« Ma tante, j’ai choisi de vous raconter une histoire très humaine. Je ne vais pas prendre de livre pour la raconter parce que ce livre-là, dans lequel elle est contenue, je ne l’ai plus ici, dans cet endroit. Je l’ai donné. Mais c’est bien par un livre qu’elle est entrée dans mon esprit ». La Louvre était un peu déçue de cette introduction. Elle aimait voir tourner les pages et le regard s’appuyer sur les signes noirs en entendant ce qui se disait se dire. Mais il y aurait tout de même encore une belle histoire. « C’est une histoire pleine de fureur. C’est une histoire dans laquelle des gens proches de Louise et de son mari pourraient se trouver, même si elle se déroule en des temps très anciens pour les humains. Elle parle de la folie des hommes, quand ils ne savent pas vivre ensemble. Alors, voilà : il y avait une fois une jeune fille qui se nommait Virginie (70).

Ce sera le seul nom que je vous demanderai de retenir pour cette fois-ci. Virginie. Et cette jeune fille avait un père soldat dans une grande armée. Un officier. Un homme honnête et respecté. Au moment où commence cette histoire, il est au sud de Rome, que vous connaissez, dans une froide région montagneuse que l’on appelle le Mont Algide. Nous sommes à un moment de l’histoire humaine, de l’histoire de nos régions où l’armée de Rome est très puissante, où ce peuple même a une grande influence sur beaucoup d’autres peuples. Ma tante, vous connaissez cette période du monde ? » « Oui, oui, mon cher neveu. Bien des choses, je m’en souviens. Raconte donc ». Et Charles de poursuivre : « Virginie est à Rome. Elle est très belle et vertueuse. Son père avait promis cette belle jeune fille à un de ses amis, qui avait occupé des fonctions de gouvernement au sein du peuple romain. Et, d’après ce que je comprends, Virginie avait accepté cet accord. Mais un homme puissant que j’appellerai ici Le Haut Magistrat, exerçant alors de très hautes charges à Rome, vit cette jeune fille et voulut qu’elle fût sa femme. Il la courtisa, lui promettant mille choses et de l’argent, également. Virginie refusa et refusa et refusa. Le Haut Magistrat se trouva ridicule et courroucé et en vint même à vouloir se venger d’elle, à vouloir l’asservir à lui. Il utilisa un de ses hommes liges pour faire croire que cette jeune fille était en fait une esclave qui avait été confiée au soldat du Mont Algide quand elle était enfant, que celui-ci n’était donc pas son père. Il voulait laisser croire que l’homme lige était propriétaire de cette jeune fille, qu’elle était l’esclave de celui-ci. » Charles vit que La Louvre agitait sa tête et semblait déjà bouillir intérieurement. Il s’arrêta un instant. « Charles, mon neveu, continue cette terrible histoire. Oui, continue. Je t’écoute. Je t’écoute bien. » « L’homme lige força ceux qui avaient la charge de cette jeune fille en l’absence de son père à la lui remettre pour qu’elle le suive, affirmant qu’il savait bien qu’elle était esclave. Autour d’eux, pendant qu’il accomplissait son forfait, des hommes et des femmes s’étaient mis à parler et dire leur mécontentement et leur colère, comprenant bien qu’il ne s’agissait là que d’une rouerie. Mais l’homme lige dit qu’il avait le droit pour lui et qu’il y aurait jugement. Celui à qui Virginie avait été promise essaya d’intervenir, usant de son autorité personnelle auprès du peuple. Il obtint finalement la liberté provisoire de Virginie. Pendant ce temps, le père de Virginie fut rappelé du camp des montagnes où il se trouvait posté et revint à Rome aussi vite qu’il le put. Le Haut Magistrat avait essayé d’envoyer un coursier pour donner l’ordre qu’il restât où il était, mais il ne réussit pas à l’empêcher d’atteindre la grande ville. Et voilà le père de Virginie à Rome. Une cour de justice est mise en place. Mais cela ressemblait fort à un simulacre, évidemment. Au terme du jugement, Le Haut Magistrat confirma l’homme lige dans ses intérêts. Il affirma qu’il était bien le maître de Virginie. Que cette Virginie était bien son esclave. Le pauvre père ne sut plus que faire. Il était au désespoir. Il décida de demander une grâce au Haut Magistrat. Il dit qu’il voulait parler à la nourrice de Virginie, avant que la sentence finale fût prononcée. Il dit qu’il voulait que lui soit rapporté par la nourrice ce qu’elle savait de tout cela, elle qui avait été si proche de la jeune fille depuis si longtemps. Il dit qu’il voulait qu’elle lui révélât que c’était bien vrai qu’il n’était pas père, tout en sachant parfaitement que l’ensemble de l’histoire n’était qu’une horrible perfidie. Il ne voulait en fait rien de tout cela. Il se savait père de Virginie. Sa demande de grâce fut accordée. Le soldat partit dans les alentours avec la nourrice et Virginie, sa fille. Dans la maison où ils s’étaient comme réfugiés tous les trois, près d’un temple, dans un quartier nommé les Boutiques Neuves, il trouva un grand couteau de boucher. Alors, il se saisit avec force de sa fille, la regarda fixement et lui transperça d’un coup la poitrine de ce couteau, tout en disant : ‘C’est le seul moyen qui me reste, ma fille, pour te rendre la liberté’. Puis, retournant en courant vers le tribunal, il s’adressa froidement au Haut Magistrat, d’une voix menaçante : ‘Maudis sois-tu; Et puisse ce sang retomber sur ta tête !’ Il jeta son couteau sanguinolent aux pieds de l’infâme. Ce fut comme le signal d’une grande émeute et d’un grand refus de la tyrannie de ce Haut Magistrat qui ne gouvernait que dans le sens de son propre intérêt et de ses désirs malsains. Le peuple se libéra de ce tyran-ci. Mais, ma tante, vous le savez sans doute, les humains vivent – pour beaucoup – dans le bruit et la fureur et la tyrannie sait renaître, pour notre malheur. Voilà l’histoire que je voulais vous conter, aujourd’hui ». La Louvre se taisait. Elle regardait Charles, comme tendrement, puis lui lança : « Charles, tu racontes bien. Cette histoire est terrible. Comme elle est triste ». Et ils parlèrent. La Louvre demanda ou plutôt se demanda en dialoguant avec son neveu de musique pourquoi personne n’avait été en mesure de sauver cette Virginie. De la sauver à la fois de l’infâme voulant d’elle comme femme esclave ainsi que Charles nommait cette condition dont elle avait vraiment du mal depuis si longtemps à comprendre ce que les humains entendaient par là, de la sauver donc de ce Haut Magistrat « comme tu l’as appelé » et, tout autant, la sauver de son propre père, de son couteau « de liberté ». Et ils parlèrent de Louise, aussi. Ils parlèrent de l’aujourd’hui des hommes. La Louvre savait – elle en avait à plusieurs reprises parlé avec Charles – que celui-ci, tout comme une grande quantité d’hommes et de femmes, détestait l’idée d’esclavage. Elle pensa à beaucoup de sang dans sa gueule. Un sang très ancien. Et elle pensa que tant d’humains de maintenant étaient malgré tout, quoi qu’ils en disent, esclaves de leur dieu, l’être invisible et terrible qu’ils servaient. Elle-même savait qu’il était malfaisant. C’était le mot : malfaisant. Et elle pensa aux magnifiques oisanges qu’elle adorait, mais qui étaient en quelque sorte, eux aussi, des esclaves de ce même dieu. Ils agissaient comme s’ils l’étaient. Que pensaient-ils ? Pensaient-ils ? Comment comprendre tout cela ? Oh, leurs sublimes chants et vols. Et puis, elle savait tant de choses sur les esclaves qu’elle ne dirait pas ce soir à Charles. Non. C’était un bon soir. Charles joua un peu de son luth pour La Louvre, puis lui dit qu’il avait une idée. « Ah, cher neveu, quelle est-elle ? ». « Eh bien, je vois que, comme toujours, vous vous languissez dans les maisons des hommes et je sens bien que vous ne pouvez pas chanter à votre mesure. Je vous entends ! Vous ne laissez que peu d’air sortir de vous ! Alors, je vous propose – comme cela nous est arrivé souvent de le faire – d’aller en forêt pour musiquer ». La Louvre serait presque partie à gambader à travers la pièce si elle n’avait su que le désordre qui en aurait résulté aurait fort peiné Charles. Elle frétillait d’aise. « Quelle bonne idée, mon neveu. J’aime quand tu es malade de cette façon. Irons-nous ? ». Il lui promit de la venir chercher au matin. Qu’il aurait trouvé un bon moyen de se diriger ensemble vers la forêt la plus proche et d’y rester tout le jour. Elle était ravie. Dans cette nuit-là, au creux du bon foin sec, elle fit des rêves dans lesquelles Lucius et ses oreilles avaient, sans aucun doute possible, leur place.