Cette première fois où nous la rencontrons, qui est, en quelque sorte, comme le début de l’histoire, elle est à observer des moines, qui, pour plusieurs, encapuchonnés de noir, sont assis devant une longue table et servis – c’est un repas – par deux magnifiques anges (1). Les anges leur remettent du pain et les moines n’en reviennent pas de ce qui leur arrive. Jamais encore, ils n’ont vu d’anges de leurs yeux. Ils ont entendu ce qu’ont dit des anges. Ils ont lu sur les anges. Ils se sont parlé d’anges. Mais en voir, non ! En entendre parler, non ! Et jamais – par conséquent – ils n’ont été servis, à table, par des anges. La Louvre se délecte. Quel magnifique et étonnant spectacle. Elle se tient, sous sa forme feuille, dans un coin de la pièce et peut tout regarder, tout apprécier, tout déguster, c’est cela même. Elle est tout près. Personne n’est en mesure de soupçonner sa présence. Elle voit et entend – sous cette forme feuille – aussi bien que sous son apparence animale, ça oui. Elle est vraiment contente que les anges aient accepté sa compagnie en direction de ce grand monastère.

Quand, dans le ciel, elle s’est retrouvée, ce jour-là, à voler avec ces deux anges tout de bleu vêtus, elle leur a demandé si elle pouvait voyager un moment avec eux. « Oh doux oisanges ! », c’est sa façon à elle, La Louvre, de nommer les êtres que, nous-autres, nous désignons seulement sous le nom d’anges, « accepteriez-vous ma compagnie dans votre de voyage, vers votre destination d’aujourd’hui ? ». Et les anges, après s’être consultés du regard, ont accepté. Oh, ceux-là connaissaient bien La Louvre. Ils se connaissaient de longue date, tous les trois, allez. Elle les a suivis sans savoir vers quel endroit ils se dirigeaient, sans même leur demander. Mais d’être avec eux, rien que cela, quel régal pour elle. Elle est derrière eux qui volent si bien. Elle, en fait, elle ne vole pas. Elle se déplace dans l’air comme en ondulant. Elle place ses quatre pattes vers l’arrière de son corps et son dos et ses fesses de chèvre sont comme animés d’ondulations qui la propulsent presque avec grâce et, surtout, avec une grande célérité. Elle est si souple, La Louvre. Peut-être comprendrez-vous mieux sa façon de se déplacer si je vous dis que sa progression ressemble beaucoup à celle d’un dauphin ou, peut-être, d’une otarie dans l’eau marine. Mais, elle, La Louvre, comme elle ondule, ondule dans les airs! Elle suit les anges sans aucune difficulté, eux qui ont des ailes magnifiques, certaines courtes parfois, mais qui, toujours, toujours, paraissent immenses. Les si rapides anges. Oui, ils ont fait ça, tous les trois, sans souffrir d’intempéries et même pendant la nuit. Puis, en arrivant, La Louvre a murmuré : « où sommes-nous donc, doux oisanges ? ». Ils n’ont rien dit de plus que « Grand Monastère », mais La Louvre avait bien cru reconnaître, dans leur survol, quand la lumière du jour le permettait encore, certaines régions de ce que nous appelons aujourd’hui l’Italie. Alors, elle s’est dit en elle-même, à elle-même, pour elle-même : Grand Monastère de Florence. Comme elle aimait observer le monde, La Louvre. Comme elle aimait ce monde !
Les anges donnaient le pain aux moines sans presque rien dire. D’ailleurs, ceux-ci n’avaient pas compris pourquoi ils s’étaient tous retrouvés là, dans la nuit, tout habillés, assis à cette longue table. Et maintenant en compagnie de deux immenses anges! « Don de Notre Maître », « Don de Notre Maître », c’est tout ce que répétaient les deux anges, au fil de leur distribution de petits pains. Ils tiraient les pains de leurs besaces blanches comme faites de drap et en posaient un devant chaque moine. Ayant fini cela, ils dirent, juste après, et juste une seule fois : « Hommes pieux, mangez ce don gracieux ». Oh, La Louvre fondait intérieurement en entendant la voix des anges. C’était si doux, leur façon d’énoncer ces juste quelques mots : « Hommes pieux, mangez ce don gracieux ». Elle ne comprenait pas trop ce que voulaient dire les anges, avec le mot « pieux » non plus qu’avec « don gracieux », mais quelle musique ! Alors, les moines mangèrent, eux qui justement n’avaient pas mangé ce jour-ci, faute de nourriture disponible au monastère, et leurs yeux se firent bien différents de ce qu’ils étaient auparavant. Ils étaient comme chavirés. En un instant, comme chavirés. La Louvre ne comprenait pas cela non plus. Il lui faudrait demander aux anges. Oui, elle le ferait. Tout resta ainsi dans un grand silence qui parut durer longtemps après les derniers mâchements. Le jeune homme qui, dans un coin de la pièce, juste avant que les anges n’entrent, était en train de lire, dans un fort grand livre, quelque chose dont La Louvre n’avait pas saisi un traître mot, était lui aussi tout à fait muet maintenant et regardait ceux-ci et les moines, ses compagnons du Grand Monastère, avec une attention sauvage, avec beaucoup d’étonnement. Et puis, soudain, en vraiment très peu de temps, tout se transforma. Un des deux anges toucha La Louvre-feuille de l’aile et elle sut que c’était le signal de leur départ. Alors, la cloche au dessus du moine qu’une étoile rouge très brillante, comme suspendue près de sa tête, désignait vivement au regard, se mit à tinter doucement, doucement. Et l’on ne sait pas ce qui se passa ensuite dans le grand Monastère, parce que La Louvre était déjà dans le ciel. Quand ils se furent retrouvés là-haut tous les trois, les anges demandèrent à La Louvre si elle souhaitait poursuivre sa route avec eux pour aujourd’hui. Oh, elle répondit immédiatement « oui », dans cette langue qu’elle et les anges parlaient entre eux. Une langue qui semblait très schématique et, pourtant, capable d’exprimer énormément de nuances. La Louvre, tout en ondulant aux côtés des anges qui volaient à pleines ailes, ne put s’empêcher de leur dire qu’elle souhaitait leur poser quelques questions. Surtout celle-ci, qui lui brûlait et les lèvres et la langue: Comment se faisait-il que les moines aient pris cet air de chavirement après avoir mangé ce don de pain? Les deux anges se regardèrent comme pour se consulter et dirent d’une seule voix : « la Grande Musique a visité leur tête et leur cœur, Chère Louvre ». Cela plut à La Louvre, même si elle se doutait un peu qu’il y avait là-dessous quelque chose en rapport avec le maître des anges. La Louvre aimait les magnifiques anges, mais elle n’avait, disait-elle toujours, rien à voir avec les maîtres, fussent-ils maître des anges, maître des écuries ou maître de l’univers….. Quels que fussent les anges qu’elle rencontrât, elle évitait de parler avec eux de leur maître. Et c’était comme si les anges savaient cela à l’avance. Ainsi, il n’était presque jamais fait allusion à cette – disons – question qui aurait pu, on l’aura compris, et les anges le comprenaient eux aussi fort bien, irriter La Louvre, susciter sa colère, déclencher sa fureur. Tout en fendant les cieux de leurs trois corps élégants, il est certain que La Louvre, elle, imaginait, tentait d’imaginer, ce qu’il en était donc de cette Grande Musique qui avait le pouvoir d’inonder la tête et le cœur et de faire chavirer les yeux des moines. Aussi douce et mystérieuse que la voix des anges ? Quant aux anges, vraiment, il est très difficile de comprendre ce qu’il peut en être de leur vie intérieure et de penser à ce que ces deux-là, précisément, pouvaient alors penser, si penser est un terme applicable aux anges. Ils volaient et La Louvre en oublia même de poser d’autres questions, toute absorbée qu’elle était par l’idée de la Grande Musique Chavirante. Eux trois, ils volaient. Et traversèrent en volant bien des ciels pour finalement arriver en un endroit où deux autres anges étaient là, comme en attente. La Louvre sut à ce moment-même que ses deux compagnons allaient la quitter et elle les remercia avec chaleur de lui avoir témoigné une telle confiance en l’acceptant dans ce que l’on pourrait appeler leur mission de ce jour. Et ils se saluèrent, eux trois, espérant, tout en le sachant d’une façon presque certaine, qu’un jour ou l’autre ils se retrouveraient, en plein ciel ou au bord d’un chemin, le long d’une rivière ou au dessus des flots marins, sur les pentes d’une montagne ou au milieu d’autres hommes. En un doux froissement d’ailes, les deux anges de cette nuit-là avaient disparu. Les deux nouveaux anges furent, à cet instant et dans cette occasion, les deux nouveaux compagnons de La Louvre.