15. Dans les bois avec Charles

Au petit matin, La Louvre sentit et entendit Charles arriver. Puis il y eut sa présence à travers la porte de l’écurie. Cela sentait aussi fort le cheval, maintenant. Elle resta dans son foin, attendant un signal. Et Charles vint ouvrir la porte, lui disant que tout était arrangé, qu’elle avait juste à sauter dans la grande panière placée sur la charrette, ce qu’elle fit aussitôt. Le temps était magnifique, avec encore beaucoup de fraîcheur. Charles ferma le couvercle de la malle d’osier et La Louvre se trouva tout à fait à l’abri des regards. Elle avait souvent voyagé ainsi avec des humains amis. Elle préférait bien sûr les paniers au tressage assez lâche qui lui permettaient de satisfaire sa toujours grande curiosité. « Monsieur Waldstein m’a prêté ce très sage petit cheval et cette charrette légère pour aujourd’hui et demain, chère tante. Nous n’avons pas à nous en faire ! » La Louvre se demanda si Charles allait évoquer Mariana. Mais non. Ils restèrent sans vraiment dialoguer pendant le trajet. Charles parlait au petit cheval tranquille et sifflait pour lui-même. La Louvre admirait le monde à travers l’osier. Ils arrivèrent en bordure de forêt, puis s’enfoncèrent jusqu’à trouver une clairière qui leur convînt. Charles détela le petit cheval et le mit à la pâture, à la longe. La Louvre était déjà sur ses pattes à gambader, humer, croquer quelques herbes. Elle respirait fort. « Charles, quel bon bois ! » Ce fut pour eux deux une grande fête des bois. Le luth de Charles n’était pas de taille face à la puissance sonore de La Louvre. Elle s’en donnait à cœur joie, à pleine voix ! A un moment de grand chant, on n’entendit plus que sa voix. Tout ce qui chantait par là s’était tu, comme à l’écoute de ses élans. Puis, quand elle eut fini, il y eut une sorte d’unanimité dans le chant et, venant de partout, de tous les alentours, des voix se firent entendre. Charles et La Louvre se regardèrent. « Mon Charles, ils aiment nos chants ; sais-tu ! Et entends-tu aussi les voix des sylvains, cher neveu ». Il prêta l’oreille, hésitant, essayant de distinguer quelque chose dans ce grand concert des bois, mais ne put que répondre : « Non, ma tante ». « Ah, c’est que tu n’en as pas côtoyé, c’est vrai. Ils chantent admirablement ; leur chant est aussi inimitable que celui des oisanges ; je ne peux te donner ne serait-ce qu’une idée de cela à entendre». Et avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit de plus, elle ajoutait : « Charles, j’aime quand tu es pris de cette sorte de maladie qui nous permet d’aller chanter au bois ! C’est comme quand tu étais enfant. Te souviens-tu ? Nos galops ! Et toi, sur mon dos, accroché à ma toison ! ». Elle rit, de son plein rire d’ivrogne. Ils rient ensemble. C’est rare que Charles ait vu La Louvre rire à gorge déployée, tout son saoul. Et c’est peut-être la première fois qu’il n’a pas peur du tout de son énorme rire qui la secoue et bouleverse son corps tout entier. Il pense au rire de Bernard, son âne d’avant, maintenant devenu poussière.

« Charles, je dois me dégourdir encore un peu les pattes. Et puis chasser un peu. Qu’en penses-tu ? » « Bien sûr, ma tante. Je vous attends ici. J’ai ma musique et de la nourriture. Nous avons la chance d’un temps très agréable. Faites votre chasse. Nous chanterons, après quoi ».

Elle bondit aussitôt dans sa quête. Elle se trouva deux lapins bien tendres. Elle se trouva de délicieux escargots croquants et mous. Elle but au ruisseau (71). Elle observa de belles bergeronnettes au bord de l’eau. Elle savait que c’était le nom que donnait Charles à ces oiseaux qu’elle-même, comme tous les oiseaux de sa connaissance nommait à sa façon, avec des éléments de chant ou de mouvement, de vol ou d’allure. Quand elle revint, avant d’arriver juste auprès de Charles, elle l’entendit jouer et s’arrêta un instant. Elle était si heureuse de son talent. Et la voilà toute proche de son neveu, l’interrompant dans son jeu : « Charles, j’ai vu plusieurs bergeronnettes le long du ruisseau, avec leur ventre jaune et leur longue queue noire, toujours en mouvement. Chacune d’elles gazouillait. Cela va vite et c’est haché. Elles sont si vives, n’est-ce pas ? » Il la regarda qui s’était immédiatement mise, après avoir dit ça, à chanter sa propre  « bergeronnette ». Mais ma tante, nous n’avons pas joué cela ces temps-ci ! » « La dernière fois que je t’ai vu, Charles, tu as joué cela, non ? » Charles pensa à cette dernière fois. Mais c’était si loin, si loin déjà. Il reprit son luth. Et ils reprirent ensemble plusieurs fois « La Bergeronnette » de Charles. Ils chantaient et parlaient et la Louvre questionnait, toute à son désir de savoir, de connaître. « Charles, je voulais te demander : est-ce que la Gogo de ton Tombeau est quelqu’un que tu as, que tu aurais connu ? ». « Oui, ma tante, en quelque sorte. Et c’est un Gogo. C’est un perroquet  (72) ».

« Un perroquet ? Tu fais des musiques en l’honneur de perroquets. Celui-là a eu bien de la chance ! » « Ma tante, ce perroquet est mort. C’est un Tombeau. Il est mort stupidement d’une indigestion de fruits. C’était un bel oiseau, mais glouton. Il avait de beaux talents d’imitateur » « Mais, Charles, ce perroquet était un perroquet d’hommes ? Les perroquets ne sont pas d’ici ! » « Oui, certes. Vous connaissez le goût de certains humains pour des animaux qu’ils appellent de compagnie (73) ; Grands et petits : des écureuils, des singes que vous aimez, des chiens que vous n’aimez pas. Ce perroquet, je le connaissais par des gens avec lesquels, pour lesquels je fais de la musique. Vous savez bien que je ne peux toujours composer à ma guise. Il y a des commandes. Mais je suis heureux de cette pièce ». « Tu as parfaitement raison. Elle est très réussie. Un perroquet ? C’est très agréable pour moi de savoir que tu as composé pour un perroquet, en l’honneur d’un perroquet ».

Au soir, avant de sauter dans le panier sur la charrette, La Louvre vit en lisière une femme et son enfant qui allait traverser l’eau par un petit pont de bois. Elle ne distinguait pas trop clairement les formes, mais elle aima voir la petite tache rouge du tablier de cette mère dans le brun et le vert des feuillages et des troncs. Elle y trouva de la tendresse (74). Elle pensa aussi, dans ses vagabondages d’esprit, à des vaches qui pouvaient bien avoir été mises à pâturer sur ces bordures. À leurs cornes. Et la charrette s’ébranla, tirée par le petit cheval de Monsieur Waldstein, menée par Charles. Celui-ci avait laissé le couvercle du panier ouvert et la conversation avec La Louvre s’engagea alors très vite. « Ma tante, avez-vous des neveux ou nièces sylvains ou sylvaines ? Je ne me souviens pas vous l’avoir entendu dire». « Oui, oui; ce sont des êtres magnifiques et farouches et très doux. Je n’en ai visité aucun depuis bien longtemps. Leurs langues sont difficiles, bien plus que vos langues humaines. Et j’oublie, Charles ! Je suis souvent maladroite à parler avec eux. Ils s’étonnent de mes tournures, de mes erreurs ! Mais certains aiment beaucoup mes façons de chant. Et tous, ma forme feuille, forcément. Ils me bercent sous forme feuille, Charles. Ah, c’est tellement doux de se faire bercer en chant par un neveu ou une nièce des sylves. Ils me tiennent au creux de leurs mains, dans de hautes ramures. Ils ont des traits quelque peu humains, sais-tu, mais sont si différents de vous, vraiment. Dis-moi….Est-ce que ton ami nain porte aussi une toison de tête ». « Oui, ma tante. Nous sommes un peu obligés ». « Ah ce n’est pas par goût ? ». « Non, non ». « Mais, pourtant, cela donne de la force à ta musique, il me semble, cette perru…che ? perru…te ? Cette toison de tête ». « Perru-que, ma tante ! » « Perru-que, mon cher ! ». Ils parlèrent et, toujours parlant, arrivèrent dans les premiers faubourgs où Charles ferma le panier. Puis ils furent près de l’écurie de Lucius et La Louvre alla s’enfouir dans son foin. Ah, ce foin était très doux. On y était bien. Très bien, mais aussi, Lucius sentait très bon. Et La Louvre avait rêvé, vous vous en souvenez. Rêvé la veille de ce beau Lucius. Alors, quand elle trouva que Lucius était vraiment bien calme, elle se mit à lui parler en imitant tout d’abord la voix de Charles. Elle a parlé, puis elle est sortie de son foin et s’est approchée de Lucius, toujours mâchant. Elle a alors parlé en Louvre et Lucius n’a pas eu peur d’elle. Elle lui disait des choses comme : « Ah mon cher Lucius, comme tu sens bon. Et quelles oreilles ! » et quantités d’autres fariboles du même tonneau, mais qui lui venait vraiment sans efforts. Peut-être y mettait-elle du cœur ? Toujours est-il qu’elle lui lécha de bon cœur le museau et les naseaux et que l’âne n’y vit pas de malices et ne s’en trouva pas marri. Elle se frotta à son col. Son poil était doux. Et l’âne lui lécha la face, un peu maladroitement, comme peut faire un encore jeune âne, mais cela lui plut, à notre vieille-vieille Louvre pleine d’allant et de fantaisie. Elle parla encore à l’âne. Elle lui parla évidemment de beaux enfants. Je vous le dis, mais vous le saviez. Vous l’aviez deviné. Et ce qui devait arriver arriva. L’âne fit l’âne. Et la Louvre en fut fort contente et satisfaite. Se peut-il que l’âne eût trouvé une odeur de liberté à cette Louvre pleine de fantaisie ? Je ne peux vraiment vous en dire plus. Nous ne le saurons jamais. Il était âne, un point, c’est tout. Un âne très accort, selon La Louvre. Un vraiment beau baudet. Quand elle eût regagné sa couche de foin, La Louvre se sentit bien et forte. Elle était très détendue, prête, tout à fait, pour des rêves riches et touffus. Et de fait, elle rêva des choses qui lui plurent beaucoup puisqu’il y avait, dans au moins un des rêves de cette nuit-là, Charles et Lucius réunis. Et elle était présente, elle aussi. Ils musiquaient ensemble dans une fraîche clairière. Charles avait son luth. Lucius chantait et elle, tiens donc.

C’était très agréable. Charles avait la tête ornée d’une perruque toute en perroquets. Oui, de petits perroquets tout à fait charmants. Pour que vous puissiez vous représenter un peu ce qu’étaient ces perroquets, je dirais qu’ils ressemblaient à des conures à tête rouge. Vraiment magnifiques. Et ils formaient, tous ensemble assemblés, la perruque de rêve de Charles. Et ils étaient bien vivants et chantants. Ils ne blessaient pas du tout la tête de Charles de leurs pourtant fortes griffes. Ils semblaient se trouver fort à l’aise dans ce concert mêlant ce grand luthiste de Mouton à cette grande chanteuse de Louvre et à Lucius, qui faisait son possible pour suivre le rythme. De temps à autre, un conure quittait la masse des oiseaux et voletait tout près de la tête de Charles. Puis il revenait se poser avec ses compagnons de perruque. De temps à autre, l’un d’eux battait des ailes, tout en continuant de chanter. Cela faisait une perruque presque dansante, qui plaisait fort à La Louvre. De temps à autre, Charles lançait à Lucius des regards un peu fatigués et parfois presque sournois, mais La Louvre le rassurait, elle, des yeux et du museau, semblant signifier : « Lucius, mon cher, prend ton envol ; ne te laisse pas décourager par mon neveu ». Ils chantèrent bien sûr Le Tombeau de Gogo. Ils chantèrent de ces canaries en fa dièse mineur qui transportaient tant La Louvre. La perruque chantait magnifiquement. Charles était très ému, sa tante le sentit bien. Au bout du rêve, au bout du chant, les conures surent dire : « et c’est ainsi que notre feu s’éteint, mais la braise reste là pour qu’il reprenne demain », sans que quiconque ne leur ait enseigné cela, évidemment. Ils le dirent comme d’eux-mêmes.

Au matin, avant que le jour ne se soit tout à fait levé, La Louvre est allée près de la porte de l’écurie. Elle s’est dressée sur ses pattes arrière. Elle a poussé le loquet de la tête et elle est sortie. Elle a humé l’air et a retrouvé l’endroit où s’élançait un grand buisson de roses odorantes. S’en étant approchée, elle a cueilli de ses dents plusieurs roses sur leurs tiges. Tout un bouquet, dirons-nous. Elle a pris tout cela entre ses puissantes mâchoires et l’a ramené à l’écurie, sans trop s’écorcher la gueule. Elle a posé son bouquet aux pieds de Lucius et lui a présenté, une à une, ces roses en présent et en nourriture. Sans rien dire du tout. Lucius a humé et brouté les pétales de ces roses, avec un vrai assentiment. Ce cadeau fleuri de La Louvre, il l’appréciait. Nous savons bien que ce Lucius, l’âne du moment de Charles Mouton, n’a jamais pris forme humaine, fut-ce à force de roses. Il n’était qu’un vraiment bel âne, haut sur ses pattes. Un âne à l’œil cerné de blanc. Nous le redisons.

La Louvre s’est recouchée dans le foin. Elle attend Charles en somnolant.

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