien. Depuis qu’elle a parlé à Charles de ce tableau dont Gian Francesco lui a dit qu’il le peindrait, elle a beaucoup pensé à ça. Et maintenant, c’est ce tableau qui la guide. Ce tableau à réaliser. Elle sera sur le tissu. Elle pense à Gian Francesco petit dans les bras de sa mère, avec sa sœur plus grande, juste là, à leurs côtés (91).

Son regard si doux la première fois qu’elle l’a vu. Puis leurs rencontres. Et le chant et les cachettes. Elle pense à Gian Francesco, quand il a été plus grand, déjà peintre, sans que ce soit déjà toute sa vie. Son regard restait doux, avec aussi, en cette adolescence, du rire qui s’était mis dans ses yeux, bien que l’un ait comme commencé à glisser vers son nez (92). Oui, c’était à partir de cette époque-là que cela s’était vu. Mais Gian Francesco pétillait. Il faisait tant avec ses mains : peindre, bien sûr, et puis, par exemple, les frapper l’une contre l’autre en de très beaux rythmes souvent rapides, en plaçant parfois, sur les paumes, de ces sortes de petits morceaux de bois creux qui, quand on sait bien les manier, crépitent et résonnent et dont le nom lui échappe pour l’heure. Ce que nous savons être des castagnettes, Gian Francesco en jouait, encore maintenant, même pendant que ses élèves et ses assistants travaillaient, dans l’atelier. Cela lui arrivait. Elle l’avait vu et entendu, quand, à plusieurs occasions, elle les avait observés sous sa forme feuille, en train de dessiner, pour les uns, ou de faire leur part d’une commande en cours, pour les autres. Elle sent qu’elle doit se reposer. Il y a là un beau bouquet d’arbres, avec de l’ombre possible, et des vaches (93).

Elle parlera aux vaches. Elles n’auront pas peur. Elle se pose. Et tout en parlant comme ferait un paysan, elle s’approche d’un pas doux des vaches, pour profiter de l’ombre avec elles. Les vaches la hument, la sentent chèvre. Elles se remettent à brouter. Mais, cela va sans dire, s’il y a là des vaches, les hommes ne sont pas bien loin. Il faut donc garder l’œil ouvert et l’oreille attentive. De fait, elle entend bientôt des voix, un groupe s’approche des chênes accueillants. Ils seront vite auprès du bétail, ceux-là. Il faut repartir. Elle s’éclipse sans bruit, puis prend un galop. Il n’y a pas de chien, voilà qui est bien. Elle se sent reposée. Elle gambade et trotte encore un peu, puis reprend son vol. Combien lui faudra-t-il donc pour se retrouver là-bas ? Elle se le demande de nouveau. Le temps d’une lune croissante ? Elle vole en pensant à Charles et à Lucius, à la promesse dans ses chairs de Louvre. Elle vole et voit, de loin, une grande rivière, un grand pont, un gros village. Sa curiosité s’éveille. Elle atterrit et prend gambade. Elle entend des voix, des rires. Des aboiements aussi, des meuglements et bêlements. Quelques hennissements. Elle ne peut résister. Un homme parle plus fort que les autres. Puis, voilà qu’on n’entend presque plus que lui maintenant, parce que sa parole porte bien au-dessus de ce qui sort des gueules des animaux. Elle ne peut résister. C’est une histoire qui a commencé à se dérouler (94). Elle se dit que toutes les odeurs mêlées de chèvres, moutons, vaches, bœufs et humains brouilleront le nez des chiens. Elle ne peut résister. Elle veut essayer. Un bon buisson sauveur de Louvre lui tend ses ramilles souples pour l’engloutir, hors de la vue de quiconque est pris par l’histoire. Ils le sont quasiment tous, hommes, femmes et enfants. Elle est assez près pour tout entendre, même si elle ne voit pas chaque chose très distinctement. L’homme est dans un mouvement qui pourrait être celui d’un danseur, mais il mime en fait plutôt un geste de surprise, voilà ce que se dit La Louvre en l’écoutant raconter : « Et Hercule est réveillé de sa sieste par les mugissements de ses bœufs qui jusqu’alors paissaient tranquillement. Il est vraiment étonné d’entendre les vaches leur répondre dans la caverne. Ah ! Son sang ne fait qu’un tour. Pourquoi mes vaches sont-elles donc là-dedans ? (95)

Il bondit sur la roche bouchant l’entrée, réussit à se frayer un passage et arrive à l’intérieur où il n’y a que fumée et flammes. C’est ce géant plus que géant qui vomit cette fumée et ces flammes. Hercule est tout furieux. Il ne met vraiment pas longtemps à se saisir du géant. Il lui tord le cou. Et les yeux du voleur en viennent à lui sortir de la tête. Hercule le traîne mort dehors, mais lui assène quand même un bon coup de massue sur ce qui lui reste de tête. Je vais même vous dire que certains pensent que ce géant avait trois têtes à lui tout seul. Oui, j’ai entendu dire ça. Et dans l’autre histoire que je veux vous raconter des Anciens, il y a aussi des bœufs et des vaches, et aussi une rivière, comme chez nous. Écoutez : dans celle-là, il y a de l’amour et, vous allez voir, de l’abondance. Vous m’entendez bien. C’est ça que j’ai dit : de l’abondance ! Voyez, le même Hercule, cet homme incroyablement fort, voilà qu’il était amoureux d’une belle femme qu’était aussi aimé par un autre. Un être comme qui dirait dieu, mais pas le vrai, non. Un dieu comme en avaient, c’est ce qu’on dit, les Anciens, qui n’avaient pas eu la révélation, vous savez. Celui-là était plutôt pour l’eau et pour les rivières. Un dieu des rivières, oui. Alors, comme ça arrive, forcément, ils se sont chamaillés et fâchés même, ce dieu et Hercule que certains appellent Héraclès, on me l’a dit. Et de chamailleries en fâcheries, il y a eu bataille au bord d’une rivière. Le dieu avait pris une forme humaine pour cette fois et ils luttaient tous les deux. À un moment, l’adversaire d’Hercule qu’est aussi Héraclès a ressenti une grande fatigue et qu’il pouvait perdre sa vaillance et la bataille. Il s’est mis en serpent pour continuer l’affrontement (96). Mais Hercule, il avait déjà lutté contre des serpents quand il était encore rien qu’un nourrisson (97,98).

Il avait vaincu au berceau deux serpents aux yeux de feu. Alors serpent, ça ne l’effrayait pas ! Il a lutté et presque réussi à étouffer le serpent. Mais le serpent est devenu taureau d’un coup d’un seul (99). C’est que le dieu sentait qu’il faiblissait en serpent, vous l’avez compris. Oh mais, taureau non plus, Hercule, cela ne l’effrayait pas. Il avait bravé dans la plus grande des îles de la Grèce, tout au bout du monde grec, un fameux taureau furieux et l’avait même porté sur son dos jusqu’en un endroit désigné, comme preuve de son exploit. Voilà qu’il te prend par le cou ce taureau-là, qu’est près de la rivière, et l’agite et le force à terre et, pour finir, lui casse une de ses deux magnifiques cornes. Là, c’en est fini du dieu. Il est vaincu. Et Hercule vainqueur, vous entendez bien ! Mais, l’histoire ne s’arrête pas encore. Parce qu’il y a l’abondance. Oui, écoutez tous, même ceux à qui l’histoire a déjà été rapportée, écoutez. Voilà que des esprits des eaux, qu’ont l’apparence de belles jeunes filles aux hanches rondes et roulant comme une claire eau sur des roches, voient et trouvent cette magnifique corne sur la berge, après le combat. Après que tout est fini. Qu’on n’entend plus que l’eau de la rivière qui coule calmement et plus du tout les bruits de la lutte. Et elles, elles ont l’idée d’en faire une corbeille pour y mettre des fruits et des fleurs et des présents, de cette corne. Pour célébrer l’abondance. Et nous, voilà que nous avons eu une belle récolte et que nous pouvons en être fiers. Dansons pour l’abondance ! Que notre corne toujours soit pleine, par ici, en nos terres. Juste comme l’homme se tournait vers une femme qu’il aurait bien voulue comme partenaire de danse, La Louvre sentit le regard appuyé d’un chien dans sa direction. Il la humait, aussi, ce chien, museau dressé. Il fallait filer. Elle ne les verrait pas danser, ni ne les entendrait raconter d’autres choses. Tant pis. Et avant que l’alerte ne fût donnée par ce chien plus perspicace que les autres, La Louvre avait disparu des environs. Elle galopa et galopa, sans poursuivants à ses trousses. Et dans ses galops, il y avait Hercule qui lançait une flèche empoisonnée sur son cher Chiron et le tuait, ce si cher ami, si cher compagnon. Ce fou d’Hercule avait même tué ses propres enfants et sa femme, dans un accès de fureur malheureuse. Oh, certes, dans cette affreuse bataille, il n’avait pas voulu tuer Chiron qui lui avait tant appris. Il avait tant donné à tant d’êtres valeureux. Mais Hercule l’avait tué, pourtant, de cette flèche au genou. Et elle savait, parce qu’on le lui avait rapporté, n’étant pas présente alors, que Chiron avait beaucoup souffert, tellement souffert de cette blessure. Lui qui connaissait si bien les vertus des plantes, il n’avait pas trouvé de remède. Il en était même arrivé à un tel point de souffrance qu’il avait demandé à Prométhée de lui donner sa mort en échange de son état d’immortalité, pour que cette souffrance cesse enfin. Mon cher Chiron, pensait La Louvre toute galopante, comme je t’ai aimé, comme j’aurais voulu avoir de beaux enfants de toi. Mais nous n’avons pas réussi.

La chance ne nous a pas souri. Elle revoit Chiron apprenant le tir à l’arc à celui-là (100) et enseignant le chant à ces autres (101). Elle pense à cet Hercule que les humains chérissent, Hercule, tueur de l’hydre, terrible et affreuse, du lac de Lerne (102,103,104). Oui, Hercule était valeureux au dessus de tant d’autres, mais aussi le poison, mais aussi Chiron.

Et voilà qu’elle atteint dans son galop, une prairie d’hautes herbes, toute bruissante de sauterelles. Après cette course, ce sera un régal. La Louvre bondit, croque, bondit, croque. Elle se remplit la panse de tant de sauterelles qu’il lui faut se reposer pour digérer. Bien tranquillement installée dans cette prairie odorante où rien d’elle n’est visible, cachée qu’elle est par les herbes, elle pense de nouveau à la fête près de la large rivière. Elle est un peu somnolente, finissant de se pourlécher les babines. Elle revoit cet arbre qui ressemblait à un arbre de Mai, enguirlandé d’un grand tissu bleu. Cela lui donnait vraiment très belle allure, cette étoffe enlaçant son tronc. Elle revoit ces gens paisibles, ceux du village, ceux qui, passant par là, se sont arrêtés pour écouter et danser peut-être aussi avec les villageois. Il y aura sans doute eu un joueur de musette pour mener la cadence. Elle revoit d’autres fêtes, ailleurs avec des mâts de Mai. Mais maintenant ce n’est pas le printemps, c’est l’été ! Qu’à cela ne tienne. Elle repense à l’âne près des chevaux des voyageurs. Oh, bien moins élégant que Lucius, celui-là. Elle radote de vieilles choses de vieil être : les hommes peuvent être des êtres très courtois mais aussi tellement affreux. Et ils ont ces chiens. La Louvre revenait souvent à ses marottes de vieil être, mais elle aimait aussi tellement découvrir. Viennent à elle des images d’Afrique, de sauterelles en gigantesques essaims beaux à voir dans l’air. Mais que de grandes dévastations d’herbes et de feuilles d’arbres ! On pouvait en manger. Pourtant, quelle désolation après leur passage soudain, aussi. Après sa digestion, elle prit un pas tout à fait tranquille. Elle voulait, pour la nuit à venir, disposer d’un abri sûr et bien doux. Elle cherchait dans le paysage quelque amoncellement de roches où une bonne cache, qu’elle tapisserait de fougères selon son habitude, ferait son affaire.

Elle s’arrêta pour s’émerveiller du ciel tout chargé de nombreux nuages, rebondis et circulant lentement (105). Peut-être pleuvrait-il ? Les collines proches annonçaient que les montagnes seraient bientôt là, avec leurs torrents, leurs gorges, avec peut-être même quelque neige sous les sabots, ici ou là? Avant le soir, elle avait trouvé ses roches d’abri et rendu l’endroit douillet à souhait (106).

Le ciel avait encore changé d’aspect. Elle ne pensa plus à la pluie. Dans la nuit, sa tête fut pleine d’un rêve terrible qui la réveilla. Une femme tenant un flambeau avance dans l’obscurité. Son regard est plein d’effroi. Un homme et une femme sont comme cachés dans un recoin d’où ils peuvent l’observer (107). Ils sont presque à ses côtés. Lui, tout bas: «voyez, ses yeux sont ouverts ». Elle qui répond que cela est vrai, mais qu’ils sont comme dans l’impossibilité de percevoir. Puis la somnambule du rêve parle, elle, à haute et très intelligible voix. De ce qu’elle dit, La Louvre rêvante retient : « Disparais, maudite tache, disparais, te dis-je ! L’enfer, que c’est ténébreux. Tout de même, qui aurait pu penser que le vieil homme avait en lui tant de sang ? Encore cette odeur de sang ! Tous les parfums de l’Arabie ne purifieront pas cette petite main ». Ces horreurs la réveillent. Non, elle n’est pas acculée près d’un puits abandonné, entourée de meurtriers qui ont le projet de l’y précipiter, mais bien sur sa couche sèche et accueillante. Quelle femme est-ce là donc, pour prononcer de telles paroles, avec ce mot, prononcé si distinctement et si fort, d’enfer qui semble tant tourmenter les humains ? Rassurée par sa propre odeur et la bonne chaleur de l’abri, elle réussit à se rendormir vite.

Au matin, ce cauchemar est encore là, qui n’a pas été lavé par d’autres rêves de cette nuit. Elle voit qu’il a plu durant son sommeil sans qu’elle ait pu entendre la moindre goutte tomber. En effet, en plein d’endroits aux alentours, de petits creux de roches sont remplis d’une mince couche d’une eau, qui, au soleil, s’élève en vapeur légère. Elle reste longtemps à regarder ces merveilles de fumerolles presque diaphanes et à se chauffer aussi. Elle en est à traverser un bois quand elle perçoit soudain des voix enfantines retentir à peu de distance. Certaines lui paraissent être des voix de vraiment très petits enfants. Elle hume, flaire, levant le museau à plusieurs reprises, et sent certes l’enfant, mais aussi la chèvre. Elle ne comprend pas. Elle s’avance bien doucement et ce qu’elle voit, là, en contrebas, sur un sentier traversant ce bois, ne lui plait pas du tout. Elle ne veut pas que cela soit. Il faut faire cesser cela. Des enfants richement vêtus sont assis dans un petit chariot traîné par deux chèvres aux belles longues cornes. Plusieurs poupons nus, avançant à côté du chariot, dans le même rythme lent et chaotique, complètent cet affreux spectacle (108). Cela lui fait exactement le même effet que les oiseaux en cage ou les filets d’oiseleur, ces chèvres tractrices. C’est épouvantable à ses yeux. Elle dévale la pente qui la sépare du sentier et, en un instant, est sur la troupe d’enfants, qui tous hurlent déjà de terreur en longs sons inarticulés. Elle pousse aux fesses les poupons dont un tombe, puis se relève, pleurant et mouchant. Elle hurle enfin, elle aussi, mais bien autrement et tout à trac, dans un grognement à l’accent très loup: « fuyez, maudits bambins ». Ils n’ont pas attendu son invitation pour le faire, de toute façon, et, les plus grands aidant les plus petits, sont tous repartis d’où elle les avaient vus venir, courant tant bien que mal sur le même sentier. Leurs clameurs ne cessent. La Louvre n’a cure de ces enfants. Ce qu’elle veut, c’est délivrer de leur harnais celles qu’elle considère comme ses parentes, ses cousines de lait, ses sœurs de toison. Mais les deux biques attelées, malgré l’odeur plutôt rassurante de La Louvre, pissent sous elles, encore et encore, et crottent de frayeur à l’envi, avançant toujours dans un désordre accablant. Ce n’est que quand elle commence à leur parler en y mettant beaucoup de chevrotements qu’elles se calment un peu, cessant de faire bringuebaler le chariot qui finit par s’arrêter. La Louvre s’en vient alors déchirer à belle dents les étoffes du capiton couvrant l’intérieur du chariot. Puis elle coupe les lanières des deux harnais. Les deux chèvres, domestiques de naissance, sont bien perdues dans ce bois. La Louvre s’en rend forcément compte. Ce sont des chèvres d’hommes, c’est là une évidence. Mais elle ne va tout de même les raccompagner à l’enclos. « Mes sœurs » leur dit-elle sans qu’elles puissent comprendre un traître mot de ce qu’elle débite : « Les humains ont parfois de bien étranges idées pour amuser leurs enfants. Voyez ces beaux bois. Vous allez apprendre la vie en vrai, avec des herbes succulentes, des feuilles magnifiques, de la fraîcheur et une eau claire. Vous êtes deux et, l’une comme l’autre, pourvues de formidables appendices. Vous savez bondir, je l’ai vu. Vous saurez vous assister en sœurs, si quelque menace advenait ». Après quoi, sûre d’elle et de son fait, elle essaie d’au moins briser une des roues du chariot, mais n’y arrivant pas, quitte l’endroit en se retournant tout de même deux ou trois fois. Elle voit, de loin maintenant, les cousines délivrées de leur joug commencer à prendre habitude et confort de ces bois. Elle est très satisfaite de son attaque de landau. Le bois est plein de laissées et de moquettes qu’elle inspecte du nez avec un certain appétit. Elle croquerait bien quelque chose, après ce divertissement à haute teneur morale, mais pourtant, toujours, elle a scrupule à se mettre en chasse de faons ou de jeunes chevreuils. Il y a toujours l’image du Cerf à pattes de cigogne qui vient devant ses yeux, dans de pareilles situations. Ce rêve nocturne lui a mis de la nostalgie au cœur. Quand reverra-t-elle son bon ami ? Elle finit par décider qu’elle se contentera de lapins ou d’écureuils ou de renardeaux. Elle trouvera bientôt une succulente proie. Elle en est absolument certaine. Presque au sortir de ces bois, elle entendit des chuchotements humains et des bêlements qui provenaient d’un même endroit. Il fallait voir cela. Blottie dans son fourré, elle aperçut deux jeunes femmes et un homme, très jeune lui aussi, en belles tenues, près d’une ruine ornée. Ils parlaient bas. L’une des deux femmes paraissait un peu hésitante devant les propos de l’homme. Quelque galanterie ? Leur racontait-il quelque étrange rêve dont il ne pouvait rien dire d’autre qu’à mi-mot ? Se reposaient-ils de leur promenade ? Ils avaient le goût de parler bas, voilà tout. Après une eau tranquille, on voyait les contours de bâtisses non loin de là. C’est de là qu’ils venaient, La Louvre en était certaine. Deux charmantes cousines se reposaient, elles aussi. Et un des moutons de ces dames était à la laisse. Mais La Louvre n’allait pas s’occuper de ça : c’était un mouton, rien qu’un mouton. Pas une cousine. Elle avait déjà goûté du mouton, ce n’était vraiment pas mauvais. Les hommes étaient loin d’avoir toujours de mauvais principes et usages, s’agissant de nourriture. Quelques jeunes agneaux, quelques délicieuses poules de leur invention, voilà qui, parfois, sortait très agréablement de l’ordinaire rongeur, si une occasion facile se présentait. Sur la ruine, elle réussit à deviner des figures sculptées : de charmants poupons, aussi nus que ceux du chariot, jouaient avec une chèvre, qui se laissait à la fois chevaucher et prendre par les cornes. Mais ici, pas de harnais. Pas d’entrave. Elle pensa à Charles et à leurs galops. À leurs jeux. À leurs chants. Elle était contente de cette jeunesse heureuse. Elle voulait croire à ce bonheur (109).

Maintenant les pentes étaient plus fréquentes que les espaces plats et la forêt visible bien plus souvent. Elle goûtait l’air riche en essences de résineux. Elle goûtait l’air de la montagne. Ce n’était pas encore le soir quand les bois se raréfièrent laissant la place à un territoire de plateau plus sec, où les traces humaines ne manquaient pas : puits, maisons abandonnées, ruines et sans doute trouverait-elle aussi des habitations animées de vie et leurs dépendances qu’il lui faudrait éviter ou surveiller ou inspecter, de nuit, pour y surprendre une poule, un coq, un de leurs canards bien gras. Mais ce qu’elle entendit, ce n’était – pour l’heure – ni caqueter, ni cacarder ni cancaner, c’était une guitare chanter. Ces notes égrenées en une simple mélodie, qu’elle écoutait encore un peu plus et mieux, s’étant arrêtée, la ravissaient. Reprise plusieurs fois pour la rendre plus fluide, la musique devint bientôt pleinement chanson. C’était la langue de Gian Francesco. Comme tout cela était intéressant. Elle s’avança et le chant vint vers elle, plus net assurément, au fur et à mesure qu’elle s’approchait. Tout à son écoute, elle fut presque prise au dépourvu de voir débouler devant elle un petit singe qui lui fit immédiatement la fête et était déjà sur son dos avant qu’elle ait pu tenter le moindre mouvement de recul, se cramponnant sa toison et embrassant l’arrière de sa tête, tout en manifestant encore, par d’autres cajoleries, le plaisir qu’il avait d’une telle rencontre. Oh, petit singe ! Elle adorait les singes. Et les singes, pour la plupart, l’adoraient. Celui-là, comme tant d’autres qu’elle avait rencontrés. Jamais elle ne s’était fait mordre, même par des mâles bagarreurs. Les singes ne sont pas d’ici, celui-ci est bien sûr un singe d’hommes. Ces hommes qui chantent, ce sont des voyageurs, des bateleurs, j’en suis bien certaine, pensa d’un coup La Louvre, entendant maintenant un chien aboyer. Alors, sans y penser, elle se mit à chanter, elle aussi, la même mélodie que celle qui venait d’être jouée et s’était maintenant éteinte. Et comme elle chantait, le singe se mit à battre des mains sur son dos, poussant également de charmants petits cris, qui n’allaient absolument pas dans le ton de La Louvre, mais qui étaient tout de joie. Tout en chantant, notre Louvre avança. Quelqu’un avait fait taire le chien: elle avait entendu la voix de la femme qui lui disait d’arrêter son vacarme. Et un homme venait vers elle. Elle avait pu distinguer, peut-être bien, cinq ou six voix différentes qui échangeaient en questions, en étonnements, en rires aussi. Combien elle aimait cette langue ! L’homme, à cause de la joie du singe bien sûr, n’eût aucune crainte face à elle et lui parla – quelle langue magnifique que celle-là, vraiment – comme si elle avait été humaine, une voyageuse comme lui-même l’était. Il avançait assez lentement, un peu voûté. La Louvre se demande s’il n’était pas bossu, finalement. Elle ne pouvait voir cela pour le moment. Elle se dit, en question : à force de courir de place en place. Il portait une longue moustache noire assez fine, bien différente de celle de Gian Francesco et, dans son visage, il y avait un peu d’ahurissement. Mais La Louvre aima tout de suite cet homme simple et chaleureux. « Bonjour, Voyageuse ! Hanuman semble te connaître de longue date ! Et ta voix est superbe ! Veux-tu te joindre à nous ? Nous préparons le spectacle de demain ». Alors, elle se présenta et eux aussi. Elle leur dit qu’évidemment, eux seuls, gens du voyage, pouvaient connaître sa présence ici. Oui, ils savaient cela, rirent-ils. « Et nous attacherons Hanuman pour qu’il ne vienne pas dévoiler ta cachette ! ». Hanuman était toujours sur le dos de La Louvre, le nez dans sa toison, la caressant des deux mains et roucoulant presque de plaisir. Ces braves gens avaient donc su d’emblée qu’elle était un être femelle, à cause de sa voix certes, mais aussi peut-être pour avoir vu ses mamelles de chevrette encore jamais tétées. Ils l’avaient accueilli avec la même grâce et conviction que certains humains le font pour ceux qu’ils appellent rois et reines. Hanuman ne pouvait se tromper. La Louvre était – pour eux – un être de confiance. Telle était la leçon. Quelle joie que cette rencontre.

Elle pensa juste alors à des temps et des lieux où elle avait côtoyé des humains sans crainte, sans écarts, sans qu’il y ait eu à prendre garde. Il y avait si longtemps.

Ils s’étaient installés à l’écart d’un bourg, près d’un château en ruines. Les villageois les voulaient bien là, mais pas ailleurs. Et eux étaient d’accord. Ils avaient de la place pour s’étendre, répéter, chanter, de la place pour un public qu’ils souhaitaient ravir, qui mettrait facilement la main à la poche. Ils avaient avec eux leurs voix, des chansons, quelques tours d’adresse et de prestidigitation. Hanuman pouvait cabrioler sur commande. Ils vendaient aussi des onguents et jouaient des scènes tirées de comédies dont ils savaient qu’elles pouvaient être appréciées dans les villages de leurs tournées, ceux-ci ou ceux-là, qu’ils visitaient au fil des ans. La Louvre les regarda répéter et chanta avec eux quand c’était le moment. Ils lui donnèrent de leur nourriture et parlèrent des meilleurs passages pour continuer la route vers l’au-delà des montagnes. « L’Amie, tu te mettras sous l’estrade, demain, quand nous jouerons et personne ne viendra te déranger. Je dirai au chien de gronder si quelqu’un approche ». La Louvre approuva, malgré cette idée de chien. « Tu ne pourras pas nous voir, mais tu entendras tout et tu verras les spectateurs aussi bien que nous ! » Quels joyeux humains. Elle n’avait pas eu idée de pouvoir rencontrer de tels gens dans ce voyage-ci. Quel monde magnifique ! Le lendemain, elle put, par des trous et des interstices des planches de l’estrade voir des spectateurs arriver à pied, surtout mais aussi, à dos de mulet.

Il y avait même un âne, plutôt petit et rabougri, vraiment loin du Lucius de Charles, superbe de poil et de port. Les artistes avaient enfilé leurs vêtements de scène, s’étaient masqués pour certains, elle le savait, mais ne les voyait plus maintenant (110). Elle n’entendait plus que la voix de chacun, qu’elle reconnaissait. Elle se contint pour ne pas chanter quand les chants étaient là. Elle était comblée, même avec ce chien à ses côtés. Ils donnèrent deux représentations dont une plus théâtrale que l’autre. Ce qui se disait n’intéressait pas La Louvre. Il était beaucoup question d’argent, de filous, d’appât du gain. C’était des extraits de Volpone. Mais ce qu’elle aimait tant, c’était entendre leurs voix et leurs appels et leurs exclamations. De ceux qui jouaient plusieurs rôles, parce qu’ils étaient si peu dans cette bande plutôt que troupe, elle adorait la façon dont ils savaient tourner leur propre voix en une autre. Elle-même connaissait cela. Sa musique naturelle était pleine de ces jeux. Au soir, Hanuman fut libéré de sa chaîne et vint immédiatement la rejoindre. Demain, ils donneraient la suite des scènes du Volpone et d’autres attractions étaient prévues aussi. L’argent avait bien circulé des poches et des ceintures des spectateurs jusque dans leur bourse commune. La vie poursuivait son cours. Ils parlèrent tous ensemble, dans leur écart, devant un grand feu, qui faisait peur à notre bête, mais elle n’en montra rien. Ils mangèrent. Elle but du vin que lui tendait, dans une belle jatte, l’homme qui l’avait accueillie du nom de ‘Voyageuse ‘. Ils s’étaient plu. Les bateleurs, eux non plus, n’en revenaient pas d’une telle rencontre et en parleraient peut-être longtemps comme d’un rêve qu’ils avaient fait ensemble, tout éveillés. Hanuman vint dormir contre La Louvre, sous l’estrade, se blottissant dans sa chaleur. Elle le lécha au cou et sur la poitrine, à grands coups de langue qui le faisaient frissonner de plaisir. Elle lui lécha les mains plusieurs fois et lui dit quelques mots de chinois. Son mandarin s’était très largement évaporé, sans aucune pratique depuis tant et tant de temps. Elle put malgré tout s’essayer à : Nǐ  tài  měi lā,xiǎo hóu ér ! Comme tu es joli, petit singe ! Mais Hanuman n’était qu’un singe, un adorable petit singe, habile et affectueux. Elle l’entendit s’endormir dans un léger ronflement doux et régulier qui la charma et s’endormit, elle aussi, peu après.

Dans ses rêves de cette nuit-là, il y eut des souvenirs presque fidèles de sa Venise : Mezzetin et Scaramouche se disputant une bouteille et Arlequin, lui, buvant le vin de cette flasque qui était en dispute; quelle saveur (111) ! Et quel ravissement d’écoute-couter et goûter la musique du carnaval, mêlée aux masques, aux foules, aux danses. Toutes ces choses qu’elle n’a vu qu’à travers l’osier de son panier, mais qui n’ont jamais quitté son crâne de Louvre et que le rêve, alors, semble lui restituer sans presque aucune transformation, aucune déformation (112).

Au matin, juste avant le petit jour, elle fut la première levée. Celui qu’elle trouva sur son chemin, au plus près, sous une couverture, fut le guitariste. C’est donc lui qu’elle lécha au visage, le réveillant et lui disant qu’elle s’en allait. Toujours allongé, il lui sourit, caressa sa tête de Louvre et murmura : « bonne route, Voyageuse ».

Et la voilà partie à bondir vers les pentes qu’elle voyait poindre au bout du plateau.

Elle n’était pas la seule voyageuse très matinale puisque, sur sa route, à un endroit où pouvait passer des convois, elle put facilement regarder sans qu’il fut bien sûr possible de la repérer, elle qui progressait dans le sous bois, bien protégée, un premier groupe de deux coches qui montait elle ne savait où (113). Puis, un peu plus tard, ce fut un autre, bien plus petit, de cavaliers progressant sur un raide sentier dans la forêt (114). Deux chèvres et un mouton pâturaient non loin d’où elle s’était arrêtée. Plus bas, le premier cavalier attendait une femme qu’il prendrait sans doute en croupe, quand le troisième du groupe aurait enfin réussi à décider – ce qu’il tentait pour l’instant vainement de faire, malgré quelques menaces et cris inutiles – son cheval à avancer jusqu’en haut d’un de ces raidillons qu’il fallait gravir encore et encore, dans cette partie difficile de leur parcours. L’homme en selle parlait à la femme, sans que La Louvre pût distinguer le sens des paroles échangées. Elle les observa encore un peu, mais son regard fut surtout attiré par une étrange et immense peinture juste au dessus de l’endroit où se tenait maintenant la femme. La Louvre se demandait à la fois si le premier cavalier regardait, tout comme elle, cette peinture et pourquoi on la trouvait, là, loin de tout, en pleine forêt. Ce qui était peint représentait, pensait-elle, un père, une mère et leur enfant très petit. Et, il y avait ce mur portant la peinture qui avait été, bien sûr, celui d’une construction, autrefois. Cela avait pu être un ancien oratoire. Elle avait déjà entendu ce mot d’oratoire. On lui avait parlé de telles très petites habitations humaines en montagne. Mais un seul mur resté debout ? Mais la pluie qui n’avait pas lavé les pigments ? Tout en reprenant sa route, sans faire de bruit, elle pensa à tout autre chose à cause de cette peinture. Elle se souvenait bien avoir entendu Gian Francesco lui dire qu’à la fin de son adolescence, il aurait pu peindre sur n’importe quel support. Il voulait tellement peindre ! L’appel des couleurs était tellement fort ! S’il ne s’était retenu, disait-il, par égards pour son entourage sans doute, il aurait peint partout : sur des murs de sa ville, sur des maisons, des roches, des arbres. Il lui avait avoué – c’était le mot utilisé, elle s’en souvenait maintenant – qu’il l’avait d’ailleurs fait un peu, lors d’un de ces voyages au loin ! Il avait dit : irrésistible. Ah ! Comme quand elle avait vu cet affreux chariot. Cela avait été comme irrésistible. Il lui avait fallu faire cesser cela. Elle n’avait pu s’en empêcher.

Dans les deux journées qui suivirent, elle grimpa le long de gorges, vit des roches escarpées qui la dominaient de façon vertigineuse. Elle vit de magnifiques ravins. Elle put bondir à loisir. Elle passa des torrents, ne trouva pas de neige sous ses sabots et fut heureuse de ses élans et de sa solitude (115,116). Elle pouvait progresser rapidement ici, elle n’avait pas à se cacher ni non plus à s’abriter, car si de la brume l’enveloppa de temps à autre et si des nuages coururent fort dans le ciel, il ne plut pas une goutte dans ces hauteurs.

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