
Dans la seule bribe de ses rêves que La Louvre avait gardée au matin, il y avait un homme chevauchant un âne. Un homme mi souriant – mi grimaçant qui ne ressemblait en rien à Charles. De cela, elle était parfaitement sûre. Elle était certaine aussi d’avoir trouvé la seule oreille de l’âne qu’elle pouvait voir de l’endroit où elle était placée vraiment petite. Petite, tout à fait, si on comparait cela à celles, magnifiques, du fringuant Lucius(63). Dans cette bribe de rêve, elle savait se trouver à Venise ou dans ses alentours, dans un parc ou à l’orée d’un petit bois. Mais, était-ce possible dans cette cité si pleine d’eau marine ? Comme mêlée à la végétation, comme associée à elle, une statue dont seule la tête était représentée figurait un faune. La base de la statue n’était pas le corps du faune, non; seulement une masse de pierre comme jaillissant de buissons qui avaient, on le comprenait bien, poussé là après qu’elle ait été édifiée. Tout cela était dans le rêve, parce que La Louvre était dans le rêve elle-même et y pensait en regardant, en s’extasiant en admirant la tête de ce faune sévère et barbu, au nez fort, busqué, crochu et aux yeux étroits. Il semblait surveiller, ce faune-là. Mais celui qui prenait le plus de place dans cette scène, celui qui faisait face à La Louvre, c’était un Pierrot. On était bien à Venise, alors ! Et il portait un habit aussi blanc que sa blanche toison. Dans sa ronde face lunaire, il lui semblait possible de sentir comme l’attente d’un ordre qui lui aurait permis de se mouvoir. Vers elle ? Dans quelque autre direction ? Le faune de pierre pouvait-il donner un tel ordre ? De se déplacer ou de parler ? Le Pierrot, très grand, paraissait grandement maladroit et hésitant et, de plus, leurs positions respectives, à lui, homme et elle, Louvre, faisaient qu’il était vraiment difficile de comprendre, de saisir, ce qui se passait derrière lui. Ce qu’y observaient les trois autres personnages que le rêve avait laissé dans sa mémoire de ce jour. Il y avait de l’étonnement dans leur regard. Est-ce que Polichinelle était face à eux, à faire quelque grimace ? Elle se dit encore qu’eux aussi, ces trois-là, étaient marqués par la cité de Venise, dans leurs corps et leur vêture. Elle apprécia le temps clément du rêve. Elle préférait ça aux rêves de pluie. En pensant à Polichinelle, elle repensa au faune de pierre : nez crochus, nez crochus. Tout en faisant défiler dans sa tête tous ces petits riens qui lui plaisaient, elle regardait le superbe Lucius mâcher tranquillement son foin. On aurait dit qu’il n’avait pas arrêté de la nuit. Et quelles oreilles ! Elle en était là de ses pensées et observations quand elle huma la présence de Charles et le vit presque en même temps ouvrir la porte de l’écurie, venir à elle et lui proposer d’aller ensemble jusqu’à la maison à musique. « Nous pouvons nous y rendre dès maintenant, il n’y a rien à craindre ».

Une fois la porte de la maison à musique ouverte, ce que La Louvre vit immédiatement et sentit tout autant, ce fut la superbe corbeille de fleurs qui n’était pas là la veille, posée sur une des tables de la pièce dans laquelle ils se tenaient, à côté d’autres objets qu’elle avait déjà détaillés du regard, quand elle s’était trouvé seule. Charles devait avoir apporté ça juste avant. Elle put, dans toutes ses fleurs rassemblées, nommer seulement les pivoines et les quelques roses qui embaumaient tout particulièrement (64). Mais, dans cette corbeille, il y avait – nous le savons – bien d’autres fleurs : des jonquilles, des cyclamens, des lis et iris, notamment. Et d’autres encore. « Oh, Charles, comme cela est beau. Et quels superbes parfums ! ». « Oui, ma tante, c’est ma chère femme qui a composé cette corbeille et me l’a confié, pour ma petite maison de musique. Elle est très prévenante. Nous vieillissons bien ensemble ». Alors, juste après, ils se décidèrent à musiquer dans la senteur des fleurs. Ils musiquèrent. Ils parlèrent. Ils mangèrent. Et ils rirent. La Louvre devait rire avec ses intestins, en faisant sortir beaucoup d’air par sa gueule pour ne pas effrayer Charles et pour ne pas faire résonner très fort cette pauvre maison à musique. Cela aurait fini par ameuter tout le voisinage. Ils parlèrent de Venise et de Giacomo. Ils parlèrent de tout et de rien et de la famille de Charles. « Ah, mon neveu, tu as aussi cette jeune fille comme enfant, cette Finette; je ne l’avais plus en tête ? » « Bien sûr, chère tante, j’ai dû vous en parler il y a déjà bien longtemps de cela. Cette jeune fille est presque femme par son âge. Elle va avoir quinze ans. Et c’est une bonne musicienne, cette cadette. Elle a été touchée par le théorbe et le pratique (65) ».

La Louvre comprit que pour Charles, quinze ans, c’était beaucoup de temps. Et elle avait bien entendu le ton un peu sévère sur lequel il en avait parlé. Elle n’était pas venue le visiter de, sans doute, presque tout ce beaucoup de temps, c’était ce qui était troublant, bien sûr. Pas loin de quinze printemps, pour elle que les années ne concernaient pas. Elle se trouva désolée, navrée. Les humains ont des vies si courtes. Elle voulut rassurer Charles dans son amour. « Charles, pourquoi ne pas faire la connaissance de ta Finette ? ». « Ma tante, quelle idée avez-vous là ? Vous n’y êtes pas ! Vous ne connaissez mes enfants que par ce que je vous en ai dit, au fil du temps. Nous avons notre secret commun. Ma famille ne peut rien savoir de cela. Ma Finette est une très bonne musicienne, je le répète, mais c’est une musicienne tout ce qu’il y a de plus humaine. Elle ne pourrait comprendre, elle ne pourrait apprécier, par exemple, votre musique naturelle. Et elle ne pourrait admettre que j’en joue avec vous. Cela l’effraierait. Elle penserait que c’est une musique qui vient de ce que les gens d’ici nomment diable. Elle est presque femme. On la laisse s’habiller d’habits de femme. Elle ne serait pas assez solide pour vous rencontrer et vous apprécier. Elle vous trouverait effrayante. Savez-vous bien… Quand nous nous sommes connus, vous et moi, j’étais très petit et ma confiance en vous a été entière, immédiatement. Vous avez su me séduire par votre chant et vos manières et votre douceur. J’étais un innocent, ma tante. Vous comprenez bien tout cela. Et puis mon esprit de fantaisie ne m’a pas quitté, voilà tout ». « Oui, oui, Charles, je m’égare. Ne tiens pas compte de ce que j’ai proposé ». Après qu’elle eut prononcé cela assez bas, il y eut comme un silence et, très vite, leurs regards se croisèrent de nouveau. Reprise par son entrain, La Louvre dit à Charles : «Charles, passons, de nouveau, à un peu de musique naturelle, comme tu la nommes !». Et ils s’y mirent immédiatement. Elle appréciait les grands talents de siffleur de son neveu. Ils savaient s’écouter, s’attendre, se retrouver dans le chant. Ils savaient se proposer des rythmes et des accords. Charles était parfois un peu perdu parce qu’il ne pratiquait que bien peu souvent la musique naturelle, si ce n’est dans sa tête. Puis, tout d’un coup, La Louvre s’arrêta et Charles, qui avait vu son regard se fixer, sourit parce qu’il avait compris quelque chose. « Mon cher neveu, ouvre donc la fenêtre pour laisser cette belle bête prendre son envol ». Et Charles ouvrit la fenêtre. Assez vite, la libellule que la Louvre avait observé, avait senti vouloir reprendre sa liberté, sortit retrouver l’air du dehors. « Quelles ailes, mon neveu ! Nous ne l’avions ni vu ni entendu rentrer tout à l’heure, quand tu as ouvert la fenêtre une première fois, n’est-ce pas ? ». « Oui, vous avez sans doute raison, ma tante ». La Louvre le félicita pour ses sifflements et sa vélocité. Elle le félicita pour la joie qu’ils se donnaient mutuellement. «Comme c’est agréable ! Comme c’est agréable ! Mais Charles, tu m’as promis de me jouer de tes compositions. Le feras-tu aujourd’hui même ?». « Certainement, ma chère ; nous y voici ». Charles Mouton prit son luth, qu’il avait réaccordé avant de venir saluer sa tante de musique au matin, et commença à jouer. Il joua bien des pièces. Et La Louvre admira Le Tombeau de Gogo et Le Mouton, également. Elle aimait cette canarie qui, aussi, était pleine de charmante ironie. «Oh, Charles, je suis si contente de ton talent au luth. Et tu inventes pour lui des pièces très réussies. Vous vous entendez très bien. Autant qu’avant ». Ils parlèrent encore. Et comme toujours, tout d’un coup, elle se mit à, comme l’on dit, changer de sujet. Elle avait subitement, au fil des mots, enfourché un de ses chevaux de bataille : l’opposition si brutale entre ce que les humains désignent comme riches et pauvres. Alors Charles accepta une fois de plus de parler de ça aussi avec elle. Il lui redit des choses qu’il avait eu l’occasion de déjà lui dire, il s’en souvenait. Elle questionna en radotant. Puis Charles lui parla d’un de ses amis luthistes. « Ma tante, je crois qu’il faudra que nous rencontrions cet homme, un jour. C’est un luthiste très talentueux. Et il pourra vous apprécier. C’est un homme qui a gardé la taille d’un enfant ». « C’est un nain, donc ! ». « Oui, c’est cela même, vous connaissez ce mot-là. C’est un homme talentueux et qui, à ma différence, a connu la pauvreté quand il était enfant. Il est resté longtemps pauvre. Et aujourd’hui, malgré son inestimable talent, ce n’est toujours pas un homme riche. Mais c’est un homme sûr. Il connaît le sens du mot ‘secret’. Nous pourrions parler avec lui de tout cela. Le voudrez-vous ? » « Certainement, certainement. Nous le rencontrerons ». Charles pensa au beau sourire parfois un peu ironique de son ami (66).

Ils avaient joué ensemble avec beaucoup de joie. Il ajouta, comme un peu perdu dans ses pensées que cet homme saurait apprécier la musique et le chant personnels de La Louvre; « Votre talent, ma tante ». Puis, la regardant, il vit qu’elle voulait quelque chose sans encore oser le demander. « Ma tante, dites-moi votre préoccupation ». « Charles, voilà, je voulais savoir; avec cet homme courtois et nain, as-tu eu l’occasion de jouer orné de ta toison de tête ? ». Charles ne comprit rien à cette question tout d’abord, puis cela lui vint. Il rit et dit que oui, évidemment. « Pourquoi demandez-vous ça ? On appelle cette chose ‘perruque’ !». « Ah voilà le terme que Louise a employé quand elle m’en a parlé, quand nous avons beaucoup parlé de toi ensemble. Je ne savais plus comment nommer cela. Elle m’a dit que tu étais très élégant avec cette toison, jouant devant un large auditoire ». « Certes, certes, ma tante. Si je ne m’abuse, vous voudriez me voir jouer en perruque ? ». « Ah, Charles, le pourrais-tu ? Je ne t’ai jamais vu en toison » « Bien sûr, je m’en vais vite la chercher et la ramener ici ». La Louvre était comblée.
Quand il revint avec la perruque sur son support, sa forme, qui permettait qu’elle ne s’abimât pas, ne se déformât pas, La Louvre était à observer un papillon resté sur une des fleurs de la corbeille. Elle se tourna vers son neveu et, comme elle l’avait fait avec le papillon, très attentivement, l’observa enfiler sur sa tête cette chose ondulée de dizaines de vaguelettes brunes. Elle trouvait cela follement intéressant, comme toujours quand il était question de mains. Charles tâtonna, essaya du mieux qu’il pût de se fixer des repères, mais il n’avait ici pas de miroir et n’avait pas pris le temps d’en ramener un de la maison principale. La perruque était un peu de travers, il le sentait, mais il décida d’arrêter là et, regardant La Louvre qui rayonnait, il se mit à jouer de nouveau Le Tombeau de Gogo et Le Mouton et, tout en jouant, sans que cela affectât sa musique, il pensait aux muses. « Charles, c’est magnifique. Ta musique est grandie quand tu as ta toison sur la tête. On dirait…. Tu me fais penser au lion de Jérôme, à sa crinière qu’il peut agiter avec force et, en même temps….à te voir ainsi, avec cette brune toison et ces boucles, avec cette belle toison bouclée, même si elle n’est pas blanche, j’ai pensé à un mouton, forcément. » « Oui, ma tante, vous souvenez-vous de ce morceau que vous aviez composé quand j’étais enfant, avec beaucoup de motifs moutons. » « Oui, je ne saurai plus te le chanter, mais c’était bien, oui. Réussi. Et drôle. Cela nous avait plu à l’un comme à l’autre ». Charles sourit. Ils ne parlèrent pas de la laine des agnelets. « Ma tante, dites-moi, au cours de votre vie, dans le passé, dans un lointain passé, avez-vous rencontré Melpomène ou Polymnie ? » « Ah, Charles, les noms des gens s’enfuient de ma tête, pour beaucoup, et cela va de mal en pis. Je ne saurais te dire. Peut-être ? Parle-moi de Melpomène et Polymnie, si tu sais des choses sur ces êtres. Il se pourrait que ce que tu me diras me mette sur le bon chemin. Peut-être reconnaitrais-je Melpomène et Polymnie dans ton récit. Ce sont des humains ?». « Ma tante, Melpomène et Polymnie sont des êtres femelles. Ce sont des êtres à apparence de femmes. Pour vous, il s’agira de femmes, oui. Mais leur vie a pu être fort longue. Bien plus que celle de la plupart d’entre nous, les humains. Et c’était de grandes chanteuses ». Charles vit que l’attention de La Louvre devenait comme plus précise. Elle n’était plus à faire vagabonder son esprit il ne savait où, à le laisser flottant comme liège balloté sur de l’eau mouvante. « Je pense à ces sœurs que l’on appelait Muses et dont le cœur n’aspirait qu’au chant. Leur corps était tout habité de musique. Il est dit qu’avec un autre groupe de trois sœurs, nommées Grâces, elles étaient reines du chant. Elles pouvaient inspirer les hommes, les humains et les amener vers la beauté, vers ce que nous autres humains appelons art ». La Louvre restait très attentive.


«Récemment, un ami, un flutiste qui n’a plus qu’un œil ayant perdu l’autre dans un terrible jeu d’enfant (67), m’a parlé d’un tableau qu’il a vu dans un de ses voyages vers Rome et qui représentait trois de ces Muses faisant ensemble de la musique. Il a été étonné de la façon dont le peintre avait représenté ces Muses. En effet, il y avait là Melpomène qui lisait de la musique et la chantait, Erato, écoutant et aussi Polymnie, qui jouait, elle, de la contrebasse de viole. C’est cela qui a étonné mon ami. Que dans un charmant paysage de verdure, Polymnie jouât de cet instrument, il ne l’a pas compris. Pour lui, ces Muses pouvaient jouer de la lyre ou de la cithare. Mais, d’un instrument pratiqué aujourd’hui, cela l’a étonné. Oui. Parce que ces femmes sont d’un passé lointain (68) ». La Louvre dit qu’elle comprenait cet étonnement, qu’elle savait ce qu’était lyre, cithare et harpe et qu’en effet, elle se souvenait que l’on faisait, autrefois, si l’on s’en tenait aux humains, plus de musique avec ces instruments. « Ah, voilà, chère tante, notre flutiste m’a dit cela. Un autre tableau du même peintre représentait une autre de ces muses une harpe à la main. Je pense me souvenir que cette Muse-là est appelée Calliope (69) ».

Ils en étaient là de leur conversation, quand La Louvre dit à son neveu qu’il y avait, la concernant, un projet de peinture. « Oui, j’aime ce que les humains font avec ces tissus couverts de teintes diverses et donnant l’idée des gens, des lieux. Avec leurs mains. Tu le sais sans doute, au moins un de mes neveux de musique encore bien en vie, comme toi, ce bon Gian Francesco, est un très bon peintre. Il a chanté avec moi, enfant. Mais ce sont surtout les couleurs qui l’ont appelé à elles. Un peu comme tes Muses, en quelque sorte. Les couleurs l’ont mené vers elles et lui et elles ont fait comme de grands chants ensemble, sur des tissus. Et, vois-tu, dans une de nos dernières rencontres, il m’a demandé si j’accepterai qu’il me mette en couleurs sur un tissu comme cela. Pour faire mon portrait. Pour donner l’idée de ma forme et de mes couleurs. Sans musique, certes, mais…. Te rends-tu compte, Charles ! Gian Francesco m’a proposé d’être peinte par lui ! Je ne comprends pas pourquoi il souhaite faire cela, mais il m’a dit qu’il m’expliquerait. Je serai là, à plat, tout aplatie comme une musette vidée de son air, et ma toison y sera, sur le tissu de Gian Francesco ! Te rends-tu compte, Charles ! Je suis très fière, cher neveu. Il le fera, n’est-ce pas ? » « Je le crois, oui, ma tante. Vous m’avez déjà parlé de Gian Francesco comme d’un esprit charmant. Il le fera ». Charles sentit qu’il n’était pas opportun de demander plus avant à La Louvre si elle avait connu ou non Melpomène ou Polymnie ou Calliope et cela n’avait, de fait, aucune importance pour lui, finalement. Et comment même imaginer qu’elle ait pu connaître ces êtres-là. Quelle idée ai-je eu de lui demander cela, se dit-il. Et aussi, dans le même temps, il pensa à Calliope, mère d’Orphée. Brisant le silence qui s’était momentanément fait dans la pièce, La Louvre s’écria soudain: « Charles, hier, tu as joué un morceau que tu as appelé « Les Grâces », n’est-ce pas ? ». « Chère tante, cela est parfaitement vrai ; Les Grâces, c’est vrai » et il sourit. Dans cette journée, ils firent encore de la musique. Ensemble. Chacun pour l’autre aussi. Ils burent et mangèrent. Et puis vint le soir. La Louvre, comme la veille, voulut une histoire du soir.