12. L’histoire avant de dormir

Quand il revint, Charles s’empara immédiatement et sans hésiter d’un des livres posés sur une des tables. Il avait réfléchi et choisi. Il savait quelle histoire de ce livre il allait lire. Pourtant, il tapota le volume et parut finalement embarrassé. « Ma tante, j’ai décidé de vous lire une histoire appréciée des humains. Je veux dire des humains de ces temps que je vis moi-même. C’est l’histoire d’un homme très pieux ». Nous nous souvenons, nous, que le mot pieux, La Louvre semble ne l’entendre qu’à demi et lui trouver un goût plus que douteux. Et forcément, comme s’y attendait Charles, sinon, c’est certain, il n’aurait pas tapoté le livre de la main et pris tant de précautions, elle lança un « Mais ? » plutôt renfrogné. « Chère tante, je vous promets que si cette histoire venait à vous déplaire, je m’arrêterais aussitôt et vous lirais un conte follement merveilleux. Toutefois, bien qu’elle soit, il est vrai, celle de ce que nous appelons, nous autres, un saint homme, je crois que cette histoire pourrait vous laisser une belle et forte impression. E sachez qu’un lion sera là ! ». Aussitôt, La Louvre, sûre d’elle et un peu rassurée, répliqua : « Ah, que mes crocs quittent à jamais l’espace de ma gueule si je me trompe, cela se passera, de ce fait,  en Afrique, au pays des migrations de cigognes et de flamants; c’est bien ça, alors! ». « Non, Louvre, chère Louvre, je ne crois pas. Je suis presque certain que, dans cette histoire, il s’agit du Levant ». Notre bête, une fois encore, fut étonnée qu’on trouvât des lions hors d’Afrique. Mais elle se souvint qu’elle avait cru en voir elle-même un au cours d’un de ses parcours les plus récents et elle savait bien qu’elle n’était pas le moins du monde en Afrique à ce moment-là. Elle finit par s’avancer tout contre Charles, prête maintenant à vraiment l’écouter. Son regard et toute son attention étaient portés sur les signes noirs et elle avait les oreilles dressées, presque des oreilles de chasse.

Charles commença ainsi, avant que de se pencher vers le livre: « Chère tante, avec ce qui va être dit dans cette histoire, nous sommes en bordure d’un désert du Levant. Il y a – voyez-vous – d’un côté, des terres d’altitude, boisées et giboyeuses. Et, comme au pied de ces montagnes, comme soudainement, de l’autre, tout un désert, avec ses terrifiantes chaleurs, avec sa grande sécheresse, avec ses quelques herbes et son peu d’arbres. Vous connaissez des déserts, n’est-ce pas ? » « Bien peu, bien peu » répondit La Louvre. « Avec les grands oiseaux, dans leurs longs voyages, nous restons le plus possible près de l’eau, près de la vie. Et si je suis certaine d’avoir volé au dessus de régions de désert comme tu les nommes, je n’ai jamais ni galopé, ni chassé dans un désert. Les grands oiseaux n’en veulent pas, de ces endroits. Et puis, je ne suis pratiquement jamais restée à vagabonder dans le Levant, cela est vrai. Je le crois bien ». « Alors, chère Louvre, nous sommes sur une de ces lisières d’un désert et, dans cette partie de ce monde-là, un homme que l’on appelle Jérôme et aussi Saint Jérôme, a construit avec des moines un grand monastère. Vous connaissez des monastères, n’est-ce pas ? » « Oui, oui. Il y a peu encore, j’ai vu des choses merveilleuses dans un grand monastère de Florence. Deux grands oisanges étaient là. Oh Charles, comme ils sont magnifiques ! Et ceux-là, tout particulièrement. Mais raconte-moi ». Et Charles, acquiesçant, se mit à lire, tout en commentant. Il se penchait vers le livre, le regardait et regardait La Louvre et racontait en même temps. « Bien, bien.

Nous avons donc ce monastère en lisière. Dans le Levant. Et des hommes très pieux sont avec Jérôme. Saint Jérôme (60). Un jour, un lion, vous m’entendez bien, un lion s’en vint comme boitant à l’entrée de ce monastère. Et il passa le seuil. Tous les habitants du monastère – sauf un – furent affolés, effrayés, poussèrent des cris, allèrent se cacher. Mais, celui qui ne s’était pas enfui, Jérôme, en effet, vint à la rencontre du lion et l’accueillit avec courtoisie. Le lion, qui n’était qu’un lion, terrible et puissant, mais n’avait aucun pouvoir de parole, montra sa patte à Jérôme. Celui-ci comprit que le lion était blessé et implorait son aide. Il appela les moines et leur dit qu’il fallait venir soigner ce lion. Il fallait laver sa patte, trouver l’emplacement de la blessure et lui rendre sa vigueur, s’il se pouvait. Les moines s’y employèrent, trouvèrent le nid d’épines au creux de la patte et donnèrent de bons soins à ce grand chasseur. Il fut ainsi guéri. Il devint un familier du lieu. Il était comme apprivoisé, savez-vous, Louvre, comme un animal des hommes. Comme vous pouvez l’imaginer, ma tante, Saint Jérôme était plein de notre dieu. Comme vous le savez, les monastères sont avant tout consacrés à célébrer la gloire de notre dieu. Pour Jérôme, pour cet homme si pieux, cette épreuve et cette présence du lion était un signe de la grande sagesse de notre dieu (61).

Il pensa que, pour le remercier, les habitants du monastère devraient dorénavant faire du lion un membre de la communauté. Il fit comprendre à celui-ci qu’il allait maintenant participer au travail des hommes présents ici. Et, chose admirable, le lion comprit. Jérôme se dit que ce serait une belle chose que de lui confier une tâche apparemment presque impossible. Il lui signifia qu’il devrait désormais servir de pâtre à l’âne que les gens du monastère utilisaient pour le transport du bois. Il serait celui qui le protégerait des dangers, hors du monastère, et rendrait sa pâture tranquille. Ce que le lion fit et fit bien. Mais un jour, alors que l’âne et le lion étaient ensemble à la pâture, le lion s’endormit ». Charles sentit le museau de La Louvre qui s’appuyait sur sa cuisse et son regard aussi. « Non, chère tante, l’histoire ne dit rien du rêve ou des rêves du lion, en ce jour-là ». La Louvre reprit sa position d’écoute et Charles reprit son récit. « Pendant que le lion du monastère dormait d’un sommeil profond, des marchands vinrent à passer avec un convoi de dromadaires lourdement chargés. C’était une de ces caravanes qui parcourent et traversent le désert, faisant circuler des choses à vendre, à échanger. Voyant cet âne seul, comme abandonné, ils s’en emparèrent sans demander leur reste. On peut dire même qu’ils le volèrent. Le lion, quand il sortit de son profond sommeil, ne vit plus l’âne dont il avait la garde, la charge. Il fut prit de fureur, courut en tout sens pour retrouver son compagnon, mais en vain. Tout en fureur contre lui-même, il courut encore. Mais en vain tout autant. Alors, il s’en revint vers le monastère, la tête basse. Et resta sur le seuil, affligé. Il se coucha là, morfondu. C’est bien en cet endroit que les moines le trouvèrent. Et leur idée fut qu’il avait mangé leur âne pour calmer une trop grande faim. Ils furent fâchés contre lui et le réprimandèrent. Mais aussi, ils allèrent vers les pâtures habituelles et ne trouvèrent vraiment aucun signe, aucune trace que le lion aurait pu laisser de son forfait. Quand Jérôme fut informé de tout cela, il réfléchit et dit que le travail de porter le bois incomberait maintenant au lion. Et ce noble, ce vigoureux animal, ce chasseur redoutable, accepta de transporter ces charges pour les moines. Mais tout en accomplissant cette tâche avec efficacité et humilité, le dos et les flancs tout chargés de branches et de bûches, il pensait toujours à l’âne disparu. Toujours, il cherchait des traces de sa présence. Un jour qu’il était parti assez loin du monastère pour une chasse personnelle, il vit arriver une caravane, avec un âne en tête, comme cela est l’habitude pour que les dromadaires s’en tiennent bien à la route fixée et continuent à progresser avec allant sous leur lourde charge. Cet âne, malgré la distance, son œil de lion le reconnut. C’était son âne, son compagnon et celui des gens du monastère. Son sang ne fit qu’un tour. Il bondit, rugit, se rua dans la direction du convoi et fut sur lui en un éclair. Tous les hommes présents s’enfuirent pour sauver leur peau, pour sauver leur vie. Mais le lion obligea les dromadaires à suivre la route qu’il leur désignait de son énorme tête, de ses formidables dents, faisant aussi aller et venir furieusement sa queue et agitant sa crinière et grondant d’abondance. Il réussit à mener ainsi âne et dromadaires jusqu’au seuil du monastère (62).

Les moines dirent à Saint Jérôme ce qu’il en était. Alors celui-ci demanda qu’on lavât les sabots des dromadaires et qu’on leur donnât du foin, ajoutant qu’ils resteraient tous, ainsi et ici, sous la douce protection de notre dieu. Le lion était satisfait et heureux. Il gambadait comme une gazelle… ». Charles s’arrêta un court instant et, regardant La Louvre, reprit : « comme un jeune cabri, et saluait chaque moine d’un petit chant de gorge. Jérôme fut satisfait lui aussi. Mais il se doutait que les marchands n’allaient pas laisser là leurs dromadaires avec toutes ces choses qu’ils transportaient et, notamment, toute cette riche huile dont ils faisaient le commerce. Alors il les attendit, assurant les moines qu’il fallait bien prendre soin de leurs bêtes et du chargement. Et les marchands s’en vinrent enfin, comme se traînant au sol et implorant grâce pour leur folle action, pour ce vol honteux d’un âne à la pâture. Jérôme les fit se relever, leur commanda de reprendre leurs esprits et leurs marchandises. De ne plus s’attaquer de la sorte aux ânes des autres et aux biens des voisins. Il leur demanda de suivre leur parcours sans détours. Les marchands voulurent donner la moitié de l’huile du chargement que Jérôme avait conservé intact. Ils voulurent aussi que Saint Jérôme leur accordât sa bénédiction. Mais cela ne se fit pas en une fois, parce que Jérôme se montra entêté. Finalement, ils réussirent et promirent, de plus, de donner au monastère, chaque année, une quantité d’huile équivalente à celle qu’ils laissaient pour cette fois, indiquant encore qu’il serait imposé à leurs héritiers de faire de même. »

Charles releva la tête du livre et regarda La Louvre. Celle-ci dit qu’elle avait aimé l’histoire et qu’elle le remerciait. Elle pensa avec tendresse à cette histoire qu’elle avait apprécié malgré tout ce qu’elle contenait de ce dieu que les humains de ces régions voulaient comme maître, auquel ils consacraient tant de leur vie et de leur temps, pour lequel ils construisaient tant de bâtisses et pour lequel encore, elle l’avait compris depuis fort longtemps et même vu, ils se tuaient en guerres. Elle avait également compris que le dieu de ces régions n’était pas le seul à gouverner la tête des humains. Il y en avait d’autres, dans d’autres contrées, qui pondaient en eux d’affreuses pensées et d’affreux préceptes. Et ils se tuaient alors de nouveau en guerres, pour que la domination de l’un ou l’autre de leurs dieux s’établisse et perdure. Mais l’histoire de ce sage homme était belle, elle l’admettait. Elle remercia une nouvelle fois Charles.

Quand celui-ci eut préparé sa lanterne, ils se dirigèrent tous deux vers l’écurie de Lucius qui était presque attenante à la maison à musique. Dès qu’il était sorti, Charles avait commencé à parler, s’adressant déjà à l’âne, de loin, lui annonçant qu’il venait le visiter et qu’il était en bonne compagnie. Devant la porte de l’écurie, il continua à parler sans ouvrir encore, puis sa chère tante et lui-même entrèrent. Lucius était calme, tout à fait. Il ne se mit pas à ruer, à braire de peur, à lancer des regards effarés. Charles parlait et parlait. « Cette tante qui m’accompagne m’est très chère, Lucius. Sois en certain. Tu ne la connais pas encore, mais moi, je la connaissais déjà lorsque j’étais un enfant, un petit enfant. Elle m’a raconté tant de choses. Nous avons chanté ensemble tant de musiques, de chansons. Quand j’étais enfant et que mon père s’est trouvé mourir si vite, ma tante était là souvent avec moi, dans nos cachettes. Tu sais, Lucius, ma pauvre mère était si triste qu’elle avait fini par vraiment ne plus s’occuper de nous, ses enfants ». Et pendant qu’il lui parlait de cette maintenant lointaine période de sa vie, il s’était mis, avec une brosse de métal, à lisser le poil ras de Lucius, sur tout le dos et le ventre également. Un beau poil brun pour le dos et gris pour le ventre. L’œil cerné de blanc. Il le brossait et parlait. Charles regarda La Louvre, qui le regarda, déjà blottie jusqu’aux oreilles dans du bon foin sec. Ils surent l’un et l’autre que Lucius avait accepté la présence de cette étrange compagne d’écurie, de cet étrange compagne de nuit, de ce monstre parlant, comme sorti d’un conte. Tout en continuant à lisser, gratter et comme peigner Lucius de sa brosse, Charles s’adressait maintenant à La Louvre en lui demandant si elle se souvenait de Bernard, l’âne précédent. « Non, je ne vois aucune image de cet âne-là dans mes yeux et ma tête » affirma-t-elle. « Oh, c’était un très beau baudet au long poil frisé. Mais, ma tante, quelle bête capricieuse. Il était, par exemple, parfaitement impossible de l’atteler. Il s’y refusait obstinément. Lucius est bien brave, lui, et courtois ». La Louvre sut que la confiance était très grande entre cet âne et son neveu, quand elle le vit passer et repasser encore sa brosse sur le ventre de l’animal. Charles sentit que La Louvre était presque endormie, qu’elle n’écoutait plus que d’une oreille ce qu’il disait et il lui souhaita le bonsoir. « Mon neveu, je te salue en bonsoir, moi aussi, et te remercie de tout cœur pour l’histoire avant de dormir, cette histoire issue d’un livre ».

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