Elle traversa le ciel sans encombre jusqu’à deviner l’ombre de la ville près de laquelle demeurait désormais Charles. Charles Mouton, un de ses neveux par le chant, un de ses neveux par la musique. Il lui fallait se poser à proximité des faubourgs et reprendre une à une les indications de Louise jusqu’à trouver l’endroit où Charles avait sa maison, son domaine. Il fallait être, avec une telle proximité des humains et avec la lumière du jour encore vive, qui plus est, spécialement vigilante. Elle saurait passer de lieu en lieu sans être vu, sans être repérée. Elle le voulait. Elle l’espérait. Point trop de chiens en groupe. Point trop d’hommes armés en bande. Et tout irait bien. Dans les faubourgs, on trouvait beaucoup de potagers, de placettes à cultures diverses qui étaient vendues en ville chaque jour, de petits canaux, de moulins à eau, de murs d’enclos. Beaucoup de maisons étaient isolées. Certaines disposaient de grands parcs boisés. Tout cela convenait à La Louvre, quand il fallait – oui – se déplacer de jour. Bien des cachettes étaient possibles à trouver que les rues étroites et les hautes maisons à l’intérieur des murs d’enceinte ne procuraient pas. Oh, La Louvre avait déjà circulé dans des villes, de nuit, ou de jour, dans des malles, des paniers, avec des amis. Elle s’en souvenait. Mais, de toute façon, il n’y avait pas à s’inquiéter de ça pour l’heure, Louise avait bien dit que c’était dans les faubourgs de cette ville-ci que Charles vivait. Tout allait bien.

A proximité d’un verger dans lequel elle se faufilait discrètement, cherchant à se remémorer ce qui lui était le plus utile, elle entendit des voix et des cris. Curieuse comme elle était, son attention partit par là. Cela l’intéressa. Elle s’approcha et put voir. Dans une échoppe ouverte au vent, plusieurs personnes étaient rassemblées autour d’une autre qui se lamentait horriblement. C’était un barbu de la bouche de qui un arracheur de dents, tout sourire et lui aussi fameusement barbu, extrayait un chicot pourri qui empuantissait son haleine et, surtout, lui faisait souffrir la mort, l’empêchant même de s’alimenter (37). C’est ce que La Louvre entendit dire par un de ceux qui regardaient la scène avec un certain effarement, une certaine anxiété qu’une pareille chose puisse, aux uns ou aux autres, leur arriver à leur tour un de ces jours prochains. Pendant ce temps, un quatrième spectateur de cette opération presque publique, un fieffé larron, profitant de la situation et des cris qui venaient comme le protéger avait tiré du panier de la seule femme, qui portait toute son attention sur le supplicié, un beau canard au col roux, déjà mort et prêt à être vendu ou tout de suite mangé. Avant d’avoir pu sentir son panier subitement allégé, le voleur serait loin. La Louvre eut d’abord le goût d’agir, mais se ravisa aussitôt et laissa faire. Avançant dans le verger et ayant vu le malandrin filer comme le vent avec son canard au bras, elle se souvint d’une autre séance d’arrachage de dents. Les choses avaient été bien plus solennelles alors (38) !

Tout s’était passé sur une place pleinement publique, celle-là, du haut d’une estrade où le portrait de l’arracheur figurait sur une bannière pour le désigner comme un personnage de choix. Il disposait d’ailleurs d’un assistant qui participait activement aux opérations d’extraction. Chaque élément successif de ce qui ressemblait à un rituel était décrit, expliqué, comme assené aux gens qui faisaient cercle alentour et des commentaires fusaient de toutes parts. Elle-même se trouvait couchée dans un grand panier d’osier qui la cachait des regards indiscrets mais rendait sa vision forcément moins précise. C’était lors de sa fameuse visite à Venise. Et le carnaval battait son plein. Quantité de gens circulaient déguisés, masqués, ornés de couleurs magnifiques. Il y avait aussi, passant par cette place, des marchands et marchandes de tout et de rien, des négociants levantins, des musiciens de rue, de ces hommes appelés prêtres. C’est en tout cas ce qu’elle pouvait observer par les interstices de son panier. Elle revit même un petit singe ressemblant trait pour trait à certains de ceux qu’elle avait adoré rencontrer, quand elle avait voyagé jusque vers la très lointaine Asie. Mais ce petit singe-là était enchaîné, restant assis sur l’estrade même. L’arracheur, qui brandissait maintenant la dent coupable entre les fers d’une forte pince, devait être son propriétaire. Elle vit même plusieurs personnages à hauts chapeaux coniques et nez crochus que Giacomo lui désigna, plus tard, comme étant des polichinelles. « Louvre amie, ce que vous avez vu depuis votre panier, ce sont des polichinelles. Je vous montrerai le livre. Je vous lirai l’histoire ». Comme cela était intriguant et intéressant ! Et les humains avec leurs dents, vraiment La Louvre n’y comprenait rien. Toujours à hurler avec leurs dents ceci, leurs dents cela. Elle avait elle-même eu des problèmes de digestion, de pattes faibles, de cou raide, mais de dents jamais ! Au cours de sa déjà si longue vie, jamais ! « Aussi sain et brillant que l’émail de mes dents ! ».
Il fallait continuer à avancer. Il fallait trouver.
Mais ces faubourgs sont toujours plein d’attractions. Et pour une Louvre curieuse et souvent solitaire, qui aime tant entendre parler et parler elle-même quand l’occasion est là, cela constituait une grande tentation. Comme ils parlent, les humains ! Et leurs façons de faire sont si étonnantes, si déconcertantes parfois ! Elle se retrouva bientôt, presque malgré elle, tout en ne réfrénant pas son désir, à écouter et observer, depuis un pan de mur, une femme qui disait la bonne aventure à un très jeune homme aux traits presque encore adolescents mais armé d’une redoutable épée dont la poignée et la garde ornée remontaient haut le long de son corps, installé qu’il était, debout à côté de cette diseuse, jeune elle aussi, et sachant être persuasive – cela se voyait, pensa La Louvre – sous son espèce de coiffe blanche (39).

Un petit sourire animait le visage rond de la femme et le jeune homme semblait écouter avec confiance ce qu’elle lui contait, d’après ce qu’elle disait voir – elle employait aussi le mot lire – dans les lignes de sa main. La Louvre ne comprenait pas ce qu’étaient les ‘lignes de la main’ ni non plus pourquoi le mot lire était utilisé par la diseuse. Elle ne voyait aucun de ces signes noirs appelés lettres avoir été tracés dans la main de celui qui voulait connaître son avenir, qui voulait en savoir plus sur son destin. Et puis lire, c’est dans les livres, se dit notre bête. Mais peut-être cette femme-là a-t-elle le pouvoir de voir des signes qui restent invisibles à mes yeux de Louvre et aux yeux de cet homme. Cela se peut, pensa-t-elle aussi. Cela l’intéressait. Et ce n’était certes pas la première fois dans sa longue vie qu’elle y pensait comme ça. Évidemment. Mais toujours les mêmes questions, les mêmes interrogations reviennent. « Jeune homme, je vois que vous rencontrerez un riche négociant qui est aussi armateur. Il vous appréciera pour votre talent aux armes et vos bonnes manières. Il voudra de vous pour être à la tête de son escouade de gardes qui protègent ses navires sur le port. Les lignes disent aussi que, lors de votre premier entretien, il portera un habit ou une redingote ou un manteau rouge, ce qui est un très bon signe. Sa femme sera présente (40).


N’ayez crainte. Je vois qu’il prend conseil de façon régulière auprès d’elle, qu’il s’agisse de ses affaires ou de ses biens. C’est un homme d’expérience, faisant aller bien des vaisseaux au loin. Il est grand père de quatre petits-enfants, dont un garçon déjà grand (41). C’est un homme vraiment fortuné ». Le jeune homme, dont la main droite était toujours entre celles de la diseuse acquiesça, songeur, puis demanda : « Et aussi ? ». Sans aller jusqu’à s’empourprer, les joues de la diseuse changèrent de couleur, prenant une teinte qui tendait vers un rose profond. Tout à son affaire, elle continua du même ton : « Je vois bien d’autres choses, soyez-en sûr. Cela concerne plutôt votre cœur, dirons-nous, Monsieur. Il vous faudra aller chez un sculpteur dont je crois savoir qu’il est lui aussi de cette ville. Il est jeune comme vous et déjà célèbre pour ses statuettes représentant des femmes (42).

Vous le trouverez facilement. Ne vous fiez pas à son air sévère et à ses habits sombres, il saura vous guider vers celle que vous recherchez, que vous souhaitez conquérir. Je lis clairement que la confiance entre vous sera entière et durable. S’il porte une bague à pierre rouge à l’auriculaire de l’une ou l’autre de ses mains quand vous vous rencontrerez, voilà qui sera de bon augure. Et si une plume rouge était présente par ailleurs dans la pièce, soyez certain alors de votre plein succès». Et juste au moment où elle parlait de la bague du sculpteur, la diseuse réussit à faire glisser sans effort de l’auriculaire du jeune homme l’anneau qu’il y portait lui-même. La Louvre trouva son habileté et sa témérité bien grande. L’homme qui paraissant vraiment ne rien avoir senti, ne s’être aperçu de rien, tout aux paroles de la femme, tout enveloppé de sa voix et restant toujours de marbre, demanda de nouveau : « Et aussi ? ». Son regard était encore dans le vague, malgré les très nombreuses indications de la diseuse. La jeune femme baissa les yeux et la voix : « Je vois juste que celle dont vous avez parlé attend. Mais je ne peux savoir, je ne peux lire, si c’est vous qu’elle attend.

Votre main me dit que, dans son attente, elle-même a les mains croisées l’une sur l’autre, sur un éventail replié et qu’elles sont gantées de blanc. Elle porte une mantille blanche et un beau nœud rose dans sa chevelure (43). Je ne vois rien d’autre, jeune homme ». Devant l’absence de réaction de son client, elle redit qu’elle ne voyait plus rien et ajouta, un peu gémissante : « Monsieur, je suis fatiguée de mon effort. Je suis allée si loin dans le temps. Payez-moi. ». Le jeune homme mit la main à sa bourse et plusieurs lourdes pièces furent données à la diseuse de bonne aventure. Il enfila son gant à cette même main, redevenue pleinement sienne, salua de son chapeau qui était orné sur le devant d’une belle plume blanche et s’en alla, après avoir prononcé quelques paroles qui restèrent incompréhensibles à notre grande curieuse, toute encore à l’admiration de cette plume et des mouvements souples dans le salut. La Louvre regarda encore un peu cette femme, qui était aussi ce que les hommes appellent une voleuse, ranger son argent dans une sacoche qu’elle portait sous une toile vert-bleu et rouge. Nouée à l’épaule, elle lui servait, en quelque sorte, de cape. Mais sentant peut-être sa présence ou son odeur, maintenant qu’elle était seule et plus attentive aux alentours, la femme s’agita, jetant des regards un peu partout. Peut-être avait-elle peur aussi que le jeune homme, sorti de ses rêves, se soit enfin aperçu que sa bague lui avait été dérobée. La Louvre comprit qu’il fallait s’éclipser. Elle pensa un instant aux quatre petits-enfants du riche négociant. Elle les imagina – quatre petits-enfants -, restant ainsi à rêvasser, puis finit par se remettre sur ce qu’elle pensait être sa route. Pourtant, elle fut reprise presque aussitôt du démon de la curiosité auquel elle ne savait parfois pas échapper. Deux autres diseuses étaient là, à quelques pas plus loin, facilement visibles dans une pièce à la porte ouverte. Elle s’arrêta de nouveau, se cacha, écouta. Les paroles proférées l’intéressèrent bien moins que ce qui avait été dit auparavant. De plus, d’où elle était, elle entendait mal, mais, en revanche, elle fut fascinée par la blancheur de peau de la femme à qui on prédisait l’avenir, une blancheur qui s’accordait si bien à sa vêture blanche et or. Plus blanche encore que la peau de Louise pensa La Louvre à l’incomparable blanche toison. Les deux femmes, l’une jeune et l’autre beaucoup plus âgée ressemblaient à ce que les humains appellent des bohémiens, sombres de peau pour beaucoup. Une perle ornait la seule oreille de la bohémienne que La Louvre pouvait voir.

Elle aimait tellement les perles qu’elle avait parfois des rêves de possession. Pourtant, elle ne pouvait rien en faire, elle qui n’avait même pas de nid où les déposer, comme peuvent le faire les pies ! Ici, aussi, on volait avec souplesse (44). La vieille bohémienne faisait glisser vers elle et sa propre poche la bourse de la riche femme. Et un homme, tout aussi souriant que celle à qui on prédisait l’avenir, dérobait, de son côté, avec dextérité et audace, un coq mort – un goûteux chapon ? – que la plus jeune des deux bohémiennes tenait dans un sac, dans son dos. Que les humains sont étranges, souvent, se dit la Louvre. La nuit serait bientôt là. L’homme s’était enfui sans un bruit, comme l’avait fait le voleur de canard et les bohémiennes continuaient à enrober leur cliente du moment de douces paroles. La Louvre réalisa enfin qu’elle s’était presque perdue. Elle n’avait soit pas bien saisi les indications de Louise Dubois, soit oublié une partie de ce qui lui avait été dit. Elle se fâcha contre elle, se traitant de fieffée curieuse et de fieffée étourdie, tout comme elle avait traité le voleur de canard de fieffé larron. Que faire ? Elle se trouva désemparée, elle habituellement toujours si pleine de ressource. Pourquoi avait-elle tant tardé ? Pourquoi s’était-elle laissé prendre au piège de la nuit ? Elle voulut contacter Charles pour au moins lui faire comprendre qu’elle était là, si proche ou tout au moins pour faire entendre qu’elle pensait à lui ou tout au moins pour qu’il puisse penser à elle. Il lui fallait aller dans un rêve de Charles. Oh, même si cela était très fatiguant, elle savait le faire, allez ! Penaude, mais toujours prudente, elle se dirigea vers un buisson qui la protègerait bien et se coucha sur ses pattes. Elle rentra la tête dans le col, fit sortir beaucoup d’air de son corps par ses naseaux puissants et ferma les yeux. Elle se pensa petite, si petite, minuscule, légère et mobile. Elle se pensa capable de passer tous les obstacles et d’aller visiter Charles et son esprit là où ils se tiendraient. Comme nous disons, nous autres, elle se concentra, donnant un énorme élan à ce qui peuplait son crâne en le rassemblant et en le bandant comme on ferait d’un arc. Elle fut convaincue de réussir et, de fait, très bientôt, elle sut qu’elle était dans un rêve de Charles. Elle s’y installa, elle-même, en Louvre, pleine et entière.
La partie du rêve de Charles dans laquelle La Louvre s’installa était à la fois clair et inquiétant, pour elle, tout au moins. Elle le rendit plus inquiétant encore par ce qu’elle y apporta en s’y introduisant. Elle se tenait sur le bord de la rivière de ce rêve. Un moulin, sur l’autre rive, en face d’elle, faisait tourner ses voiles, avec force grognements et grincements et ronflements. Elle était presque contente d’entendre une telle musique de bois, vent, toile et métal. Du moulin, un homme descendait avec une lourde charge au dos. Cette grosse bosse sur son dos, était-ce de la farine dans un sac ? Sans aucun doute. Puis, en avançant, elle croisa, au plus près d’elle juste alors, deux scieurs qui faisaient eux aussi ronfler un instrument, une grande scie passe-partout qu’ils maniaient habilement. Ils débitaient un tronc qui venait peut-être d’être abattu du bosquet le plus proche ou qu’on avait laissé sécher sur place depuis quelque temps. Absorbés par leur tâche, ils n’avaient pas porté le moindre regard sur La Louvre. C’est ce qu’elle avait senti. Mais ce sur quoi portait son attention à elle maintenant, ce qu’elle voyait, là, à l’orée de ce bois si proche, c’était un haut filet tendu entre des arbres. Et elle sut forcément ce qu’était cette nasse. Ne l’aurait-elle pas su qu’elle aurait facilement pu le comprendre puisque l’oiseleur de rêve était là, à quelques pas d’elle, jeune et plein d’initiative. Il ne s’était pas encore caché – dans l’attente de nouvelles proies – pour accomplir ce que La Louvre considérait comme un grave méfait. En quelques bonds, elle fut face à lui et lui dit vivement : « misérable, tu cherches encore à capturer de mes chers amis chanteurs. Je pourrais te faire passer de vie à trépas sur le champ, mais te dis seulement de changer de métier au plus vite. Si tu ne le faisais, je te poursuivrais et te saignerais en moins de temps qu’il ne me faut pour fermer un de mes yeux ou les deux ! Je saurais te trouver, sache-le et crains-moi ! Je te veux charron ou cordonnier ! Ou… chevrier, pourquoi pas….Fuis dans l’instant, hors de ma vue et de ces lieux ! (45) »

Elle avait dit cela avec un très fort accent loup, que l’on entendait beaucoup plus clairement quand elle parlait en furie. Le pauvre jeune homme, devant cet être arrivé ici comme directement de l’enfer, courut à toutes jambes vers la barque qui était amarrée près de la berge. Trois autres personnes, dont une femme, tout à leur promenade l’instant d’avant, furent, elles aussi, prises de panique et supplièrent l’oiseleur d’attendre qu’ils aient à leur tour atteint la barque qui les sauveraient ensemble de ce monstre surgi d’on ne savait où. Les scieurs, eux, avaient pris la fuite, dès les premières paroles prononcées par la bête, laissant là leur passe-partout, esseulé et coincé dans le tronc sur lequel ils étaient en train de s’échiner. La Louvre, toujours pleine de fureur, grondant et écumant de rage, prit dans sa gueule quelques mailles du filet, croqua, mordit, tira, lacéra, déchira et fit s’abattre finalement une partie de celui-ci au sol. Satisfaite enfin et se tournant comme vers des spectateurs qui auraient été en train d’assister à la représentation de son entière colère, elle déclama d’une fort haute voix, la tête levée, insistant sur chaque mot de sa lapidaire déclaration: « Au nom des oiseaux ! ». Au sortir de cette action dans le rêve de Charles, elle était fatiguée et contente à la fois. Elle rouvrit les yeux et se détendit. Charles ne pourrait pas ne pas savoir qui était intervenu dans ce rêve. Mais cela ne résolvait rien. Elle restait bel et bien perdue. Elle pensa, à cause des bohémiennes rencontrées juste avant, à une grande chanteuse avec laquelle elle avait beaucoup musiqué, autrefois. Elle se souvenait maintenant que cette femme lui avait dit un jour : « La Louvre, la vie est étrange, oui. Mon frère est général et pourtant bohémien comme moi, évidemment. Et d’autres de mes parents, loin d’ici d’où nous sommes ces temps-ci, sont esclaves de riches propriétaires, qui les traitent comme chiens. Que comprendre à cela ? » Alors, dans toute sa peine d’avoir pensé à cela – à la folie des hommes – et de s’être toute de même égarée, elle voulut se lamenter et se consoler, comme un enfant. Et, sans aucune considération du danger que cela pouvait comporter, elle se mit à chanter, en lamentation et consolation. Oh, elle ne chantait pas fort dans cette lamentation et consolation-là, mais elle était La Louvre cependant. Ce chant-ci au rythme lent, un peu chaotique, mêlait comme du roucoulement de colombe, des gargarismes légers, des sons de pluie, tout pareils à ceux produits par une forte averse sur le métal d’une épaisse cloche. Pour qui ne connaissait rien de cela, il y avait de quoi être étonné et pourquoi pas subjugué. Toute à son chant dans son buisson, La Louvre n’avait pas entendu quelqu’un s’approcher, s’arrêter, l’écouter, s’émerveiller de cette musique si peu ordinaire, si dérangeante, si peu humaine, et pourtant comme féminine dans ses accents et sa tonalité. La femme qui se tenait là devant le buisson laissa La Louvre se plaindre et se consoler dans son chant un bon moment, puis, comme sa voix se mettait à baisser, elle osa intervenir, l’interpellant sur un ton très doux. « Madame ! Comme ce que vous chantez là est fascinant ! Que faites-vous ainsi cachée dans ces fourrés ? ». Ah, La Louvre eut presque peur et se dit qu’elle allait déchirer les chairs de cette femme avant qu’elle ait pu prononcer un mot de plus. Mais, quelle idiote elle faisait aujourd’hui, à tout faire de travers ! Se mettre à chanter dans des faubourgs, aussi imprudente qu’un cabri ! Elle se crut devenue folle. Mais elle se reprit très rapidement. A quoi servirait ce meurtre ? A qui ? Il lui faudrait fuir. Cette pauvre femme n’avait rien contre elle. Il faut te montrer sensée, Louvre ! se dit-elle. Et elle décida de parler à la femme qu’elle ne voyait pas encore.

Tout en se retournant sans bruit pour porter un œil sur son interlocutrice à travers les rameaux qui la protégeaient, elle dit de sa belle voix de contralto : «Oh, j’étais si lasse, savez-vous ! ». La femme qu’elle pouvait maintenant apercevoir, éclairée par la lune presque pleine, avait de petits yeux bruns malicieux, dans un visage rond (46). Ses cheveux cachaient presque entièrement son front et elle se tenait les bras croisés, la tête seule tournée vers le buisson chantant. « Madame, auriez-vous besoin d’aide ? Puis-je faire quelque chose pour vous ? ». Quel bon cœur, pensa La Louvre à qui ce visage plaisait. Quel esprit charmant ! Elle lorgna un peu d’envie sur le beau et très large bracelet d’argent que la femme portait au bras droit. Pour nombre d’hommes, cette femme aurait paru séduisante avec sa mantille noire, ses bras nus et le nœud rose fixé dans ses cheveux que La Louvre voyait bouclés. Mais notre vieille bête, elle, la trouvait gentille et compatissante et attendrissante. Elle se dit aussi qu’effectivement, il se pouvait que cette femme sache l’aider d’une façon ou d’un autre à sortir de ce guêpier. Elle ne tourna pas mille questions dans sa tête ni dans sa gueule. Elle alla droit au but. « Madame, je souhaiterais savoir si vous connaissez Charles Mouton ? ». Il y eut un tout petit silence. Puis la femme qui s’appelait Mariana répondit : « Mais, pour sûr, Madame, Charles habite juste à côté ! ». La Louvre se sentit soulagée, soulagée, dirons-nous, au plein haut point. Elle aurait pu dans l’instant bondir du buisson et venir lécher les mains de cette femme. Mais, heureusement, elle avait décidée d’être sensée et s’en tint à obtenir quelques renseignements sur le chemin qu’elle devrait prendre pour atteindre sa demeure. Mariana proposa de l’y accompagner sur le champ. « Ce serait le plus commode, voyez-vous !». Bien évidemment, en souriant pour elle-même, La Louvre lui répondit qu’il ne fallait pour l’heure pas y songer. Elle se sentait trop lasse pour remuer même une patte… « une jambe, pardonnez-moi… » rectifia-t-elle tout à trac. Mariana dit à La Louvre qu’elle ne la tourmenterait pas plus avant, mais qu’elle voulait au moins connaître son nom, s’il se pouvait. La Louvre ne sut pas faire autre chose que de lui dire, tout simplement, qu’elle s’appelait La Louvre, « un nom peu courant, il y vrai, dans vos régions. Et vous-même ? ». La femme se nomma : « Mariana Waldstein ». La Louvre dit encore à Mariana qu’elle lui avait sauvé la vie et qu’elle aimerait savoir pourquoi elle était seule ainsi en pleine nuit dans ces faubourgs. Mariana Waldstein expliqua qu’elle était allée passer un moment chez des amis à deux pas d’ici et qu’il lui aurait suffi de crier pour que de ses gens ou des voisins viennent aussitôt à son appel à son secours. Elles se saluèrent. « Je dirai à Charles vous avoir rencontré, Louvre, madame Louvre. Ou plutôt m’être entretenue avec vous et aussi, ben sûr, avoir entendu votre, comme dire, chant, n’est-ce pas ? ». La Louvre approuva, remercia encore et le silence revint. Elle était bien fatiguée de tant d’émotions. Mais tout serait facile au matin. Elle était si près de Charles. Avant que de s’endormir, elle pensa à quantité de choses qu’elle avait vu, qu’elle n’avait pas compris, dont elle parlerait à Charles, si elle le sentait alors assez attentif pour de telles questions auxquelles elle savait que les humains portaient, eux, peu d’attention, tant ils vivaient dans leur monde, souvent, leur seul monde. Il y avait toujours, par exemple, cette question lancinante, qu’elle avait tourné et retourné dans sa tête bien des fois, si souvent, de la richesse et de la pauvreté chez les humains. Charles et d’autres hommes et femmes aussi lui avaient fourni des éléments de réponse, au fil de sa si longue vie, mais toujours elle en revenait à se dire qu’elle n’y comprenait rien à cela. La question du vol était un peu plus facile, parce qu’elle se voyait bien, elle-même, prête à dérober des choses, à chaparder ici ou là. Cela pouvait être, en fait, amusant. C’est ça, elle y voyait comme du jeu. Elle porta son attention sur d’autres questions qu’elle soumettrait à son neveu de musique. Puis, presque déjà dans le sommeil, elle pensa à quelque chose dont elle sut qu’elle ne pourrait pas parler à Charles. Cela était tout à fait exclus, évidemment, de parler de ça à Charles. Personne, chez les humains, ne devait imaginer que des êtres comme elle savaient accéder aux rêves, intervenir dans les rêves, de temps à autre. Pourtant elle se demandait si certains humains, cette ronde diseuse de bonne aventure, par exemple, cette femme à l’élégant col maintenu par un nœud de cordon noir, allaient, eux aussi, dans les rêves des gens ou même d’autres êtres? Peut-être? Elle aurait voulu lui demander, à cette femme. La Louvre ne pouvait penser à des pouvoirs simulés. Si la diseuse de bonne aventure avait dit que l’armateur aurait un habit rouge et sa femme une robe blanche – l’avait-elle dit d’ailleurs ? -, c’est qu’elle le savait. C’est qu’elle l’avait vu dans le temps. Même avec la très longue connaissance qu’elle avait des humains, son très long contact avec eux, La Louvre restait dans l’idée qu’ils se donnaient les uns aux autres, que ce soit par la parole ou d’autres moyens, comme elle-même allait, toujours – toute de sincérité – tout entière, dans le sens de ses désirs. Vous le voyez bien, La Louvre était, ce sont les mots que nous employons en de telles occasions, un être dont il serait facile de dire qu’elle était d’une grande naïveté. Un vieil être. Une vieille, très vieille bête.