16. Quand Charles pense, au gré de sa charrette

Et Charles s’en est venu, comme la veille. Et ils sont partis au bois. Dans un autre endroit, proche de celui que Charles avait choisi pour leur première fois. La Louvre ne put se contenir et, le panier toujours fermé, commença à raconter son rêve de perruque à son neveu, qui ouvrit le couvercle, lui demandant de recommencer au début. Charles était aussi ému que quand il était dans le rêve, quand celui-ci se déroulait dans la nuit, avec les musiques chantées. La Louvre le sentait bien. « Ma tante, vos rêves sont-ils toujours si fournis ? » « Mais, Charles, c’est une grande partie de ma vie, tu le sais! Et, toi aussi, n’est-ce pas, tu rêves tout autant ? » « Ma tante, je n’ai pas comme vous des souvenirs si complets de mes rêves. Ce ne sont souvent que de petits fragments, il me semble. Comparé à vous s’entend ! Et la musique est peu présente. Oui, ma tante, vous m’avez déjà raconté tant de rêves étonnants depuis que je suis enfant. ». Sur un des chemins qu’ils empruntèrent, Charles vit un homme marcher devant eux (75). Il ralentit la charrette et tourna à un embranchement où il savait pouvoir trouver bientôt une clairière isolée. Ils parlèrent et musiquèrent. Mais, avant que le soir ne soit là, Charles, qui s’y attendait, entendit La Louvre lui dire qu’elle allait partir, repartir. Charles savait que cela voulait dire qu’elle allait partir dans l’instant. Évidemment, ils n’avaient pas pu parler de tout ce que La Louvre avait en tête, de tout ce que Charles avait en tête. Ils n’avaient pas pu faire toute la musique qu’ils avaient dans la gorge et le cœur, et Charles se dit – une fois de plus – que, de ce fait, La Louvre serait bien forcée de revenir lui rendre visite bientôt. La Louvre était tellement contente d’être en sa compagnie, il le savait, comme dans chaque rencontre avec un de ses neveux ou nièces, mais aussi, tout était si étroit, pour elle, chez les hommes. Elle promit comme elle promettait toujours. Quinze ans – l’âge de La Finette, vous souvenez-vous ? – cela n’était rien pour elle qui avait plus que l’âge de très vieux oliviers, de très vieux cyprès, de très vieux pins, restés loin des yeux des hommes et de leurs haches et de leurs feux. Charles, je vais te dire : « quittons-nous. Le ciel est clément. Je peux voler. Ce sera fort agréable, vois-tu ! ». Alors Charles a caressé la belle toison blanche de sa tante. Elle lui a léché la main à plusieurs reprises. Ils se sont regardés en grand regard. Et puis, elle a galopé un peu, a bondi, bondi, bondi et s’est retrouvée au ciel, en vol, en amples ondulations. Charles a observé son envol avec émerveillement. Il a bien brossé le petit cheval de Monsieur Waldstein et l’a réattelé. Et il est parti. Il a beaucoup pensé.

Charles pense à la grotte du Lupercale et aussi à Amalthée, à l’assistance des abeilles (76,77,78). Il pense au pivert protecteur. Ils pensent aux oiseaux des bois de ce jour, aux bergeronnettes du ruisseau qu’il n’a pas vu dans leurs hochements, mais que La Louvre a observé avec joie. Il pense au motif chèvre qui plait tant à sa tante, cette tonalité de fa dièse mineur qui lui vient du Vieux Gaultier. Des amis – un homme et une femme – lui ont joué de Gaultier, il y a peu, Le Loup, au luth (79) et, à la guitare, Le Rossignol (80). Gaultier est encore très estimé. Il pense aux sylvains et les imaginent. Essaie. Quantité de pensées l’assaillent ou, plutôt non, l’animent, circulent dans sa tête et presque comme dans ses veines même.

Tout en dirigeant d’une main sûre son petit attelage, Charles pensait à La Louvre, pensait aux monstres, pensait à ce moment où, dans deux semaines, deux ans, dix ans, elle reviendrait jusqu’ici. Quand elle aurait le goût de revenir, serait-il encore de son monde d’hommes ou déjà réduit en bonne terre riche en vers ? Serait-il encore capable de la recevoir pleinement, avec toutes les attentions qu’il souhaitait lui porter. Dans sa tête, une toute petite phrase revenait et revenait encore; Celle-là même : « Apprends à chanter, ô mon âme ».

Charles s’est mis à penser aux sirènes mi oiseaux-mi femmes, filles de Calliope, selon ce qu’il sait. Il pense que le chant peut être de mort, même si, avec sa tante, il est toujours de joie, pour lui. Il repense aux Grâces dont ils ont parlé, à Euphrosyne, à la joie intérieure. Il pense à Melpomène, à son union avec Dionysos et ce qui en a résulté. Ses pensées vont comme les nuages au dessus de lui, légers et comme s’effilochant en eau, comme grands êtres fantomatiques. Il pense à La Louvre survolant des légions romaines, des champs de bataille. Il pense à une bataille opposant Romains et Cimbres dont son père ainsi que l’homme qu’il payait comme répétiteur lui avaient l’un et l’autre parlé (81). Il pense aux femmes de ce peuple du Nord tuant leurs maris vaincus et leurs enfants et se tuant, pour finir, pour échapper à l’esclavage. Il se dit que cela peut être lié à ce qu’il a raconté de Virginie à sa tante. Il y pense. Il pense à ce qu’ils ont échangé sur Louise et les départs. Il pense au Piémont, à ses plaines marécageuses, à Turin où il a résidé, où il retournera sans doute. Il voit La Louvre survoler le pont du Gard enfin terminé. Des temps anciens (82).

Charles se dit qu’il va faire plus souvent de la musique naturelle. Bien sûr, il n’a pas les grandes capacités de La Louvre pour l’imitation, la combinaison, les rythmes fous et les mélanges audacieux, mais avec ses talents de siffleur, il peut cependant – il le voudrait – réussir un peu aussi de ce côté-là. Il ira au bois pour cela. Il sellera Lucius et fera ça, de temps à autre, pour sa tante, pour lui proposer, tenter de lui proposer, une prochaine fois, une composition de musique naturelle. « Ma tante, j’ai composé ». « Oh, Charles, je t’aime tant ».

Il se souvient du jour où il avait invité Giacomo à faire connaissance avec elle, avec l’idée qu’il l’emmènerait écouter de l’opéra à Venise. Ils lui avaient demandé de chanter en forêt. Et Giacomo avait admirer les chants de Louvre. Charles se souvient de l’éclat qui apparut dans les yeux de La Louvre alors. Elle n’était évidemment pas aussi vaniteuse que les dragons – qui peut l’être assurément, puisqu’elle-même, quand il était enfant lui avait affirmé qu’il s’agissait là des êtres les plus vaniteux qu’elle ait jamais rencontré – mais, si on la caressait dans le sens du poil au bon moment, un soupçon de vanité venait piqueter ses yeux. Et ce jour-là, en disant, dans sa propre langue, à La Louvre : « Louvre, vous êtes un être magnifique », Giacomo avait fait naître cet éclair spécial dans ses yeux. Dans la même temps, elle avait ouvert la gueule et claqué plusieurs fois des mâchoires, ce qui avait fait un peu sursauté et Charles – qui pourtant la connaissait depuis si longtemps – et Giacomo, assurément, qui n’avait qu’une expérience infime de tels êtres. Pour qui ne l’aurait pas connu, cela aurait sonné meurtre. Mais La Louvre était La Louvre. Comment aurait-elle même eu l’idée de faire le moindre mal à un de ses neveux ou nièces de musique ou à un de leurs amis.

Charles se souvient maintenant que, quand il était enfant, La Louvre n’était pas un monstre pour lui. C’était un être qui lui tenait compagnie. Un être de très bonne compagnie. Avec aussi de magnifiques idées de secrets et de musique. Elle l’aidait pour son petit luth naissant. Il essayait un morceau et elle chantait et cela l’encourageait. Elle disait : « lis ta musique, comme tu dis. Après quoi, nous la chanterons ! ». Et ils faisaient ça. Puis, au fil de leurs rencontres, La Louvre lui a appris qu’elle était sa tante. Et comment ne pas accepter une telle tante. Charles se souvient de ses peurs, quand il a atteint l’adolescence. Cette créature allait-elle le dévorer un jour prochain ? C’était un monstre, après tout ! Mais c’était sa tante, aussi. Et très chère. Il sourit tout seul sur le banc de sa charrette. Il pense aux tapis volants, aux contes orientaux, à des créatures comme sorties de livres. Il pense à un livre de la bibliothèque de son père. Un livre d’un certain Ligeti ou Lipeti, il ne sait plus. Liceti, peut-être ? Il allait chercher en arrivant, après avoir ramené le petit cheval et la charrette chez les Waldstein. Sans doute retrouverait-il l’exemplaire que son père lui montrait quand il était enfant. Il y avait là-dedans un homme à tête de canard, un homme à tête d’éléphant et d’autres aussi dont son père disait que l’on pouvait bien y penser, après tout. Lui qui était médecin, il disait ça. Il se souvenait maintenant d’un lion à tête d’homme, desiamois, d’un chat à huit pattes et deux queues mais ne possédant qu’une seule tête.Il se souvenait que son père disait que ce Ligeti, ce Liceti, était né à six mois au lieu de neuf. Pas plus grand qu’une main. Son propre père l’avait placé dans une botte fourrée de laine ou de coton. Mais pourquoi son père, médecin, lui avait-il raconté une telle chose ? Pourquoi, enfant, n’avait-il pas demandé ce qu’il en était de l’alimentation de cet être inachevé, puis soi-disant pleinement vivant ?……Il aurait voulu demander maintenant à son père.

Pour Charles, La Louvre reste un être complètement incompréhensible, avec son chant, sa voix, ses vols. Mais c’est un être qu’il aime profondément. Charles pense à son enfance avec elle dans les bois. Quand La Louvre voulait chanter à vraie voix, ils ne pouvaient rester en lisière. Il fallait s’éloigner. Alors il montait sur son dos, se cramponnait à sa toison et ils allaient ainsi se trouver des coins tranquilles. Oui, sa mère l’avait laissé vivre à sa guise, une fois que son mari s’était trouvé mort, fauché par le mal qu’il avait tenté, avec d’autres, de vaincre. Quand ils avaient voulu secourir d’une peste les habitants d’une ville proche de celle qu’ils habitaient alors. Quand ils avaient échoué. Elle avait été touchée si durement, si durablement, cette mère. Il n’y avait plus de force en elle pour contraindre ses enfants à quoi que ce soit. Il pense à la sœur de Mariana Waldstein, dont l’un des enfants, mort-né, n’avait, à l’endroit du visage où se trouvent habituellement les yeux, rien d’autre que la même peau que celle des joues. Il pense à toutes sortes de monstres.

Juste avant d’arriver près de sa demeure, dont il sait qu’elle est proche puisqu’il distingue maintenant les lueurs des faubourgs, il pense à l’oiseleur, au rêve qui lui a comme annoncé la venue de La Louvre. Charles pense aux oiseleurs, à L’Oiseleur de sa bible ; il pense aussi à des vers. Ce sont des vers de Clément Marot, mais Charles ne pense qu’aux vers, le nom n’y est pas. Des vers qui lui viennent à l’esprit. Ils sont là. Et il se souvient aussi d’un portrait qu’il a eu l’occasion de voir. Ces yeux doux et mélancoliques. Cette barbe-là (83). Sans doute son père lui en a-t-il parlé ou bien le lui a-t-il montré, dans un de leurs rares voyages communs. Il associe l’image et les traits à ces vers, mais le nom même de Marot ne lui revient pas alors. Il se souvient de « Un oiseleur cauteleux et inique les a déçus à glus, rets et filets » et aussi de quelque chose comme « l’oiseleur des champs qui doucement fait chanter son sublet pour prendre au bric l’oiseau ». Son père lui avait expliqué le sens des mots sublet et bric maintenant inemployés. Peut-être La Louvre connaissait ces mots-là, elle qui était si vieille. Il dépose devant l’écurie de Lucius la grande panière dans laquelle il l’a fait voyager et repart vers chez les Waldstein pour leur rendre cheval et charrette. Et là, sans avoir le temps de penser à comment cela lui est arrivé, il s’est mis à pleurer. « Ah, chère tante ! ».

Chapitre suivant