Au matin, au lever du soleil, La Louvre se faufila hors de son buisson et il ne lui fallut vraiment pas longtemps pour trouver la demeure de Charles avec ses différents bâtiments, sa cour et, après un petit bois, la maison à musique dont Louise avait parlé. Elle contourna le bois. Louise lui avait très bien expliqué par où passer. Elle se retrouva donc très vite auprès de cette maison où elle espérait rencontrer Charles, quand il y viendrait travailler aujourd’hui, s’il y venait. Sinon, qu’à cela ne tienne, elle attendrait. Maintenant, il lui fallait prendre sa forme feuille et se poser sur un des petits carreaux d’une des fenêtres. Il fallait faire le guet. D’où elle se trouvait, Louvre feuille, elle pouvait voir à l’intérieur, il y avait assez de jour. Elle sut ainsi que Charles ne devait pas être bien loin puisque, sur deux tables proches, étaient posés deux verres de vin qui restaient presque pleins.

Charles avait eu un invité qu’il avait honoré de bons crus, sans doute. Elle vit aussi une miche de pain non entamée, des œillets rouges dans un vase, un échiquier. Sur cette même table, un luth était retourné sur un livre de musique près d’une bourse et d’un jeu de cartes (47). C’était vivant par ici. Sur l’autre table visible de son carreau, La Louvre aperçut des gaufrettes dans un plat d’étain et une fiasque restée bouchée (48).

Elle ne savait quel personnage était figuré sur la seule des cartes qu’elle pouvait voir – elle n’aurait, par exemple, pas pu dire s’il était valet ou roi – mais ce qu’elle voyait assurément, c’était une épée et une hache. Elle pensa aux jeux de cartes. Elle n’y comprenait rien. C’était seulement affaire humaine. L’unique chose intéressante pour elle quand elle avait pu assister à des parties avait été, comme toujours en présence d’humains, toutes ces mains qui pouvaient faire tant et tant d’habiles mouvements, de gestes: saisir, relâcher et reprendre, virevolter, s’abattre, se replier, se fermer en poing comme boule, aller loin dans l’air au bout du bras, comme patte bondissante. Elle avait vu aussi que l’argent – cette autre grande énigme pour elle – était le plus souvent mis en avant. Où il y avait des cartes, il y avait de la monnaie. On le voyait cet argent, avec les cartes, en tas doré sur les tables de jeu.

Et qui disait argent disait vol, disait feinte, tricherie. Elle avait bien en tête un homme trichant qui sortait de son dos, de sa ceinture noire, le jour où elle assistait à la scène, des cartes dont, au moins, elle avait bien saisi qu’elles n’auraient pas dû être partagées dans le jeu qui se déroulait alors (49). Et pourtant, les deux autres joueurs, non plus qu’une servante présente n’avaient rien dit ou même peut-être pas vu ce qu’elle, Louvre, d’où elle se trouvait à ce moment précis, avait pu voir si facilement. Cet homme au pourpoint beige, qui avait détourné le regard un instant, trichait, manifestement.
Elle entendit comme un bruit de pas, comme un bruit de gravier qui, écrasé, frétille et résonne. Quelqu’un venait. Et elle vit Charles s’avancer vers la maison à musique. Voilà qui était bien. Elle lui dit : « Charles, je te salue en bonjour », mais Charles ne fit aucun mouvement en sa direction, ne tourna pas la tête. Elle redit son bonjour. Charles ouvrait maintenant la porte, en y portant une clef, qu’il commença à tourner dans la serrure. Elle sut que c’était sa forme feuille qui devait lui jouer des tours. Sa voix était comme comprimée, c’était ça. Il lui fallait donc crier et elle cria son bonjour à plusieurs reprises. Alors, Charles qui n’avait pas encore refermé la porte, se retourna, le visage plein de perplexité, et chercha d’où venait le murmure qu’il percevait, car, dans ce murmure répété, se cachait une formule bizarre, qui ne pouvait être énoncée que par vraiment peu de gens, voire même un seul être de sa connaissance. Charles trouva La Louvre sur un des carreaux, sourit d’un grand sourire -elle avait cessé de crier son bonjour – la mit délicatement sur la paume de sa main gauche, entra et referma la porte à clef de la droite. Il posa la forme feuille au sol et alla s’asseoir sur le siège le plus proche, guettant la transformation qui s’opéra en un éclair. La Louvre qui l’avait réveillé cette nuit, dans ce rêve devenu cauchemar, avec ses menaces, sa rage et son « au nom des oiseaux ! » final était là, avec lui, dans sa maison à musique, calme et dispose, sous sa forme bête. « Chère tante, vous voilà donc ! ». Il se leva, alla lui flatter le flanc et lui gratter la tête. « Chère tante ! ». Il lui parla presque immédiatement de sa nuit et ce qu’il avait vu d’elle, en rêve, il y avait si peu de temps. La Louvre fit l’étonnée. « Et, cette histoire d’oiseleur dans ton rêve, Charles ? ». « Ah, ma tante, vous savez bien que nous ne gouvernons pas nos rêves ». « Oui, mais …» insista-t-elle.

Il hésita un instant, puis, lentement, finit par dire que cela pouvait bien être en rapport avec un achat d’oiseaux chanteurs qui lui avait été demandé par un de ses fils pour ses propres enfants, de jeunes jumeaux. Il avait été visiter récemment des marchands en ville. « Mais, Charles, ils t’ont, toi, comme magnifique siffleur ! Qu’ont-ils besoin de mettre ces malheureux en cage ? Tes propres enfants – elle insista – te proposent cela ? Tu ne vas tout de même pas user de cette immonde serinette ? » (50). « Chère tante, c’est vrai, c’est une grande chance que j’ai pu garder cette force de siffler de mille façons, mais je ne suis pas à l’entière disposition de mes petits enfants ! Et… ». « Et ? » poursuivit La Louvre qui se renfrognait un peu plus à chaque fois qu’elle reprenait la parole. Charles la regarda très directement, comprenant qu’il se passait dans cette tête de tante toutes sortes de remuements excentriques. « Ma tante Louvre, je sais, et je vous approuve. Je n’aurais pas dû accepter. J’aurais dû leur rappeler que je n’ai jamais eu moi-même de ces oiseaux en cage. Je leur dirai : admirons-les ensemble dans les arbres et les fourrés, dans leur vie. J’irai avec ces jumeaux dans notre petit bois ou plus loin. Je leur apprendrai qui est pinson, qui est chardonneret, qui est rouge-gorge, qui est loriot et sifflerai et chanterai moi aussi, en oiseau….ils sont très petits encore, les jumeaux de mon fils, comprenez-vous, et parfois fort capricieux et entêtés… ». La face de La Louvre était passée immédiatement, au fur et à mesure que Charles énonçait ce qu’il énonçait, de renfrognée à détendue, comme elle l’était juste au moment où elle avait repris sa forme bête. « Charles, je suis si heureuse que nous nous retrouvions. Et, au nom des oiseaux, je te remercie de tes paroles ». Cet « au nom des oiseaux » fit un drôle d’écho dans les oreilles de Charles, mais il en resta là de son étonnement car la Louvre venait de lui proposer, passant comme du coq à l’âne, de chanter de concert. « Crois-tu que nous pouvons nous y mettre dans l’instant ? ». « Evidemment, chère Louvre ! Voulez-vous que je vous apprenne une chanson humaine que je connais depuis peu et que nous la chantions ensemble tout après ? ». La Louvre approuva à son tour et prit un air de concentration. Charles se lança, lui, dans l’air à chanter, sans luth, tout d’abord. Puis en prit un en main et recommença, mettant le son des cordes au creux de sa voix. A la troisième fois, La Louvre pouvait chanter avec lui sans aucun accroc ce qu’il lui avait proposé. Il y avait, au début de la chanson: ” When Phoebus first did Daphne love, And no means might her favor move, He craved the cause ”. Après quoi, il était question de la transformation de Daphné, devenue par le fait d’Apollon, un arbuste au feuillage toujours vert, aux feuilles si parfumées. Cela convenait à La Louvre cette musique et, tout en chantant, elle se souvint que, dans un de ses rêves pas si lointains, celui des chèvre-pieds et satyres criaillant en guerre, elle avait vu aussi une chose qu’elle avait trouvé fort belle dans l’instant: ce jeune homme, comme en adoration devant une jeune femme-arbre, fort nue et souriante. Oui, elle pensa à ça en chantant avec Charles. Ils reprirent leur chanson plusieurs fois, puis Charles retrouvant une de leurs vieilles formules communes, comme un accord de fin de chant, déclara, toujours en cadence, en regardant bien La Louvre dans ses yeux qui brillaient : « et c’est ainsi que notre feu s’éteint, mais la braise reste là pour qu’il reprenne demain ». La Louvre était ravie, même si elle avait une grande peur du feu. Mais Charles avait inventé cette phrase en ritournelle pour eux deux, il y avait si longtemps. Elle l’aimait. Elle aurait immédiatement continué les galipettes vocales, les acrobaties sonores et autres danses rythmiques de la glotte, gargarismes enjoués, stridulantes diphonies ajourées de son fait et sa composition. Elle aurait voulu immédiatement montrer ou plutôt faire entendre à Charles de nouveaux aspects de ce que lui-même appelait sa « musique naturelle ». Mais elle se contint. Il fallait ménager Charles. Et de toute façon, il était juste en train de lui annoncer : « Ma chère Louvre, je vais aller déclarer que je suis souffrant pour quelques jours. Je ne donnerai pas de leçons. Ni n’irai en ville. Vous n’allez pas repartir aussitôt, n’est-ce pas ? Comme dans un rêve ? J’ai tellement de joie à être avec vous. Vous êtes restée si longtemps absente de ma vie, toute à vos vagabondages et à vos désirs. Je veux que nous puissions faire de la musique ensemble et je veux aussi vous jouer quelque musique humaine que j’ai moi-même récemment composé. Cela pourra vous convaincre et vous plaire, peut-être. Et vous-même me chanterez de la musique naturelle de votre fait et composition ! ». Oh La Louvre était fort satisfaite. Quel bon cœur, pensa-t-elle. Quel esprit charmant ! Mon cher Charles. Mais avant que Charles ait pu dire « restez-là bien tranquillement. Je reviens d’ici peu », ce qu’il s’apprêtait à faire, avant qu’il ait même fait un pas vers la porte, La Louvre était repartie vers une question incongrue. « Charles, t’es-tu mis à jouer aux cartes ? ». S’il y avait bien une question à laquelle notre luthiste ne s’attendait pas, c’était bien celle-là. Il demanda à La Louvre pourquoi elle lui posait une telle question et que non, il ne jouait nullement. Que cela ne le concernait pas. La Louvre, poussant sa main droite du museau, alla dans la direction de la table et Charles vit les cartes. « Ah, tante Louvre, ces cartes sont ici à cause des enfants. Quand ils viennent dans ma maison à musique, qu’on me les donne en quelque sorte à garder pendant que je travaille, de temps à autre, je les occupe parfois en leur faisant bâtir des châteaux de cartes, c’est cela ! ». « Des châteaux de cartes ? » fit La Louvre qui paraissait n’avoir jamais entendu parler de ça. Elle voyait d’un côté ‘château’ avec pierres, enceintes, murs épais, douves en eau, défenses et de l’autre ‘cartes’ minces images aux couleurs vives en tas, souvent associées à d’autres tas, d’or ou argent en pièces, ceux-là. Cela n’allait pas. « Oui » reprit Charles, « les enfants aiment à faire tenir ces cartes à jouer en équilibre. Ils miment des constructions. Cela est fragile comme nos si courtes vies humaines. C’est un jeu de mains et de vent. Un rien vous fait perdre l’équilibre. L’un de mes fils adorait cela quand il était enfant et même jusque tard (51).


Je me souviens aussi qu’il pouvait jouer des heures à ce jeu avec le fils d’un certain Monsieur Lenoir, dans notre précédente demeure (52).
Mais, au fait, c’est la première fois que vous nous visitez ici. Comment avez-vous su…. ? ». La Louvre dit qu’ils en reparleraient, qu’elle voudrait aussi reparler des cartes et de l’argent et de bien d’autres choses. « Sois souffrant quelques bons jours, Charles, n’est-ce pas ? ». Quand Charles fut sorti pour aller annoncer sa subite maladie et envoyer quelqu’un faire savoir en ville qu’il ne serait pas possible de le rencontrer dans les jours prochains puisqu’il serait contraint de rester alité, La Louvre parcourut un peu plus avant la maison à musique de Charles. Cette maison-ci était bien plus élégante et beaucoup plus richement pourvue que celle de sa précédente demeure. L’ancienne était sobre jusqu’à en être presque austère.


Dans celle-ci – dans les trois pièces qui la composaient – on pouvait trouver quantité de choses bonnes et belles. Bonnes à manger comme ces olives, dans un bocal, sur une table de desserte (53). La Louvre ne pouvait certes pas manger d’olives dans un bocal à moins de faire beaucoup de désordre, mais cela faisait remonter en elle des souvenirs de maints délicieux repas d’olives, à même les arbres, au cœur de splendides automnes ensoleillés. Belles à voir comme les coquillages disposés sur plusieurs tables et tellement agréables au regard (54).
On était si près de la mer ici. Charles avait peut-être lui-même recueilli ou pêché ces coquilles. Elle pensa à un de ses rêves récents. C’est ça, c’était avec un enfant de rêve se coiffant d’un très-très grand coquillage (55).

Grand tellement pour cet enfant de rêve, si rêveur, et qui ne semblait pas se soucier du poids de ce si grand coquillage, au bout de ses bras. Elle se dit que d’autres coquillages étaient peut-être rangés dans la boîte de copeaux oblongue qui servait de support à une statuette de femme aux mamelles rondes et bien formées. Comme pêches, se dit-elle. Oui, comme pêches, se répéta-t-elle. Elle admira les hauts verres de cristal et tous les livres assemblés. Ah, c’était terrible, les livres, pour La Louvre. Elle savait qu’il y avait, contenues là-dedans, tant de choses intéressantes à savoir et connaître, tant d’histoires à retenir. Mais elle ne savait pas lire, elle qui connaissait pourtant de si nombreuses langues diverses, humaines ou d’autres êtres. Et écrire, non plus, évidemment, elle ne le pouvait. Certains humains lui avaient lu bien des fois des histoires, pour sûr. Elle adorait ça. Dans un livre resté ouvert, elle détailla une image : un gros bonhomme, aux jambes courtes et au fort embonpoint, qui était coiffé d’un chapeau lui tombant presque sur le nez, se tenait près d’un arbre ou d’un buisson, les mains dans ses poches, et semblait comme attendre là. Mais ce qui était bizarre, c’était ses yeux figurés comme deux trous noirs, comme morts. Que d’étrangeté, que d’inquiétante étrangeté chez les humains aussi se dit-elle. Dans cette même image, elle vit un animal qui broutait, près d’une barrière, mais ne sut distinguer, d’où elle se tenait, s’il était bœuf, cheval ou âne. On ne voyait bien que sa croupe, haute et rebondie. Trop étroite pour un bœuf ? Trop haute pour un âne ?

Quand elle sentit Charles approcher, entendit son pas et la clef qu’il tournait, elle était encore à composer, dans sa tête et sa gorge et ses joues, une nouvelle musique qu’elle radotait par bribes pour se la fixer en cervelle. Cela marchait bien. Charles apportait dans un panier de la nourriture pour la partager avec La Louvre. « Chère tante, pouvez-vous manger du pain ? Et des petits poissons de nos côtes ? ». La Louvre ne fit pas la difficile. Elle dit qu’elle pouvait. Quand Charles eut disposé les poissons sur un plat d’étain et le supplément de pain sur la table, une grosse mouche vint se poser sur la miche nouvelle d’un air de défi (56). La Louvre la trouva amusante et lui souffla dessus d’un long trait fluté qui l’envoya presque jusqu’à la fenêtre ouverte par où elle s’était introduite dans la pièce. Ils mangèrent ces nourritures humaines. Charles proposa de l’aide à la bête qui l’accepta. Elle mangea à la main des morceaux de pain et picora elle-même dans le plat, pour les poissons. Charles savait qu’il fallait faire attention à ne pas lui présenter les choses comme on les aurait présenté à un chien. Cela pouvait la rendre furieuse, même avec lui qu’elle aimait tant. Elle parla d’une pêche à laquelle elle avait assisté, il y avait peu, depuis un sous-bois pendant son parcours vers la demeure de Charles, avant qu’elle ne prenne son envol. Tout un groupe de gens pêchait dans une anse côtière, entre eau douce et mer, près d’un estuaire, sur la rive qu’elle longeait alors. Certains d’entre eux pêchaient dans des barques, d’autres au carrelet, d’autres encore, ayant pied en certains endroits, avec un grand filet que l’on pouvait manier à deux (57).

Elle dit qu’elle pensait n’avoir jamais vu encore autant de façons de pêcher en une seule fois. Elle dit aussi supposer que de grands poissons – « bien plus grands que ceux de notre repas, certes » – allaient être séchés et peut-être même fumés dans des sortes de huttes façonnées de branchage et branchettes. « Est-ce possible ? ». « Oui, pour sûr, chère tante, vous n’êtes pas habituée aux chairs cuites, mais la chair de nombreux poissons est très appréciée des humains quand elle est fumée et se conserve fort bien ». Ils parlèrent ainsi de tout et de rien, rebondissant d’un sujet à un autre.

La Louvre apprit qu’une des filles de Charles, parmi les aînées, venait de se marier avec un violoniste, un Monsieur Godefroy (58), un Charles lui aussi, un homme très aimable et talentueux et vertueux, déclara son beau-père. Ils se connaissaient depuis l’enfance et avaient pratiqué la musique ensemble dès leur adolescence, souvent en duo flûte-violon. Le couple vivait ici. « Dans notre belle demeure, tante Louvre ». Elle apprit que Giacomo qui l’avait emmené autrefois à Venise, cette ville qu’elle aimait tant, avait visité Charles récemment, que l’activité musicale de son neveu lui procurait, en plus d’un immense plaisir, des revenus devenus confortables, « à tout le moins par le moment et cela aide beaucoup ma grande famille, chère tante ». Cela donna l’occasion à La Louvre d’aborder cette question, toujours ramenée et réintroduite par elle dans ses conversations avec les humains, de l’opposition entre riches et pauvres. Toujours elle demandait et jamais elle n’était satisfaite, mais elle l’indiquait rarement. Alors, elle recommençait en litanie. Ils parlèrent de Louise qui avait guidé La Louvre jusque vers lui. Ils parlèrent de ceux que la soldatesque avait appelés factieux et que Charles désigna, lui, comme des hommes et des femmes épris de liberté. Mais ils voulaient aussi, l’un et l’autre, musiquer ensemble. Et ils le firent jusqu’au jour tombant.

Quand le soir fut là, Charles commença à allumer des chandelles. La Louvre put voir bien plus distinctement certaines des parties de cette pièce où ils s’étaient tenus principalement et qui, jusqu’alors, étaient restées dans une forme d’obscurité. Elle distingua une statuette d’homme, lequel paraissait effrayé (59). Était-ce cela ? Ou bien son créateur avait-il voulu lui faire porter un regard farouche sur le monde ? Elle ne sut décider. Il était nu et dégainait une longue épée. D’autres livres étaient accumulés là aussi. Il se pouvait qu’ils soient remplis d’histoires. De celles tellement agréables à écouter, pareilles à ce que Charles lui lisait quand il était enfant. Là où ils se rencontraient le plus souvent, à la lisière de certains bois. En leurs cachettes favorites. Ou bien d’autres livres. De musique. Et des livres savants. Et des livres d’images encore, comme celui qui était resté ouvert à une page montrant un dessin de luthiste en train de jouer. Quand Charles eut allumé suffisamment de chandelles pour que la pièce fût bien éclairée, il dit à La Louvre que, pour cette nuit-ci et les suivantes, à venir, il ne voulait pas qu’elle dormit dans cette maison à musique. «Il n’y a rien de confortable pour vous pour le sommeil ici et comme je me souviens vous avoir entendu me dire que, quand, d’aventure, vous trouviez du foin bien sec, vous aimiez vous y blottir pour dormir bien au chaud, je vous propose d’utiliser l’écurie de Lucius, de la partager avec lui». La Louvre fit un « ah ! » dont on pouvait entendre qu’il était à la fois approbateur et interrogatif. Et bien sûr Charles sut qu’il lui faudrait expliquer qui était Lucius. Que c’était un âne et qu’il pensait bien que cet âne accepterait sa présence. Il voulait essayer. « Fort bien » répondit La Louvre qui ne trouvait rien à redire pour le moment à cette proposition. Du foin sec ne se refuse pas. Charles proposa à la bête de manger ensemble une fois encore, mais elle répondit qu’elle n’en sentait pas la nécessité. Qu’elle boirait en revanche volontiers le vin laissé dans plusieurs des verres de l’une ou l’autre pièce. Charles ne trouva lui non plus rien à redire à cela et transvasa successivement ce vin-ci et ce vin-là dans une coupe qu’il avait vidé des fruits qu’elle contenait et posé au sol. La Louvre lapa à petits coups de langue appliqués et sûr ces vins abandonnés et en fut satisfaite. Elle demanda encore de l’eau, puis une histoire avant de dormir. « Charles, avant de m’amener vers chez ton Lucius, voudras-tu me lire une histoire d’un de tes livres ». « Mais oui, ma tante ! ». Et, après un bref silence, il ajouta : « Ce sera presque comme quand j’étais enfant, n’est-ce pas ! ». La Louvre avait les yeux très brillants et pensait, à n’en pas douter, « Quel esprit charmant ». « Nous ne serons pas ensemble sur une lisière, mais ici aussi, dans ma petite maison à musique, c’est un peu une cachette pour nous deux, je crois bien ». Charles et La Louvre se regardèrent très intensément. Puis il reprit la parole : « ma tante, attendez-moi un instant, je vais prévenir ma femme que je vais travailler un peu plus tard ce soir et je reviens aussitôt. Je n’avais pas pensé à l’histoire du soir ». Ils se regardèrent de nouveau presque fixement, puis La Louvre vint frotter son museau contre une des mains de son neveu de musique. Quand il lui eut gratté bien tendrement le dessus du crâne, il tapota un de ses flancs et sortit.